XV
— « J’ai reçu ton petit mot et me voici ! » disait le lendemain de la scène de la salle d’armes, Bonne-Âme entrant chez la Faustin, et Bonne-Âme ajoutait, en s’avançant vers elle avec les yeux interrogateurs d’un juge d’instruction : « Ma pudique sœur aurait donc commis quelque énormité ? »
Parmi l’obscurité d’un petit salon aux volets restés fermés, la tragédienne était couchée par terre sur le tapis, en une pose de désolation et d’anéantissement, le chignon dénoué, les pieds, nus dans des pantoufles sans quartiers, et le corps comme brisé et privé de ressort, sous une robe de chambre aux plis affaissés, et qui avaient l’air de pleurer sur elle.
Àla vue de sa sœur, la Faustin enfonça son visage dans un coussin, et s’écria, la voix coupée par des sanglots nerveux, et la figure cachée entre les rudes broderies :
— « Je me fais honte… j’ai horreur de moi… Non, jamais je n’oserai le dire ! »
— « Bon, fit sa sœur, je vois ce que c’est… une complaisance irraisonnée pour un va-nu-pieds quelconque… et c’est cette minutie qui fait de toi une Madeleine repentie de ce numéro ? »
— « Non, je n’en ai pas eu, non, je te dis que non ! » répéta la Faustin, sur un ton de révolte.
— « Eh bien, alors… si tu t’es résistée à toi-même… ça ne valait pas la peine de me déranger, et je m’en vais. »
— « Reste…, je ne veux pas que tu t’en ailles… il me faut te dire cela… J’ai besoin de te confier ces choses, — et elle prononça sur un ton indéfinissable : — Tu es l’égout de mon cœur, toi ! »
La Faustin se mettait à raconter la scène de la veille.
Sa sœur l’écoutait ainsi qu’une chatte lappant du lait, tout éjouie de l’aventure, et pénétrée, au fond de son être, de l’intime et profonde jouissance, qu’une nature vicieuse de femme éprouve de l’avilissement d’une amie forçant ses respects.
— « Ah ! vilaine chienne… ça te met en joie cette histoire… tu ris ! » — lança à Bonne-Âme la Faustin, tout à coup dressée debout. — « Le malheur d’être née ta sœur… d’avoir de ce sang que tu as dans les veines… et maudit soit le berceau, où l’on nous a couchées ensemble… Sans toi, j’aurais été, l’entends-tu, tout à fait une honnête femme… Ah ! ce qu’il y avait déjà chez toi, quand tu étais une toute petite fille… C’est toi qui m’as poussée, m’as entraînée, car ça t’amuse, et tu trouves ça drôle, le mal, toi ! »
Bonne-Âme, qui dans le cours de la vie de la tragédienne, avait déjà essuyé deux ou trois scènes pareilles, et qui savait qu’en ces occasions, sa sœur éprouvait le besoin de rejeter sur elle, les défaillances de sa chair, attendait tranquillement la fin de l’accès, répétant entre ses dents : « Abîme, abîme tes parents, puisque ça te soulage, ma fille ! »
Exaspérée par cette tranquillité ironique, la Faustin approchant son visage tout contre le visage de sa sœur, lui dit dans la figure : « Toi seule m’as donné les instincts bas, les goûts crapuleux, l’amour des voyous, et c’est toi, toujours toi, qui par moments me rend canaille, et telle que je te connais des pieds aux cheveux… Oh ! la boue, la boue dont tu es tout entière faite… et dont j’ai un peu ! » — et les mains et les ongles de la Faustin, sans cependant toucher sa sœur, griffaient le vide autour de sa tête.
La sœur abaissa doucement les pauvres mains nerveuses de l’actrice, et lui dit : « Vraiment, c’est tout à fait déraisonnable de te mettre dans l’état où tu es, un jour de première ! »
— « J’ai envoyé dire que je ne jouerais pas… que j’étais malade… le médecin du théâtre doit revenir… mais ça m’est égal… arrivera ce qui voudra… je ne jouerai pas ! »
Et la Faustin se laissa tomber sur un coin de canapé, la tête entre ses deux mains, qui s’écartèrent au bout de quelque temps, et laissèrent voir un instant, un visage éclairé de bonheur, où il n’y avait plus rien du ressentiment de tout à l’heure :
« Petite sœur, je suis bien heureuse tout de même… oui, bien heureuse… car si cela était arrivé… je n’aurais jamais osé me redonner à l’autre… à celui que tu sais… et hier c’est sa pensée, sa pensée seule qui m’a sauvée au dernier moment. »
Puis un nuage gris repassa sur ses traits, et, la présence de sa sœur complètement oubliée, elle se mit à monologuer, en marchant d’un bout à l’autre du petit salon dans une sorte d’excitation cérébrale.
« Et cependant je suis faite pour aimer avec ce qu’il y a de noble chez la femme… c’est la distinction ou l’intelligence d’un homme qui me plaît… et mon amour, il me semble que c’est de l’amour comme il y en a un peu dans les livres… Alors pourquoi ces entraînements, pourquoi ces instants fous, où je ne me sens plus qu’une femelle… Bien sûr, il y a sur moi une fatalité, la fatalité qu’il y avait sur cette femme dont je joue le rôle… Oh, cette Vénus des anciennes tragédies !… » Et dans la tragédienne ramenée à son rôle, soudainement, et presque d’une manière visible, descendit une terreur superstitieuse de la déesse, dont jusqu’à ce jour le nom vide et mort avait seulement traversé sa bouche, et qui tout à coup ressuscitait en la foi de son esprit, dans toute l’antique malfaisance de son pouvoir mystérieux et troublant des sens de la créature humaine.
