XVII
Les invités de la Faustin étaient réunis dans le grand salon du petit hôtel de la rue Godot de Mauroi, attendant la tragédienne qui changeait de toilette.
Là, se voyait le monde divers et mêlé des soupers des grandes premières représentations, où se coudoient des littérateurs, des peintres, des savants, des hommes politiques, des généraux, des médecins, des illustrations de toutes sortes, parmi lesquelles se trouvent toujours faufilés, on ne sait comment, et sur l’invitation de je ne sais qui, des inconnus, des anonymes, des gens porteurs de barbes, ou d’épingles de cravates, ou de pantalons à la cosaque, ou de décorations étrangères intriguant la curiosité, et dont la table se demande inutilement, à l’oreille, le nom toute la nuit. Des groupes causaient de sujets vagues, sans animation, et avec des phrases coupées par des temps très longs ; des isolés allaient dans des coins regarder interminablement des bibelots, en des contemplations ennuyées ; et renversé dans un crapaud, à la lueur d’une lampe placée derrière lui, un reporter écrivait, au crayon, une chronique de la soirée sur les feuilles d’un cahier de papier à cigarette.
La Faustin fit son entrée dans sa toilette de souper. Elle avait sur elle une espèce de robe-peignoir en satin crème, dont les parements et les revers étaient en velours du même ton, et garnis de vieil argentan, et sur lesquels étaient brodées des tubéreuses formées de perles de couleur. Dans ses cheveux courait un feuillage au vert métallique, au vert des ailes d’une cantharide. Et dans cette robe à la chaude clarté, et au milieu du scintillement et de la richesse de ces fleurs de pierrerie baroques, ce qui apparaissait de la poitrine de la femme dans l’étroit carré de son décolletage, avait la blancheur du blanc, fleurissant dans l’ombre d’une cave, et les reflets remuants de verte lumière électrique que projetait le feuillage de sa chevelure, à chaque mouvement de sa tête, mettaient sur le haut de sa figure, de l’étrange, du joli fantastique, donnaient à son regard cerné et souriant, un rien du regard d’un démon angélique.
Ce fut un mouvement d’admiration amoureuse dans tout le salon, et la Faustin encore enfiévrée de la représentation, au milieu du cercle qui s’était formé autour d’elle, tout en donnant de petits coups de pied furibonds dans sa traîne, se mit à parler avec une nervosité singulière de tous les incidents de la soirée, de l’effet que lui avait fait manquer une réplique trop tôt donnée, de l’inintelligence du chef de claque, de ses tousseurs de l’Odéon qui l’avaient suivie à la Comédie-Française : récriminations dans lesquelles sa voix brisée retrouvait des accents, des éclats, de petits cris stridents. Puis sur la phrase du maître d’hôtel : « Madame est servie » — elle prenait brusquement le bras d’un jeune inconnu, dont elle écoutait les paroles, depuis quelques instants, avec une attention tout à fait singulière, et ouvrant la marche, elle jetait de sa tête retournée derrière elle : — « Messieurs, ici pas de cérémonie, on se place comme on veut… comme on peut. » La Faustin s’asseyait au milieu de la table, sa sœur en face d’elle.
Il y eut d’abord ce recueillement de soupeurs qui ont faim, dans une salle à manger, odorante du fumet de l’écrevisse et de la truffe, devant une table au linge damassé, à la massive argenterie, aux cristaux taillés, aux corbeilles de fleurs exotiques, éclairée de la lumière des soupers d’autrefois, de la blanche illumination des bougies dans des candélabres, en haut d’un lustre aux larmes scintillantes, — et sous un plafond et entre des murs recouverts de claires tapisseries, montrant comme volantes dans un brouillard d’aurore, des nudités roses de déesses d’Olympe.
