‹ La FaustinChapitre 18 sur 64 · XVIII

XVIII

Le lendemain de la première de Phèdre, et de ce souper qui avait presque duré jusqu’au jour, la Faustin se leva en proie à une de ces tristesses noires, à un de ces navrements sans cause et sans raison, qui suivent les grandes dépenses de fluide nerveux dans de l’émotion, de la joie, du plaisir fiévreux.

Elle déjeunait sans ouvrir les journaux de théâtre parus le matin, et rendant compte de la représentation de la veille.

Elle avait le dégoût de son chez soi, et le dégoût de la sortie au dehors, et l’appréhension de la visite de ceux qu’elle aimait le mieux. À son réveil, elle s’était tout à coup découvert une espèce de désintéressement affadi et écœuré de tout ce qui l’intéressait le plus, les autres jours. Et ce nonchalant renoncement de son être à une volonté, à un désir, à un caprice, et ce manque d’appétence pour quoi que ce soit au monde, se traduisaient par une sensation particulière, propre à l’ennui noir, intense, splénétique : elle voyait gris, elle voyait le ciel, son appartement, Guénegaud elle-même, dans un semblant de décoloration des couleurs de la vie, et avec quelque chose dans la vision de pareil à ce qui se passe dans les yeux d’une femme, tombant d’une salle de bal brillamment éclairée, en une antichambre aux quinquets baissés. Et la morne désolation de ce lendemain, n’était pas le nuage que met au front de la femme une contrariété de la vie, et qui se dissipe dans un peu de nervosité batailleuse, mais était un sombre et momentané désenchantement de l’existence, le repliement lassé d’une créature sur elle-même, avec ce temps d’arrêt du travail sourieur de la cervelle et de l’enfantement continu des projets et des châteaux en Espagne, qui ne cesse que dans cette sorte d’ennui et dans le sentiment de la mort.

La Faustin était remontée dans sa chambre, s’était assise au coin de la cheminée, du vide dans son regard incertain et ne fixant rien.

Elle jeta, deux ou trois fois autour d’elle de ces coups d’œil qui vont de droite à gauche sur un tapis, comme appelés par une apparence de chose qui n’existe pas, se leva, alla à son lit, et, avec des gestes lents, presque inconscients, se mit à défaire la couverture, et commença à se déshabiller.

Au milieu de son déshabillement, elle sonna Guénegaud, lui dit : « Ferme les volets, apporte-moi une lampe allumée… et que la porte soit défendue pour tout le monde.

— « Madame serait-elle malade ? »

— « Non, mais je trouve aujourd’hui ennuyeux ! »

Presque déshabillée, elle entrait dans un des cabinets de l’alcôve, au milieu de ses chemises de nuit, choisissait un petit volume parmi sept ou huit qui se trouvaient mêlés au linge et à des sachets d’iris, et mettait le petit volume sous son oreiller.

Puis aussitôt, fourrée frileusement sous les couvertures, dans le bien-être de la chaleur commençante, au milieu de cette nuit factice, éclairée par une lampe à abat-jour, le visage de la Faustin se détacha avec une toute petite touche carrée de vive lumière sur le front, avec une petite ligne de lumière humide au bord de la paupière inférieure et mettant un éclair mouillé dans le bas de la prunelle, avec une cédille de lumière au coin de la bouche, dans la fossette du sourire, et tout le reste de la figure en une pénombre caressée, sur les délicates rondeurs, par des reflets errants.

Dans les vilains temps de votre vie, pour échapper aux heures ennemies d’une journée, n’avez-vous jamais songé à vous éloigner, à vous absenter de l’existence, pendant ces heures, par la lecture d’un ouvrage d’une imagination déréglée, folle, insensée, et cela dans le milieu un peu hallucinatoire du lit et de l’obscurité ? — Eh bien, c’était l’expédient trouvé par la Faustin !

Elle se retourna du côté du mur, tournant à la lampe la sinueuse ligne ondulante de ses épaules drapées ; et la couette de cheveux follets de sa nuque, frisant derrière elle sur le drap, elle se mit à lire dans le petit livre, tenu d’une main sous son nez, les pages frappées de lumière.

Les pages du petit livre transportaient l’esprit de la femme dans un monde étrange, un monde aux paysages d’une grandeur terrifiante, aux profondeurs d’espaces incommensurables, aux étendues infinies d’eaux fuyantes, aux clartés de planètes incendiées, aux architectures de rêve d’un Piranèse, au défilé incessant de myriades d’humains éternellement processionnant, aux perspectives interminables de femmes dans des robes d’Orient, assises sur des divans d’azur.

Et dans ce recueillement de la chambre close et faite nocturne, et dans le tiède engourdissement de la moiteur, et parmi la vague vie du lit, la Faustin avait, pour ainsi dire, l’approche des choses lues, ainsi qu’en une vision.

Et dans ces paysages surnaturels, tout le passé revenant sans ordre et au hasard, toute l’histoire de l’humanité bouleversée et comme secouée dans un kaléidoscope, tombait autour d’elle en brusques et magiques tableaux, à tout moment bouleversés par des changements et des interversions de décors et de temps. Elle se trouvait au milieu de la cour de Charles I, et soudainement le bal, la musique, les dames parées s’évanouissaient, après un claquement dans deux mains, deux mains qui n’appartenaient à personne, devant l’entrée du consul Paul-Émile, entouré d’une cohorte de centurions romains portant la tunique écarlate au bout d’une lance, et acclamé dans le lointain du hourra des légions romaines. Elle vaguait dans la panique d’une déroute d’armée moderne, entourée du piétinement de milliers de fuyards invisibles, et elle voyait des silhouettes de longues femmes tragiques, qui se disaient, en se pressant les mains : « Adieu pour jamais » et disparaissaient avec un soupir sanglotant, au mot : La Mort, tombé des lèvres d’une pâle Proserpine, trônant dans une apothéose livide. Et l’écho répétait longtemps « Adieu pour jamais, adieu pour jamais. »

Dans ce que la femme couchée lisait, il y avait beaucoup de choses qui lui échappaient, beaucoup de choses, dont son manque complet d’instruction ne lui donnait pas la clef, mais au fond ce livre était pour sa grande personne, ce qu’est un conte de fée pour un enfant, dont la petite intelligence ne perçoit que le merveilleux de l’imprimé.

Et à mesure que la Faustin lisait le Mangeur d’opium, les ivresses d’imagination de Quincey la gagnaient, l’enlevaient, par une suite d’intenses sensations cérébrales, à la réalité de la vie, à l’ennui du jour, à la détente maladive de ses nerfs.