XVI
« Place, place… laissez-moi passer, mes enfants ! » — C’était la Faustin, qui, toute trépidante dans la coulisse, balbutiait plusieurs fois cette phrase, en écartant de ses mains tendues le vide devant elle, et bien avant qu’Œnone n’eût terminé la tirade qu’elle adresse à Hippolyte.
Mais la voilà en scène, sous ces voiles pesants, sous ces voiles trop lourds pour sa faiblesse. Elle se laisse tomber de côté sur le siège antique, et adresse ses adieux de mourante au Soleil, une main soulevée avec effort au-dessus de ses yeux, comme pour les défendre de son éclat aveuglant, un bras retombé à côté d’elle, — profilée dans les belles lignes d’un accablement auguste.
Des applaudissements éclatent.
Alors la reine amoureuse, de cette voix attaquant la fibre, et que le siècle passé baptisait de voix intéressante, commence le récit de sa flamme secrète pour le fils de Thésée, et à chaque vers qu’elle dit, elle sent, peu à peu, se dissiper cette atmosphère de séparation, qui, dans les premières, au lever du rideau, existe entre le public et l’acteur, ce manque de contact presque intraduisible, et comparable à la superposition de gazes transparentes, jetées entre eux, et que la réussite dissipe, balaye une à une, à mesure que la pièce marche.
Et l’affaissement de la fille de la chair, courbée sous la colère de Vénus, et le désordre fou, et le trouble inquiet, et l’emportement furieux, et le retour attendri de son aveu amoureux : tous ces mouvements et ces péripéties de l’âme de Phèdre, la Faustin les traduit et en donne l’émotion au public, par les modulations les plus touchantes, par les transitions les plus légères, par les nuances les plus savantes, par toutes les ressources et les finesses de l’art dramatique, et par l’emploi merveilleux du médium, du plein de sa voix sur une note basse, et par la conduite, à travers une succession de tons gradués et touchants, de tirades qu’elle achève et détache avec un trait de force. Joignez à cet art de la diction, des gestes moelleux ou fiers, un jeu muet parlant mieux que des paroles, des suspensions inattendues, une physionomie concentrée, douloureuse, prenant par moments un aspect léthargique.
Et lorsque la Faustin est à la fin du couplet ! « Mon mal vient de plus loin… » ce sont plus que des bravos, c’est le susurrement approbateur d’une salle gagnée, conquise.
L’acte fini, la Faustin tombait pâmée dans le fauteuil qu’elle avait l’habitude de faire descendre dans la coulisse, pour y reprendre haleine un moment, et l’on pouvait voir sur son cou, sur son dos, sur ses épaules, un travail remuant des nerfs, semblable à celui qui leur vient après un violent exercice physique.
Au bout de quelques minutes, la tragédienne remontait dans sa loge, appuyée sur Guénegaud.
Guénegaud était le chien et l’ombre de la Faustin au théâtre. À toutes les représentations, toujours présente, et tout le temps, elle ne perdait pas de vue sa maîtresse une minute, la couvant des yeux, jouissant, contre un portant de coulisse, de l’admiration de machinistes enthousiastes qu’elle avait envie d’embrasser, et éternellement à ses côtés, et prête à lui passer un flacon de sels, à lui jeter une écharpe sur les épaules, à lui entourer les pieds d’une fourrure. Arrivée dans la loge de l’actrice, Guénégaud tirait de sa poche une ancienne bouteille à sirop de Flon, remplie de bouillon froid, lui en faisait boire à même une gorgée, et aussitôt la bouteille rentrait dans sa poche. Car jamais cette bouteille ne quittait sa personne. La femme du peuple avait la notion vague, qu’une tragédienne du temps jadis, appelée la Lecouvreur, avait été empoisonnée, et son imagination ayant longtemps travaillé sur cette histoire connue d’elle très imparfaitement, avait mis dans sa cervelle bornée et fanatisée, l’idée fixe, que des rivales, jalouses du talent de sa maîtresse, voulaient se débarrasser d’elle par le poison.