Au silence succéda le brouhaha, la confusion des premières paroles, de paroles dégelant à une bouchée de nourriture, et que domina cette phrase :
— « Un souper aux bougies, bravo !… Si les femmes savaient ce que les bougies font jolie leur peau, demain il n’y aurait plus un appareil de gaz, plus une lampe dans une salle à manger de Paris. »
La Faustin disait au jeune homme qu’elle avait fait asseoir à sa droite :
— « Oh, la voix joliment vibrante que vous avez, monsieur ! Non, vous ne pouvez vous faire une idée de la séduction de la voix sur ma personne… ça va vraiment plus loin que mon oreille. Mais parlez, parlez donc un peu que je vous entende… Oui, il y a quelque chose chez vous de la voix de Delaunay avec un rien de plus prenant sur les nerfs… Ah ! certains jours, je suis bien sûre que vous me feriez tout de suite monter les larmes aux yeux ! »
Et l’artiste, penchée vers lui, l’écoutait de tout près, ainsi que l’on se rapproche d’un instrument qui vous remue l’âme.
— « C’est bien charmant, tout à fait charmant, » — répétait la Faustin dans une extase souriante, et la tête penchée de côté, et regardant pour ainsi dire les paroles sortir de sa bouche. — « Vraiment, monsieur, vous devriez venir tous les jours passer quelques heures avec moi… Vous entendre causer… vous entendre lire… ce serait une vraie fête. Il y a des notes dans votre voix… c’est particulier… des notes où il y a à la fois du sanglot et du rire… Ah ! mais, une déclaration de vous, monsieur, ça doit être très dangereux. » Et la femme se mit à rire coquettement.
Là, coupant son rire, la Faustin jeta à la table :
— « Messieurs, je vous recommande ce poisson… c’est un sterlet du Volga… Un cadeau d’un ami de là-bas, et qu’il m’a envoyé éthérisé, oui, éthérisé. À ce qu’il paraît, ainsi insensibilisé, il ne meurt pas tout à fait, et c’est le moyen de le faire parvenir à peu près frais au bout du monde. »
Puis la Faustin revenait à son voisin ; elle y revenait avec ces tendresses d’un côté du corps, avec la courbe de ses lignes aimantes, que vous avez pu observer tous les jours, en un dîner ou un souper, chez une femme placée près d’un homme qui lui plaît. Dans ce corps, dont un côté — le côté placé près du voisin indifférent — apparaît maussade, inerte, et comme ankylosé, c’est, de l’autre côté, une trépidation de grâces, un va-et-vient d’agaceries et de caresses de muscles à distance, un dégagement d’atomes crochus galants tout à fait amusant. La femme n’est, pour ainsi dire, animée d’une vie vivante que de ce côté, et il n’y a de frissonnement que dans l’épaule qui touche à ce voisin, de palpitation que dans le sein qu’il a sous les yeux, d’ondulation serpentine que dans le membre et la chair en contact avec les effluves de l’être plaisant.
Bonne-Âme, elle, dans ce milieu d’un niveau supérieur à ses relations, affectait de la tenue, du comme il faut. Elle parlait longuement des tapisseries qu’elle faisait pour l’église du village, où Carsonac avait une maison de campagne.
Carsonac, lui aussi, mal à l’aise, et très effacé dans ce souper, et qui se trouvait à côté d’un mystificateur à froid, l’entretenait sérieusement de l’ennui que lui donnait Balzac, de l’horizon borné dans lequel il l’enfermait, des entraves qu’il apportait au développement de son théâtre, des perpétuelles rencontres qui, à tout moment, lui faisaient rejeter des scènes mieux construites que chez le romancier. À quoi l’autre répondait par un : « Je te crois ! » qui faisait demander à l’auteur du boulevard, sans pouvoir s’en rendre compte, si c’était de la familiarité un peu vineuse ou de l’ironie.
