‹ La FaustinChapitre 19 sur 64 · XIX

XIX

Un curieux et intime musée que le foyer des acteurs de la Comédie-Française, où toutes les vieilles gloires dramatiques, peintes ou sculptées, sont vivantes aux murailles, et semblent se pencher, dans un sourire, sur le repos d’un comédien ou d’une comédienne d’aujourd’hui, pendant un entr’acte.

Àce mur est accrochée la Duclos, apparaissant en la peinture d’apothéose de Largillière dans la majesté, la pompe, le grandiose des reines de théâtre d’autrefois, avec l’ample étal de sa poitrine nue, parmi les lambrequins de son costume d’Ariane, et sous la couronne d’étoiles que tient suspendue au-dessus de sa tête, un robuste amour. Et la Duclos est entre Baron et Lekain, et on voit sous elle, la belle et douce tête méditative de Molière, peinte par Mignard. Contre cet autre mur, sont exposés les deux foyers peints par Geoffroy, et qui font revivre M Mars entourée des acteurs et des actrices des premières années du siècle ; et au-dessus d’un de ces foyers, se montre la tête de Talma. Là, sur cet autre mur, entre les deux fenêtres, le vieil et monumental régulateur qui a marqué tant d’heures douloureuses ou triomphales, et qui s’élève entre deux colonnes supportant les bustes en marbre blanc de Clairon et de la Dangeville, avec au bas deux X, sur l’un desquels se tenait toujours Rachel. À ce mur, au milieu duquel la cheminée porte pour pendule, un bloc de marbre blanc surmonté d’un buste en bronze de Préville, c’est d’un côté la toile d’Ingres, représentant Louis XIV, recevant à sa table Molière ; c’est de l’autre le tableau archaïque donnant une image exacte de notre vieux théâtre, et de son éclairage aux chandelles, et où se voient figurés, dans un de leurs rôles, tous les histrions et les farceurs du passé, avec, dans un coin, Molière et ses yeux qui ne sont d’ensemble sur aucun de ses portraits : un tableau donné par l’évêque de Nancy à la Comédie-Française.

Et dans le petit musée, pour s’asseoir sous les morts, les vivants ont de larges fauteuils, d’amples canapés, aux belles formes contournées ; ils ont un meuble du dix-huitième siècle, qu’un jour le roi Louis-Philippe échangea contre un lustre, qu’il se rappelait avoir vu dans son enfance, chez son père, et dont Beauvallet, en ses noires humeurs, cassait une larme de cristal, avec sa canne, toutes les fois qu’il entrait au foyer.

Les soirs d’hiver, sous ces portraits, sur ces sièges de paresse, au milieu du vert assoupi des tentures, dans cette bonne lumière d’antiques lampes, reflétée par des glaces, en le flambement gai de ces gigantesques bûches, comme il s’en brûle seulement là, et dans la cheminée de la chambre des jurés de la cour d’assises, parmi les pauses d’un moment de comédiennes habillées des vêtements des royaumes de la Fable et de la Fantaisie, — les soirs d’hiver, ce lieu est tiède, doucement lumineux, et à la fois aimablement vieillot et un peu féerique.

La Faustin, après sa journée enterrée dans son lit, s’était tout à coup décidée à sortir, et était venue, ce soir-là, passer une heure ou deux au foyer des acteurs de la Comédie-Française.

Elle était assise, en sa toilette de ville, les brides de son chapeau dénouées, sur la chaise à l’angle de la cheminée, tournant le dos au vieux tableau qui montre Molière et Gautier-Garguille pantalonnant, et le coude appuyé sur le petit clavecin, aux formes raides, qui figurait aux représentations du dix-huitième siècle, dans le Barbier de Séville, sur le petit meuble-relique de la comédie de Beaumarchais.

Ne voulant pas sortir, la tragédienne avait été jetée hors de chez elle, par ce besoin impérieux qui pousse, le lendemain d’une création, l’inquiet créateur à aller, malgré lui, aux endroits où il espère entendre parler de sa chose, se voir adresser des mots qui lui disent qu’il occupe l’attention, récolter de la louange, toucher de la bouche des gens qu’il connaît, l’admiration publique.

On jouait ce soir-là une grande pièce moderne d’un académicien qui ne faisait pas d’argent, précédée d’un proverbe de Musset, représenté déjà une centaine de fois. Il y avait peu de monde au théâtre, et le foyer des acteurs était presque désert.

Trois personnes seules s’y trouvaient : un magistrat qui avait un attachement dans la place, qu’il dissimulait sous une cour générale faite à toutes les actrices de l’endroit ; un vieux lettré, familier de la maison qui, après s’être chauffé toute la journée dans les bibliothèques, venait se chauffer le soir au théâtre ; un savant prussien mis à la mode par l’engouement de notre monde scientifique pour la science germanique, et en train de se produire dans le monde, orné d’une cravate à pois roses.

