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XIII

Dans la lumière crépusculaire de la scène, apparaissait, tout au fond du théâtre, un palais de Trézène, d’une architecture dorique de décorateur de théâtre ; des coulisses, sortaient des femmes et des hommes, vêtus de tuniques, de chlamydes, de pallium aux amples plis, aux grandes tombées d’étoffe, et dont la mélopée chantait au milieu de gestes héroïques des générations mortes. On aurait dit une Grèce fantomatique prenant possession des planches dans une pénombre de jour, et qui se racontait avec des sonorités d’un langage lyrique, étonnant un peu des oreilles du xix siècle. Et c’était Phèdre, la femme de Thésée, la fille de Minos et de Pasiphaé, en sa tunique étoilée, avec son bandeau d’or au front, et c’était Thésée, et c’était Hippolyte, fils de Thésée et d’Antiope, reine des Amazones ; vêtu de sa peau de bête, et tel qu’il figure dans le tableau de Guérin, et c’était Aricie, princesse royale du sang d’Athènes, et c’était le vieux Théramène, gouverneur d’Hippolyte sous son manteau sombre, et c’était Œnone, nourrice et confidente de Phèdre, et c’étaient encore Ismène et Panope.

Et parmi l’économie de l’éclairage, et la triste vacuité de la salle, où dans les ténèbres il n’y avait guère plus d’une trentaine de personnes, les alexandrins se succédaient, au milieu d’une pantomime pathétique, et dans l’ondoiement des robes flottantes, et à travers la marche noble de la catastrophe : tout cela ressemblant beaucoup à de l’antiquité ressuscitant dans le tableau d’un Prix de Rome, vu dans une cave ébranlée par le roulement des fiacres.

Et ceci, la petite affiche du corridor du foyer des acteurs le nommait : la répétition en costumes, la dernière répétition de Phèdre.

Le cinquième acte entièrement répété, les hommes et les femmes de la tragédie s’éparpillaient par tout le théâtre, dans une marche sautillante, une fébrilité heureuse, une joie bavarde, avec un rien de gesticulation dramatique restée aux mains.

La Faustin était passée dans le foyer des acteurs, et là, dans la pleine lumière du jour, la reine grecque était en train de faire une scène, moitié rieuse, moitié fâchée, à un vieux peintre de grand talent, et de ses amis, qui avait eu la gentillesse de lui dire, lorsqu’elle avait commencé à étudier le rôle de Phèdre : « Votre costume, c’est moi qui vous le dessinerai, qui vous le couperai, qui vous le ferai ! » Et après de longues séances à deux au cabinet des Estampes, et après un choix fait dans trois dessins qu’avait lavés à l’aquarelle son ami, et après l’inspection en commun de la confection du costume chez le costumier : ce costume plusieurs fois essayé, repris et retouché, et que la tragédienne avait trouvé charmant, — aujourd’hui elle se plaignait qu’il lui allait horriblement mal.

— « Tiens, regarde, ma vieille bête, ça ne va pas du tout, mais du tout là… et tu trouves ça joli, cette grande plaque toute plate… et qui fronce. »

— « Mais, ma chère enfant, c’est une tunique que vous portez, n’est-ce pas… et vous devez vous le rappeler, je n’ai fait que reproduire le bas-relief gravé de la villa Borghèse, que nous avons vu ensemble. »

— « Villa Borghèse, villa Borghèse… est-ce qu’il y avait des jupons dans ce temps-là… et voilà le hic, c’est que nous en portons maintenant… Je ne puis pas cependant, pour te faire plaisir, ma vieille bête, jouer en peau, là-dessous ! »

— « Qu’est-ce que vous m’avez demandé, hein ?… un costume qui eût du style, un caractère antique. »

— « Caractère antique… oui, mais avec des jupons… puis les couleurs de ces machines-là, tu les aimes ces couleurs-là, toi ? — disait-elle, en actrice toujours préoccupée de l’habillement des autres femmes qui jouent avec elle. — Moi j’aime mieux les nuances des choses que porte Aricie… tes couleurs à toi, vois-tu, c’est des couleurs de peintre…, des couleurs pour tableaux. »

Un peu impatienté, et avec du mépris amical dans le sourire des yeux, le vieux peintre lui parlant de la vérité historique, la Faustin, toute grande artiste qu’elle était, lui dit en vraie femme :

— « Vois-tu, ma vieille bête, je m’en fiche pas mal d’être bien historiquement… il s’agit avant tout d’être jolie… voilà. Et comme la première n’est que pour après-demain, il faut que tu t’entendes avec le costumier pour me le changer un peu, beaucoup, mon costume… et que ça fasse ça ici… et que ça tombe mieux là… et puis tu m’égayeras les couleurs ? »

Et de ses deux mains retroussant et ramenant contre elle sa tunique, à l’effet de faire envoler la mauvaise humeur du front de sa vieille bête, la Faustin esquissa avec les torsions de reins d’une danseuse espagnole, un pas drolatique de cachucha, dans les pans sévères de son vêtement antique.

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