Peu de visites entre le premier et le second acte, et des visites qui ne donnaient pas à la Faustin la note juste de son succès, ne la sortaient pas de la perplexité de l’actrice pendant l’entr’acte, et qui, au milieu de l’action de son jeu, n’a perçu que très vaguement ce qui se passe dans la salle. Et elle interrogeait anxieusement les raseurs, les complimenteurs banaux, les gens aimables et vides, tout en mordillant de côté un peu sa langue, à l’effet de faire revenir la salive dans sa bouche sèche.
Elle jouait le second acte, l’acte décisif pour la consécration de son talent, et cette fois, à peine était-elle remontée dans sa loge, que la porte s’ouvrait, et que, présenté par le remisier Luzy, un petit homme, aux traits tourmentés, aux yeux de flamme, au paletot-sac, entrait comme un fou. C’était le grand sculpteur moderne, celui qui, le premier, a fait rendre à la pierre, au marbre, au bronze, la vie nerveuse de la chair. Il venait dans un enthousiasme fiévreux, et tout débordant d’une admiration qui s’exprimait en phrases presque brutales, il venait demander à l’actrice de faire d’après elle une statue de la Tragédie. Et, sans s’inquiéter des autres qui étaient là, il la forçait à retrouver une pose qu’elle avait eue un moment, la soulevant familièrement de son fauteuil, arrangeant presque de force, sur elle, sa tunique. Et il répétait en se reculant de quelques pas, et en écrasant des pieds derrière lui : « Superbe… ce sera superbe !… » Le sculpteur était suivi de noms illustres, de célébrités en tous genres, de vieux habitués du théâtre, de dilettante dramatiques, d’appréciateurs et de juges délicats, venant confirmer l’actrice dans la certitude de son triomphe.
Et un moment, les mallettes de bonbons apportées par les admirateurs de la tragédienne, étaient en si grand nombre, qu’elles servaient de petits bancs aux femmes qui avaient pu s’asseoir dans sa loge.
Au troisième acte, commençaient à descendre sur la femme de Thésée, une grandiose tristesse, un sombre et amoureux appétit de la mort ; ses mains sur elle, dans des gestes presque plus vivants, donnaient à ses voiles les plis d’un linceul ; et la tragédienne apparaissait à la salle frissonnante et remuée dans ses entrailles, belle de la beauté funèbre d’une Vénus tumulaire.
Àsa sortie de scène, la Faustin se cognait contre Ragache, qui lui apportait le compte rendu des corridors, les dispositions secrètes de la presse à son égard, les conversations des journalistes surprises à la porte des loges. « Théo, lui, il ne trouvait aucun talent à Racine ; mais il lui trouvait du galbe, à elle… et était décidé dans son feuilleton, en dépit du classicisme infect de son ministre, à ne pas parler du tout du poète Louis quatorzien, et à parler tout le temps d’elle. Saint-Victor, elle avait dû l’entrevoir… il n’avait pas sa tête des mauvaises premières… c’était un bon présage… du reste, il l’avait toujours bien traitée. Quant au critique Chose, il portait par hasard un gilet blanc propre… et lui, Ragache, avait fait la remarque que la propreté le disposait à la bonté… Quant au critique Machin… il était en train de crier son enthousiasme dans le petit bouibouis de la rue Montpensier, où l’on prend, il ne savait plus quoi de chaud, qui sent l’huile de lampe… Le critique au monocle n’y était pas… mais il avait envoyé sa maîtresse pour lui raconter la représentation… et Georgine lui avait donné sa parole qu’elle serait favorable à l’actrice… Pour le critique de la France libérale, lui ! il se rendait parfaitement compte qu’il s’était produit un léger ramollissement dans ses alinéas… et qu’on ne le lisait plus… il en était à l’heure où l’on a besoin d’inventer quelqu’un… et c’était elle qui allait être inventée par lui… Villemessant avait dit que dans cette chose embêtante qu’on appelle une tragédie, elle lui avait fait l’effet d’être moins embêtante que les autres tragédiennes… Elle aurait tous les petits journaux… là, sûr. Il n’y avait que ce vieux Janin, possesseur d’une fière goutte, et qu’il avait trouvé échoué sur une banquette, en chaussons de lisière, et en manchettes de tricot rouge… et qui souffrait le diable… et qui s’était plaint, au milieu de aye, aye… qu’elle avait manqué de tendresse amoureuse au second acte… il ferait des réserves, lui !… mais, au fond, elle était assurée d’une presse excellente ! »
La tragédienne était applaudie à tout rompre au quatrième acte ; et quand la toile tombait sur le cinquième, dans une chaleureuse acclamation, toute la salle redemandait la Faustin.