· · ·
— « Bon, dites-le tout de suite : une âme et des cheveux, mais c’est bien démodé aujourd’hui, c’est le type de la femme du monde de 1830, les femmes du monde du jour d’aujourd’hui… »
— « Les femmes du monde, les femmes du monde d’à présent, — s’écria, en interrompant le premier interlocuteur, un illustre écrivain. — des femmes maigres, décharnées, plates, osseuses, avec si peu de corps, une si petite place sur elles pour les exercices de l’amour, des femmes au teint de chlorose et de vilaine maladie, et aux lèvres et aux yeux mal peints, des êtres à l’apparence fantomatique et malsaine, auxquels on ne demande que de l’esprit sur la figure, du mordant, du chien. Certes ce n’est pas la beauté des cours de dessin pour les écoles primaires, mais il faut le dire, dans l’état de faisandage passionnel, où l’homme du dix-neuvième siècle est arrivé, c’est diablement excitant ce type. »
— « À la porte le grand mal élevé ! » jeta la Faustin sur une intonation pleine de caresse.
— « Aurais-je proféré quelque chose qui ne fût pas de la dernière convenance ? » dit avec une ingénuité parfaite, l’éloquent rabelaisien.
La conversation était reprise par un homme d’État, qu’on sentait un homme à femmes, un homme porteur d’une figure toute jeune, sous des cheveux blancs :
— « Oui, messieurs, vous pouvez vous indigner à votre aise, et vous payer, près des masses, tous les articles possibles sur la moralité… Un peu de libertinage est nécessaire dans un État, il adoucit les mœurs, il fait humaine la société, il affine et parachève les hommes. Tous les très grands hommes de tous les temps ont été des libertins… »
« Oh ! oh ! »
— « Tu sais, murmura à l’oreille de son voisin — un convive à figure poupine d’un rose sale, et qui semblait une tête d’apôtre, sculptée dans un radis flétri : « Tu sais ce gouvernement, ce sont les Invalides de tous les la Palférine ! »
Et la fin de la tirade de l’homme d’État sombrait dans une fusillade de courtes ripostes, partant à droite, à gauche, comme des coups de pistolet.
— « Intelligent, ce feuilletonniste dramatique… il a l’esthétique d’un lampiste de théâtre ! »
— « Distinguée, cette actrice… on dirait la vivandière d’une troupe de faunes ! »
— « Cette fille, il ne l’aime pas… merci il lui a donné dernièrement 10,000 francs pour la décider à se purger… et vous n’appelez pas ça de l’amour et du plus cher !
— « Qu’on ne me parle pas de lui, c’est l’imbécile à idées supérieures, à visées transcendantales ! »
Paris est ainsi fait ; la lorette dont le prix est de vingt-cinq louis, coûte un napoléon à un membre du Jockey, et le domestique de 1,200 francs, M. de la Rochefoucauld l’a, s’il le veut, pour 300.
— « Ça vous étonne, cette protection énorme de la musique par l’État, c’est bien simple : tous les banquiers juifs sont mélomanes ! »
— « Un homme à idées libérales, et qui porte des vêtements de coupe ecclésiastique, règle générale : toujours s’en défier ! »
— « Oh ! la parleuse insupportable !… enfin c’est une femme qui dit ne comprendre que les Éginètes, et qui déclare que la Suède lui est sympathique, parce que c’est un pays innocent ! »
— « Je te le dis, une pièce de cent sous sur un faux col, c’est ce financier. »
— « Pardon, — c’était Blancheron qui prenait la parole. — Vous parlez d’un homme très fort. Je ne passe pas, n’est-ce pas, pour une bête en affaires de Bourse. Et voici ce qui m’est arrivé à moi. Un jour, sortant de chez moi, il a laissé tomber de sa poche, bien certainement avec intention, un ordre d’achat très important. Eh bien, messieurs, vous m’entendez, moi qui vous parle, je n’ai pas même osé jouer contre ! »
Àce moment, la Faustin s’aperçut que son voisin de droite déposait avec le plus grand soin les arêtes de son poisson, sur la nappe, à côté de son assiette.
Cette remarque lui mit sur le visage, la bouderie enfantine d’une petite fille, qu’on a attrapée avec une boîte de bonbons vide.
Elle ne répondit plus guère que par des monosyllabes, et le liant et l’amabilité des lignes de son corps, se retirèrent peu à peu du côté du jeune homme aux arêtes, et par de petites voltes, d’insensibles rapprochements, un demi changement de front habilement exécuté, passèrent du côté de son voisin de gauche.
