‹ La FaustinChapitre 14 sur 64 · XIV

XIV

Un de ces sommeils, à tout moment interrompus par de brusques réveils, où la dormeuse se trouve debout sur son séant, la bouche encore sonore d’une tirade dite dans son somnambulisme fiévreux : c’est le sommeil des actrices avant les premières représentations ; ce fut le sommeil de la Faustin dans la nuit qui suivit la répétition générale, et pendant les longues heures de laquelle, la tragédienne endormie était la femme amoureuse de la tragédie de Racine.

De bonne heure, de très bonne heure, elle se jetait hors de son lit, ne pouvant triompher d’une insomnie inquiète, et comme lui brûlant la peau, et qui lui faisait chercher, en des places où son corps n’avait pas reposé, la frigidité des draps.

Elle passait un peignoir, ouvrait la fenêtre, et s’accoudait à l’appui.

Dehors, c’était la neige avec un temps comme une journée de printemps, et cette neige, sous le souffle du vent du Midi, n’avait rien de l’hiver, mais était la tiède blancheur amiteuse des pâles fleurs, et dans laquelle s’entr’ouvrent les roses de Noël. Puis cette neige s’éclairait d’un rayonnement laiteux, semblable à la lumière d’une veilleuse d’albâtre, et ce doux jour blanc était plein de quelque chose d’amollissant et de presque voluptueux.

La Faustin fut soudainement tentée de marcher dans cette chose blanche, de sentir sur sa figure le ventilement rafraîchissant de la brise neigeuse. La veille, justement, sa sœur l’avait priée de charger Blancheron d’une petite opération de bourse, et, par un hasard singulier, elle n’avait pas vu de la journée Blancheron. C’était décidé, elle allait elle-même remplir la commission et faire une visite matinale à son amant.

Et déjà la Faustin est à pied dans la rue, et croise des allants et venants, sans la hâte, le resserrement frileux, la mauvaise humeur du froid, mais des gens allègres, épanouis, qui marchent en musant, mais de jeunes hommes fredonnant des paroles amoureuses, mais de jeunes femmes, un corset dans un journal, trottinant souriantes, sans voir devant elles.

Arrivée en haut de la rue d’Amsterdam, à la maison où Blancheron avait un pied-à-terre au rez-de-chaussée, la concierge dit à la visiteuse, au moment où elle s’apprêtait à sonner : « Monsieur n’est pas à l’appartement, Madame le trouvera à sa salle d’armes, »

La Faustin passa sous la voûte, traversa un jardinet, au fond duquel Blancheron avait élevé un élégant baraquement, où il faisait tous les jours une heure d’armes avec un prévôt de régiment.

Dans la salle d’armes, la Faustin ne trouva que le maître d’armes, en train de relever des fleurets et des effets jetés sur le plancher.

— « Comment, il n’y a personne ? » fit la Faustin, fatiguée par la montée de la rue, et qui se laissait tomber sur un bout de banquette.

— « Non, » répondit le maître d’armes, en se relevant de terre, et montrant alors un pantalon de coutil, aux plaques mouillées, et une jeune figure encore tout animée de la lutte. « Non, monsieur Blancheron vient de sortir avec un de ses amis qui doit se battre… et qui est venu un moment se refaire la main… Pas commode, ce monsieur… un diable de jeu… il m’a donné un mal, le particulier ! »

— « Tiens, c’est nouveau cela ! » s’exclama la Faustin, en désignant d’une main à moitié dégantée, une panoplie d’épées de combat anciennes et modernes, et elle se mit à les examiner, avec un peu de la lassitude d’une femme, ayant peine à se lever d’un siège, où elle se trouve bien assise.

— « Alors vous dites qu’il est sorti ? » reprit-elle au bout de quelques instants, d’une voix molle, pendant que ses narines avaient de petits frémissements imperceptibles.

Dans cette salle, où venait d’avoir lieu une série d’assauts, où des activités musculaires s’étaient dépensées en une sorte de furie, où une transpiration guerrière avait arrosé de ses gouttelettes le plancher ; dans cette salle toute imprégnée des sécrétions de la Force, il sortait encore fumante, des plastrons, des sandales, de toute cette peau trempée de sueur, une fauve et excitante odeur d’homme, titillant les sens féminins aux heures troubles et lubrifiées.

La Faustin se leva, alla à la porte, puis, au moment de sortir, fit incertaine deux ou trois tours dans la pièce, et finit par venir se rasseoir à la place qu’elle avait quittée.

Le maître d’armes continuait à trier les effets de chacun, et à les porter dans un cabinet noir au fond de la pièce.

Ce maître d’armes était un roux, aux courts cheveux frisottés, à la petite moustache rêche, aux traits intrépides d’un joli spadassin de la cour des Valois, avec un cou de jeune taureau, très blanc, et des souplesses et des élasticités félines dans des mouvements vifs, répandant autour de lui les senteurs d’une acre jeunesse.

La Faustin le regardait et, pendant qu’elle le regardait, de petites chaleurs lui montaient aux yeux, et elle avait le sentiment du battement des artères de ses tempes.

« Il ne vous a pas dit qu’il reviendrait, M. Blancheron ? » jeta dans le silence, au bout d’un long temps, la Faustin pour parler.

— « Non, » fit le jeune homme toujours occupé de sa besogne, et ne s’apercevant pas de l’attention de la femme.

La Faustin continuait à demeurer clouée sur la banquette par une puissance magnétique.

Et les choses autour d’elle, peu à peu la femme les voyait dans la vague trémulation d’un éblouissement, et des images obtuses lui traversaient le vide de la cervelle parmi des bouffées de calorique, et une circulation de temps d’orage charriait dans ses veines des globules pesants, et tout réchauffement intellectuel de son rôle, elle le sentait descendu dans les parties amoureuses de son corps, et elle ne pouvait plus vouloir, et il n’y avait plus, dans son être ardent et moite, que le désir sensuel, l’appétit déréglé d’une jeune bête en folie, — et cela dans un emportement sourd, une contraction torpide, une immobilité ramassée, un croisement nerveux des jambes qui ressemblait à une défense contre elle-même.

Alors le regard des femmes arrivées à ce moment, ce regard comme chargé de sommeil et de vin, ce regard ivre sous les paupières lourdes, se fixa obstinément sur le jeune maître d’armes.

— « Vous… » commença-t-elle, en une phrase tout à coup interrompue.

— « Hein, madame ? »

— « Rien ! » fit-elle sauvagement.

Leurs yeux cependant se rencontrèrent… se parlèrent dans un éclair… et l’homme indiqua d’un regard le cabinet noir, et la femme se souleva de sa banquette, et avec le mouvement d’épaules résigné d’une créature vaincue, rejoignit l’homme.

Mais aussitôt, la porte était violemment rouverte, et la Faustin poursuivie et rattrapée dans la grande pièce par l’homme aux yeux allumés, et qui cherchait à la faire rentrer de force dans la nuit du cabinet, luttait corps à corps avec l’énergie furieuse et les coups en pleine figure, par lesquels une femme se défend d’un viol contre un individu qui lui fait horreur. Enfin par un dernier et suprême effort, elle s’arrachait de ses bras, sa robe en lambeaux, disparaissait dans le jardinet, entendant du dehors le jeune prévôt s’écrier sur le seuil de la salle d’armes, dans un étonnement colère : « En voilà, une singulière paroissienne ! Madame veut de l’homme, et puis Madame n’en veut plus ! »