‹ La FaustinChapitre 12 sur 64 · XII

XII

Cette espèce d’enflammement physique était en quelque sorte encouragé par la complaisance de sa rêverie, le revenez-y de sa réflexion, la complicité de son cerveau. L’idée habitait l’artiste, que s’il ne lui était pas accordé par le hasard d’avoir son être remué par une passion, un caprice fougueux, une passade tempétueuse, par une brusque révolution dans le train train de son existence amoureuse, elle ne trouverait pas la tendresse, l’ardeur, la flamme, enfin les moyens dramatiques qu’exigeait le rôle de feu de Racine. Même, elle en était arrivée à se demander si sa vie calme, tranquille, apaisée, sa vie pour ainsi dire de femme mariée, n’avait pas apporté un assoupissement à ses facultés, une détente nerveuse à son jeu, un tempérament à la hardiesse de ses tentatives, et si, dans ses dernières créations, elle avait montré et la puissance, et les qualités maîtresses, et l’originalité qu’on était en droit d’attendre d’elle. Elle se reportait aux années de ses débuts, aux années de misère, d’amours changeantes, d’une vie fouettée, surmenée, traversée de drames de cœur, et toujours dans l’émotion aiguë de la passion ; et elle retrouvait, en ces années misérables et fiévreuses, ses plus éclatants succès, ses triomphes les plus incontestés, les créations dont elle se souvenait avec le plus d’orgueil. En même temps qu’elle était sollicitée par ces pensées, sans qu’elle le voulût, revenaient à son esprit toutes sortes de théories cyniques exposées par sa sœur sur l’hygiène de la femme à talents, et sur l’espèce de masculinité de l’artiste — femelle du chant et de la déclamation, de l’artiste aux développements des organes vocaux, et sur le côté « mauvais sujet » de l’autre sexe, donné par la nature à cette femme, et sur un besoin de libertinage faisant en quelque sorte partie de son génie.

C’étaient par moments, sans motif ni raison, des envies soudaines, folles, romanesques, d’abandonner cette existence doucement coulante, de rompre brusquement avec Blancheron, de vendre son hôtel, d’envoyer à tous les diables sa maison ; et toutes ces attaches bourgeoises brisées d’un seul coup, et tout ce bonheur comme il faut à vau l’eau, en un quartier perdu, dans un petit appartement de sa jeunesse, qu’elle avait vu, ces jours passés, avec un écriteau sur la porte, elle se voyait là, recommencer ses jeunes et libres et fantasques amours d’autrefois, et rapporter au théâtre le contre-coup des joies et des douleurs de cette vie renfiévrée.