— « C’est pourtant vrai, — disait-il au lettré français, — je croyais que le travail dans un coin, ça menait à quelque chose… et je jouais, comme un Allemand que je suis, en ce temps-là, du piano le soir dans ma mansarde… ; mais le vieux Hase m’a dit qu’on n’arrivait ici que par les femmes… Voyez Champvallier… s’il n’allait pas dans les salons… alors je me suis fait habiller comme tout le monde. » — Ici il jeta un réjouissant coup d’œil de satisfaction orgueilleuse sur sa personne, puis il reprit sur un ton pénétré de tristesse : — « Seulement voilà le malheur… je sens que je ne pourrai jamais arriver à dire aux femmes de petites cochonneries, comme vous savez les dire, vous autres Français… J’essaye bien… mais c’est trop gros… puis ça devient trop salaud… et je reste en plan au milieu de ma phrase, sans pouvoir la terminer. »

De temps en temps, un acteur jetant du vestibule un regard de reconnaissance dans le foyer, marchait à la tragédienne, lui nommait les journaux de théâtre qui l’avaient bien traitée le matin, mais sans y ajouter rien de son propre fonds.

Seul Bressant, dans son voltigeant costume de Fantasio, venait s’asseoir de l’autre côté de la cheminée, et l’entretenait tout haut, avec une chaude sympathie de camarade, des grandes qualités dramatiques qu’elle avait déployées la veille.

Puis le foyer se fit complètement vide.

Enfin entra un monsieur connu de la tragédienne, un petit monsieur sec, à la calvitie soignée, travaillée, au crâne rendu, par des recettes particulières, semblable à une lisse boule d’ivoire, le type insupportable de l’homme du monde dilettante, un amateur-brocanteur, un carotteur de livres à succès, un cornac des étrangers de distinction, le parfait raseur, en un mot, dont le compliment, sans qu’il le voulût, était toujours blessant ; mais toléré, mais pardonné presque, par cette lâcheté du Parisien vis-à-vis d’un personnage, dont le nom est cité par les journaux, dans tous les enterrements célèbres et dans toutes les premières.

Du fond du foyer, s’avançant vers la tragédienne, en un profond salut, il lui dit, la tête penchée de côté, les deux bras tombés le long de son corps, et de sa voix la plus caressante :

— « Savez-vous que ça été tout à fait inattendu pour moi, votre succès d’hier… vrai, je ne vous croyais aucun des moyens que comporte le rôle… mais enfin ce succès, il faut bien s’y rendre, puisque tout le monde le consacre… ce que c’est cependant, je n’avais aucune confiance… je dois vous l’avouer, je vivais dans un monde niant d’une manière si radicale votre talent… que j’ai éprouvé un véritable étonnement, un étonnement bien charmant, croyez-le… mais permettez-moi de vous présenter un étranger, qui a une furieuse envie de faire connaissance avec notre grande tragédienne. »

Il disparaissait et, au bout de quelques instants, présentait à la Faustin un amiral hollandais, parlant si peu et si mal notre langue, qu’il était bien improbable qu’il pût comprendre autre chose en français qu’une pantomime de Deburau.

L’homme du monde dilettante et l’amiral hollandais étaient remplacés auprès de la tragédienne, par deux jeunes attachés d’ambassade, vernissés et lustrés, et se dandinant au bras l’un de l’autre, et faisant dans la glace de la cheminée des effets de gilet à cœur, et répétant tour à tour sur un ton expirant : « Divine, divine, divine ! »

Un enthousiasme, sincère ce dernier ! C’était un chirurgien célèbre, connu par sa passion pour le théâtre, et qui, traversant le foyer comme un boulet de canon, jetait d’une voix essoufflée, ces phrases à la Faustin :

« Pour vous, j’ai manqué une opération à Bordeaux… Oui ! j’ai télégraphié à mon malade : « Impossible demain, la Faustin joue… » Vous avez été admirable, admirable tout le temps. »

La Faustin eut un de ses jolis sourires, au délicat retroussis d’un coin de lèvre, et dit :

— « Non, non, très cher monsieur… Voyez-vous, j’ai une chose qui ne me trompe pas… Quand mon talent donne bien, donne tout à fait, je m’écoute… j’ai du plaisir à m’entendre… je jouis de moi-même… je suis en même temps et l’actrice et un peu mon public. Eh bien ! hier, oui, j’ai éprouvé cela quelquefois… mais pas toujours… que non, pas toujours. »

— « Admirable tout le temps, tout le temps ! » cria en s’enfuyant le chirurgien, à l’appel d’une voix disant : « On commence, Messieurs. »

Puis, sur le bruit, répandu dans la salle, de la présence de la Faustin au théâtre, des amis, des connaissances vinrent la voir, et la louèrent, mais sans qu’ils trouvassent en leurs louanges la phrase qui gratouille une vanité.

Et d’autres vinrent encore, et ce furent de nouvelles visites et de nouvelles protestations.

Enfin, jusqu’à ce que la Faustin quittât le foyer, se succédèrent des complimenteurs à l’admiration expansive, bruyante, grandiloque.

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