Celui-ci était un philosophe, homme du monde, professant le beau, le bon, l’honnête, à l’usage des grandes dames de la société, une sorte de directeur laïque du dix-neuvième siècle, fournissant à ses clientes du Platon à la place de l’Évangile, choisissant leurs laines pour tapisseries, leur envoyant les cancans de Paris, quand elles étaient l’été à la campagne, ou l’hiver à Nice, et les gardant même au besoin en couches, en leur faisant la lecture de la Cité de Dieu de saint Augustin.
Beau à la façon d’un beau substitut, et doué de grâces un peu professorales, il était la coqueluche des femmes, toutes prêtes à se disputer les gilets de flanelle trempés de l’éloquence de ses conférences.
Et voilà le philosophe, aussitôt qu’il sentit la maîtresse de maison se rapprocher de sa personne, à lui faire la cour, avec des yeux ardents qui fouillaient son décolletage, des compliments melliflus, et ces grosses admirations, avec lesquelles les universitaires galantins assassinent de leur amour, les femmes.
— « Mais vous ne mangez rien, absolument rien ? »
— « Oh ! les jours de première, je n’ai que soif… puis les grosses choses qui demandent une vilaine mastication… je ne trouve pas ça joli pour une femme, l’opération de manger de la viande. »
— « Vous auriez peut-être l’ambition de vous nourrir de sublimés de viande… mais tenez, vous avez justement là, à votre table, une espèce de bon dieu en chambre, un décompositeur de corps simples… demandez-lui la recette. »
— « C’est curieux, — reprit le chimiste qui avait entendu un bout du dialogue, — ce n’est pas une femme qui a eu la première idée de cette élégance, c’est un homme, un savant, un chanoine de Notre-Dame. Le bonhomme, ennuyé du temps qu’il fallait donner au manger, en même temps qu’un peu dégoûté de la matérialité de la chose, s’était fait faire des sublimés de viande, avec lesquels il se nourrissait, sous une forme immatérielle, de quelques gouttes contenues dans un petit flacon à odeur. Mais, à la suite de deux ou trois ans de ce régime, notre chanoine a eu un rétrécissement de l’estomac dont il a failli mourir. C’est bien grossier, mais pour nous autres simples mortels hommes ou femmes, il faut l’avouer, l’ambroisie ne vaut rien, et le meilleur sublimé de viande est encore cette dinde aux truffes. »
— « À propos de dinde aux truffes, lança un convive, savez-vous les trois seules fois, pendant toute sa vie, où Rossini ait pleuré ? C’est authentique, je l’ai lu dans une lettre du maestro à Cherubini : le jour où son opéra de début fut sifflé ; le jour où il entendit pour la première fois Paganini jouer du violon ; elle jour où, dans une promenade sur le lac de Garde, il laissa tomber à l’eau une dinde truffée qu’il tenait entre ses bras. »
— « Elle est jolie l’histoire, mais puisque la conversation est sur la nourriture, voulez-vous que je vous en raconte une, — par à peu près, — sur la nourriture céleste du comte de Marcellus. Le grand seigneur catholique ne communiait à son château qu’avec des hosties timbrées à ses armes. Un jour, le desservant s’aperçoit avec terreur que la provision des hosties armoriées est épuisée ; il se risque cependant à tendre une hostie plébéienne à la noble bouche dévote, en s’excusant par cette phrase ; « À la fortune du pot, monsieur le comte ! »
Le philosophe continuait à déployer ses séductions de professeur et à développer sa rhétorique amoureuse auprès de la Faustin, qui, en veine de coquetterie à outrance, le laissait aller, l’encourageait presque. En cette première victoire il eut l’idée d’assurer son triomphe, en usant près de la tragédienne d’une ficelle de son répertoire, qu’il avait inventée pour le gouvernement et l’assujettissement de la femme, ficelle très ingénieuse, mais qu’il employait d’une manière trop générale, et sans une connaissance assez approfondie des êtres féminins, auxquels il s’adressait.