Après le rappel, s’accrochant au bras de Guénegaud, que la main de la tragédienne meurtrissait de façon à la faire crier, parvenue dans le cabinet de toilette de sa loge, la Faustin tombait sur son petit fauteuil à maquillage, les jambes allongées et raidies devant elle, dans une espèce d’état cataleptique. Complètement muette, elle ne répondait à l’effroi et aux paroles de la vieille femme qui voulait aller chercher le médecin du théâtre, que par des remuements négatifs de la tête, et par l’approche d’une main touchant sa bouche, touchant son cou, avec un geste indiquant que les nerfs qui servent à l’émission de la voix, étaient tellement contractés chez elle dans le moment, qu’il lui était impossible de parler.
Elle restait ainsi près de trois quarts d’heure, au bout desquels, après un long soupir, dans lequel semblait se détendre et se dénouer son être, elle pouvait prononcer quelques mots.
Elle passait alors dans le petit salon de sa loge, tout bondé de monde, et d’où, par la porte ouverte, on voyait s’allonger dans le corridor, une queue comme il y en a au seuil d’une sacristie, après un grand mariage. Et aussitôt, des avalanches de femmes affolées, écrasant les hommes sur leur passage, se ruaient dans les bras de la Faustin, prises de l’effusion nerveuse que mettent chez tous et toutes, les batailles du théâtre. Et c’étaient des caresses émotionnées, des étreintes qui n’en finissaient pas, des lichades, un délire de tendresse, où, bientôt, les hommes comme les femmes, sans distinction de sexe, embrassaient la Phèdre, au fard mal essuyé, et dont le corps de maigre séraphin, perdu dans les plis d’un manteau brun, jeté au plus vite sur elle, allait à droite, à gauche, parmi les bras qui la pressaient, ainsi qu’un corps sans os, et qui avait l’ondulation flottante d’une loque secouée par le vent, — et cela pendant que l’actrice répétait, sur un ton d’attendrissement hébété, et avec un visage montrant à la fois du bonheur et de l’égarement : « Ah ! mes enfants, ah ! mes enfants ! »
Puis le peuple des féliciteurs peu à peu s’écoulait, et il ne restait plus dans les salons de sa loge, que les hommes priés par l’actrice pour souper.
La Faustin se sentait le besoin de marcher, de « respirer la rue », ainsi qu’elle disait. Et l’on partait à pied, en bande, et l’on traversait la rue Saint-Honoré, dérangeant les petits groupes causant encore à la porte des cafés qu’on fermait, de la représentation du soir, et d’où sortait, par-ci par-là : « Tiens, la Faustin ! » et l’on marchait en gai bataillon dans la nuit, avec la gaieté bruyante de gens qui se préparent à la fêter jusqu’au jour, et les plus jeunes de la troupe entamaient des dialogues spirituels avec les cochers de coupé, de passage, et qui continuaient à la cantonade jusqu’au tournant des rues.