Là, changeant subitement de ton : « Bon, moi qui m’étais dit d’avance : Tu tueras ta journée à quelque chose qui n’use pas… en voilà des machines qui usent ! »
— « Eh Juliette ? » fit Bonne-Âme qui avait entr’ouvert un petite Racine de Grimperelle, flânant sur un coin de table où elle pianotait, et qui se mit à lire :
Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée ;
C’est Vénus tout entière à sa proie attachée ;
— « Comment dis-tu ces deux vers-là ? »
— « Mais je les dis ainsi, » répondit la Faustin, en les répétant ingénument. »
— « Oui… oui, c’est bien comme cela que tu les as dits à la répétition générale », fit Bonne-Âme sans admiration.
— « Voyons, parle-moi franchement, ça ne te satisfait pas ? »
— « Si… peut-être… après détachés comme cela, ces vers… il faudrait juger l’ensemble. «
La Faustin, spontanément, sans que sa sœur insistât plus, récita toute la tirade.
— « C’est bien… bien… mais tu crois que c’est absolument tout ce que tu peux donner ? »
— « Je reprends la tirade, vers par vers, » reprit la tragédienne avec un haut de corps impatienté.
Et la Faustin se mettait à jouer ainsi qu’au théâtre, en scandant, chaque hémistiche par cette phrase : « Ça te va-t-il, ça, enfin ? » Et Bonne-Âme avec des hochements de tête, des avances de lèvres boudeuses, des monosyllabes de doute, des interjections de glace, des peuh bonnassement désespérants, jetait sa sœur dans un travail irrité, un effort grincheux, une recherche rageuse ; et ne se montrant jamais complètement contente de l’intonation nouvelle, du geste refait, de l’intention dernière, au bout d’une heure de cette contradiction, de ce harcèlement, de cette dissimulée et entêtée contestation du talent de sa sœur, elle arrivait à faire rentrer la tragédienne dans la femme. Et la voix vibrante, et le geste passionné, la Faustin était en train de donner tous ses effets devant Bonne-Âme.
Àce moment, le médecin du théâtre entr’ouvrant la porte du petit salon, lançait à l’actrice du dehors :
— « Qu’est-ce que je vous disais ce matin, que vous n’aviez rien… que vous joueriez ce soir… je me sauve porter la bonne nouvelle au théâtre. »
Au médecin succédait le vieux peintre, le retoucheur des costumes de la tragédienne, qui s’était engagé à venir, en personne, donner l’œil aux corrections apportées à l’habillement de Phèdre.
Et pendant que la Faustin aux mains de son peintre et du costumier, essayait dans le petit salon, dont on avait rouvert les fenêtres au soleil, le costume amendé et corrigé, sa sœur s’esquivait, jetant à Guénegaud qu’elle rencontrait, trôlant bouleversée sur les escaliers : « Elle jouera ! »
Puis, c’étaient le dentiste pour éclairer l’émail des dents, la manicure pour raviver la nacre des ongles, etc., etc. : toute la série des pratiques minutieuses et secrètes, avec lesquelles, pour une première, se fabriquent le rajeunissement, le refaçonnement d’un visage et d’un corps, que l’actrice et l’acteur veulent, pour ainsi dire, tout neufs ce jour-là.
Dans la hâte fébrile de ces mille occupations, de tous ces petits soins sérieux, peu à peu s’était dissipée la pensée fixe du matin, et il n’y avait plus chez la Faustin qu’une actrice toute à la représentation du soir, et si détachée de l’événement de la veille, que pendant le quart d’heure qui lui restait avant son dîner, on l’aurait surprise faisant une partie de bézigue avec le petit Luzy, dans ce même salon, qui l’avait vue mourante de honte et de chagrin, le même jour.
Au milieu de la partie, qu’elle jouait encore avec une raie de côté, faite dans ses cheveux pour les ménager, on annonçait la vieille duchesse de Taillebourg, une des fanatiques de la Faustin, qui, pour lui porter bonheur à sa représentation du soir, lui apportait un petit morceau d’une vieille relique de famille, en même temps qu’un pot de rouge à 96 livres, de la veuve Martin, retrouvé dans une armoire qui n’avait pas été ouverte depuis la première révolution.
L’actrice, alors en proie à une sorte de gaieté clownesque et hennissante, s’élançant de la table du jeu, sauta avec un houp à la Auriol, presque par-dessus son partner, puis, arrivée à la porte du grand salon, avant de l’ouvrir, la diverse et changeante femme se retourna d’un bel air digne, en disant : « Maintenant au tour de la princesse ! »
Àquatre heures la Faustin dînait, mangeait ce léger repas qu’elle avait l’habitude de faire les jours où elle jouait : un œuf dans un consommé, une douzaine d’huîtres d’Ostende, un fruit.
— « Oh ! c’est bien inutile, » — se disait-elle, son dîner fini, après s’être chauffé au feu de la cheminée, un moment, les mains, — ses mains qui étaient de glace depuis trois ou quatre jours, — « j’en ai comme ça jusqu’à ce que le premier acte soit joué… alors j’y aurai trop chaud. »
Àcinq heures, elle montait en voiture, pour sa promenade d’une heure dans les Champs-Élysées, cette promenade tête-à-tête avec elle-même par le crépuscule, et dans laquelle elle avait trouvé quelques-uns de ses plus heureux effets de scène.
Àsix heures, elle entrait au Théâtre-Français, ainsi qu’elle le faisait à l’Odéon, pour avoir devant elle deux heures à répéter dans sa loge avec le souffleur.
Mais au bout d’une heure de travail, elle se jetait sur son canapé, cherchant dans une immobilité aux yeux fermés, presque effrayante, un repos de l’être, qui lui permît de jouer tout à l’heure avec tous ses moyens dramatiques.