Il regarda un moment sa voisine avec des yeux profonds, et lui dit :
— « Dans votre beauté, il y a un caractère d’intelligence très particulier… Oh ! je suis bon juge en ces matières… un caractère qui dénote des aptitudes littéraires… le talent de la tragédienne est à part, et nous n’en parlons pas… mais il existe, à l’état latent, un autre talent chez vous… Vous devriez écrire, écrire ce qui se passe sous vos yeux… essayez… je vous conseillerai… je vous guiderai… Si vous saviez les choses charmantes que font, grâce à ma direction amicale, quelques femmes de la société. »
La Faustin eut un sourire. Elle connaissait malheureusement le truc qui lui avait été confié par une jeune femme, à laquelle le philosophe s’était offert, il n’y avait pas quinze jours, pour conseilleur de sa prose, et la tragédienne se trouva horriblement blessée d’être traitée comme la première innocente, la première grue du monde venue.
— « Merci pour moi, cher monsieur… Et vous n’avez pas pris de brevet d’invention pour cette trouvaille… mais c’est de la captation de génie à l’endroit de la femme…, promettre comme cela à de jeunes bourgeoises, et tout de suite, la plume de madame Sand… elles abandonnent, n’est-ce pas, aussitôt leur pot-au-feu, leur mari, leurs enfants… Et à combien monte votre classe ? » Et pendant quelque temps, sans relâche et sans pitié, la Faustin tourmenta le philosophe de son ironie méchante, presque féroce.
Le voisin de droite de la Faustin avait gaillardement pris son parti de la désertion des bonnes grâces galantes de la maîtresse de la maison. Il avait beaucoup mangé et bu encore plus, et il apparaissait dans un état d’ivresse souriante, le menton dans son gilet, une mèche de sa chevelure défrisée sur le front, et avec le passage à toute minute dans sa barbe noire de sa main blanche, pendant qu’au fond de sa gorge bruissait le chantonnement d’une canzonette de sa province natale.
Un moment, en se dandinant, il se rapprocha de la Faustin et modula :
— « Chère madame, au commencement du souper, vous avez parlé du plaisir que vous auriez à m’entendre causer, à m’entendre lire… une parenthèse… je me trouve avoir un père, horriblement intermittent comme caissier dans le moment… eh bien, si vous vouliez vous offrir ce plaisir, tous les jours, pendant quelques heures… à raison de cinq cents francs par mois ? »
— « Nous reparlerons de votre proposition, une autre fois, monsieur. »
Et le jeune homme se remit imperturbablement à caresser sa barbe, et à chantonner sa canzonette.
Alors la Faustin commença à s’éventer la poitrine de la dentelle de son corsage, qu’elle se mit à agiter des deux mains. Et retirée en arrière, et retraitée au fond de sa chaise, il lui vint sur la figure une consternation presque risible, une consternation mélangée de dédain, de dégoût, presque de haine pour les personnes et les paroles de ses deux voisins. Et son regard faisait le tour de la table, allant d’un visage à l’autre, avec une imploration qui disait naïvement : « Est-ce que quelqu’un n’aura pas pitié de moi, ne me délivrera pas de mes ennuyeux ? » Puis, tout à coup, entrée en une parfaite immobilité, pendant que ses ongles agatisés se promenaient sur le blanc de sa gorge, les révoltes de son ennui se traduisaient, physiquement, par d’involontaires petits tressaillements de sa chair.
C’était fini de l’esprit, des mots, du ferraillement de la parole, de la polissonnerie des idées ; et dans les voix baissées, et dans l’ascension des esprits, peu à peu la conversation générale se mourait, dégénérait en a parte, où chacun, revenant à ses occupations, à ses travaux, à ses pensées, en gratifiait son coin de table avec la charmante expansion et la haute griserie de grandes cervelles, à la fin d’un repas arrosé de bon vin.
— « On devrait apprendre à chacun les qualités merveilleuses de la matière portée au summum de son utilisation, » disait un convive penché sur son voisin, en faisant tourner entre ses doigts un bouchon de carafe.
— « Oui, la glorification de la matière, voilà un beau livre que vous devriez faire. »
— « Je le voudrais bien, mais je ne peux pas… je n’ai pas la combinaison écrite… Dans la conversation, il m’arrive quelquefois d’en donner la notion ; mais, le lendemain, à froid, la plume à la main, ce n’est plus cela. »
· · ·
— « La langue française, — disait un écrivain étranger, un géant à la douce figure, — la langue française me fait l’effet d’une espèce d’instrument, dans lequel les inventeurs auraient bonnassement cherché la clarté, la logique, le gros à peu près de la définition, et il se trouve que cet instrument est à l’heure actuelle, manié par les gens les plus nerveux, les plus sensitifs, les plus chercheurs de la notation des sensations indescriptibles, les moins susceptibles de se satisfaire du gros à peu près de leurs bien portants devanciers. »
· · ·
— « Du sang, maintenant c’est une rareté, on n’en trouve point. » — C’était un physiologiste, à la belle tête pensive et un peu spectrale, qui parlait. — « On ne saigne plus du tout. De mon temps il y avait du sang par baquets dans les hôpitaux. J’en ai eu besoin dernièrement pour mon cours, je n’ai pu m’en procurer. Et sans ce vieux médecin, vous savez, celui qui suit mes leçons, je n’en aurais pas eu. Lui ! c’est un ancien élève de Broussais, il continue la tradition, et se pique la veine à tout bout de champ. Ne me disait-il pas : « Moi, je me saigne tous les jours et j’en arrose mes fleurs… » C’est positif, la méthode pour guérir ou tuer les gens… change du tout au tout, tous les vingt ans. »
· · ·
Un journaliste, à la face jordanesque dans une chair épaisse et verruqueuse, à la parole d’Alsacien rétive et bredouillante, et qui sortait comme par des éructations, disait : « La Saint-Barthélemy a tué la France ; si la France était devenue protestante, c’eût été à tout jamais la grande nation de l’Europe… Voyez-vous, dans les pays protestants, il existe une gradation d’échelons entre la philosophie des classes supérieures et le libre examen des classes inférieures ; en France, entre le scepticisme d’en haut et l’idolâtrie d’en bas, il y a un abîme, un trou… Et avant peu vous verrez ce que ce trou amènera ! »
· · ·
— « L’Égypte, l’Égypte, — répétait à l’oreille de son voisin, un artiste en peinture et en style, pour le moment absent du souper, — l’Égypte, je suis persécuté par l’idée fixe de jeter quelques pages sur ce pays… une terre tourbeuse, un sol comme le caoutchouc, où les pas ne s’entendent pas… Vous ne connaissez que l’Orient clair et découpé… Là, c’est à tous les plans, des voiles d’imperceptibles vapeurs, se faisant plus intenses à mesure que les plans deviennent plus lointains… et dans la grise vaporisation, des bonshommes noirs ou bleus… il est très rare de rencontrer une note rouge… Ah ! le joli ton que fait dans cette lumière la cotonnade bleue… Je les vois tous ces bonshommes avec une lumière au front et à la clavicule. »
Et il fit le geste de poser, dans le vide, sur une toile, deux petites touches.
« Oui, il faut une fière puissance de luminosité pour faire coloré dans ces milieux de terrains et de ciels neutres… et encore une végétation jaillissante d’un limon bitumeux, qui a des verdeurs comme nulle part. Non, je n’ai pas trouvé en peinture le mode pour rendre cela. »
Et pendant qu’il parlait de l’humide pays lointain, le blanc de ses yeux fiévreux s’agrandissait d’une manière étrange. Il continuait :
« Et la nuit, là-bas ce que c’est ! Eh ! Georges ? — jeta-t-il à un convive du bout de la table, qui ne l’entendit pas — te rappelles-tu les heures que nous avons passées près d’un pylône, dans cette enceinte occupée par un cordier ? Ah ! ces heures, je veux écrire quelque chose pour m’en redonner la sensation ! »
Et le peintre-écrivain retombait dans une absorption, où n’arrivait plus à son oreille le bruit de la table.
· · ·
— « La science pure, la science bellement abstraite, la science contemptrice de l’industrialisme, — jetait le chimiste, — voyez-vous, c’est le fait des sociétés aristocratiques. Les États-Unis ne s’occupent et ne s’emparent de nos découvertes que relativement à l’application ; il en est de même en Italie, où les savants désintéressés appartiennent à la vieille génération des savants… En ce siècle de l’argent, il n’y a plus, messieurs, de recrutement pour les carrières de gloire. Dans ces pays, qu’est-ce qu’il arrive, quand les instincts d’un jeune homme sont par trop scientifiques, il se met dans une carrière satisfaisant à moitié ses goûts et à moitié son désir d’enrichissement. Il devient ingénieur de chemins de fer, directeur d’une usine, directeur d’une fabrique de produits chimiques. Et déjà cela commence à arriver en France, où l’École polytechnique ne fait plus de savants ! »
· · ·
— « Ce bruit, ce bruit mou, ah ! je ne sais comment vous en donner l’idée, — disait un jeune général — et cependant il me revient, ce bruit, quelquefois à l’oreille… Nous étions si pressés, si serrés, si les uns dans les autres, en montant à l’assaut de Malakoff… eh bien, tenez… j’entendais les balles entrer dans le corps de ceux qui étaient à côté de moi, avec le fouit de pierres lancées dans de la glaise, et quand les balles rencontraient un os, ça faisait l’éclat d’un arbre qui se fend par la gelée. Ah ! c’est un vilain bruit ! »
· · ·
— « Oh, mon Dieu, oui — laissait tomber par petites phrases et comme dans une rêverie, l’homme d’imagination de la science, — encore une dizaine de millions d’années, tout au plus, avec du combustible et une température possible sur la surface de la terre. Puis au bout de cela, plus de bois, plus de charbon de terre, et une période glaciale. Alors, le restant de l’humanité, qui n’aura pas été déjà gelé, sera obligé de rentrer sous terre, de s’installer dans les galeries des mines. On se nourrira de blanc de champignon… et comme il faut toujours à l’adoration de l’homme, un dieu de lumière, l’homme sous terre adorera le gaz des marais, autrement dit le feu grisou. »
— « Mais, dites donc, ça développera peut-être une terrible puissance métaphysique, cette vie sur soi-même et sans la distraction du soleil ? » — dit très sérieusement le voisin du savant, qui avait ses grasses mains, ecclésiastiquement croisées sur sa serviette, remontée contre son estomac.
— « Messieurs, fit tout à coup la Faustin, il y a là un certain vin, un vin du Cap, embarqué sur un vaisseau hollandais qui a fait naufrage sur la plage de Schewningue… voilà plus de cent ans… et qu’on vient de retrouver dans ses barriques encroûtées de coquillages, en retirant la cargaison du fond de la mer… un vin qui coûte 200 fr. la bouteille… vous reconnaissez là une galanterie de M. Blancheron… c’est peut-être le moment de le boire ?
— « Et de le boire à la santé de Phèdre ! » s’écria la table d’une seule voix.
Le vin versé, tous les convives se levèrent, et parmi le choc des verres, la tragédienne fut acclamée aux cris de : « Vive Phèdre ! Vive la Faustin !
Dans le désordre de ce toast porté debout, pendant que le jeune homme, à la voix musicale, disait tout haut : « Tiens, c’est drôle, à force d’avoir cherché de l’aplomb, j’ai perdu l’équilibre ! » les deux sœurs s’étaient rapprochées, et Bonne-Âme jetait dans l’oreille de sa sœur :
— « Un moment, j’aurais parié cinq louis sur la tête du petit voisin. »
— « Ah ! une bien jolie musique, si on pouvait en ôter le monsieur… C’est toi qui l’as amené ? »
— « Non… et l’autre ? »
— « L’autre… un vrai pot de miel… de miel rance. »
— « Et maintenant, — s’exclama la Faustin en passant toute seule dans le salon, — maintenant une orgie de Beethoven. Qu’on en joue, qu’on en chante, qu’on en danse. Je veux du Beethoven jusqu’au jour. Mes nerfs de ce soir ont besoin de cela ! »