‹ La FaustinChapitre 20 sur 64 · XX

XX

Les comédiens et les comédiennes de talent, ne se laissent au fond ni toucher ni prendre par l’éloge bête, le compliment courant, les grosses félicitations de leurs nombreux amis et de leurs immenses relations. Pour que leur vanité soit vraiment chatouillée, il faut qu’ils rencontrent dans l’admiration qu’on leur témoigne, une appréciation originale, formulée dans une phrase juste, et il est besoin qu’on leur dise ce qu’ils sentent avoir bien joué, et qu’on mette aussi le doigt sur ce qu’ils trouvent n’avoir pas rendu d’une manière satisfaisante pour eux-mêmes. De ce mépris intérieur chez les acteurs et les actrices pour la banalité aimable de tous, naît une confiance, une foi en deux ou trois intimes, deux ou trois gens de goût, d’ordinaire désagréables et bougons, et parfois pêchés dans les milieux les plus excentriques, mais dont le jugement a uniquement pour eux une importance, une action, une pesée sur leur jeu, et qui seuls leur donnent le plaisir de la louange.

Et le lendemain de la soirée du foyer, après son déjeuner, la Faustin se rendait chez un de ces intimes, qu’elle s’était étonnée de ne pas voir après la représentation.

Elle arrivait, rue Sainte-Apolline, devant un petit hôtel bâti dans la seconde moitié du dix-huitième siècle à la proximité du Rempart, de la promenade de ses carrosses, et qui était dans l’état de délabrement d’une maison abandonnée et sans locataires, depuis des années.

L’hôtel, aux ouvertures du rez-de-chaussée murées, n’avait point de portier, et, au bout de dix minutes qu’elle sonnait, un antique domestique, à la tournure niaise d’un laquais de comédie de l’ancien répertoire, après une reconnaissance de la visiteuse par un judas, lui ouvrait une petite baie pratiquée dans un montant de la grande porte-cochère.

Elle traversait d’immenses pièces démeublées, décorées de boiseries charmantes, de boiseries blanches, mais toutes noires d’une poussière vieille d’un demi-siècle, et où partout se voyaient sculptées des colombes au milieu de roses — : une gracieuse signature, laissée aux lambris par M Colombe, de la Comédie-Italienne, pour laquelle avait été bâti cet hôtel.

La Faustin était introduite dans la chambre du vieux marquis de Fontebise, qui, quoiqu’il fût une heure de l’après-midi, était encore au lit.

Près de sa perruque, son râtelier trempant dans un bol, sur sa table de nuit, le vieux marquis était couché, le corps enveloppé dans une peau de mouton, un bonnet de fourrure à oreillettes sur la tête, et ayant devant lui, attachée assez haut, avec des épingles, aux rideaux du pied de son lit, une serviette.

— « Et comment ne vous a-t-on pas vu, monsieur le marquis ? »

— « Petite, je t’ai trouvée incomplète, dit-il durement, incomplète, oui, incomplète, entends-tu ? » répétait le marquis — tout en graillonnant, et en envoyant, entre chaque mot, un épais crachat sur la serviette, fixée au pied du lit.

Le marquis de Fontebise était un vieux gentilhomme, ruiné par les femmes de théâtre, et auquel il ne restait que le petit hôtel acheté, avec une intention galante, dans les dernières années de sa splendeur, et une rente si mince, qu’elle le condamnait à manger à la gargote, et le réduisait au service d’un Caleb, voulant bien se contenter des gages d’une bonne. Il passait pour le dernier survivant de ce foyer de la Comédie-Française, qui avait pour présidente l’inimitable Contat, et autour de laquelle se groupaient Collin d’Harleville, le marquis de Ximenès, Andrieux, Picard, Vigée, Alexandre Duval, Ducis, Legouvé. Tous les soirs, où le Théâtre-Français ou l’Odéon représentaient une tragédie ou une comédie de l’ancien répertoire, on était sûr de le rencontrer là, où se donnait la comédie ou la tragédie. Doué de la mémoire des vieilles gens du siècle dernier, de cette mémoire qui retenait tout le nobiliaire de d’Hozier, il connaissait ses classiques par cœur, soufflant malgré lui, au théâtre, quand le souffleur était en retard, et il vous initiait à toutes les métamorphoses connues et inconnues d’un rôle, et il vous racontait, comment tel geste, qui s’était produit par hasard, avait amené tel regard, tel jeu de scène n’existant pas avant, et il était capable de vous donner l’intonation particulière, avec laquelle tous les hémistiches célèbres avaient été dits par les comédiens et les comédiennes illustres, qui s’étaient succédé depuis soixante ans.

De sa propre autorité, il s’était fait, en quelque sorte, le conservateur honoraire des traditions, qu’il défendait avec une passion colère, et des tapements verticaux de sa canne à béquille sur les planches, tout à fait amusants par leur enragement débile. Les acteurs le consultaient, les débutants demandaient à se faire entendre chez lui, où il les recevait dans son lit, au fond duquel il passait toute la journée, ne se levant que pour dîner et se rendre au théâtre.

De l’amour des comédiennes, le marquis de Fontebise, depuis nombre d’années, était passé à l’amour pur et désintéressé de l’art dramatique. Le premier, quand la Faustin avait débuté sur un misérable théâtre, il l’avait découverte, prônée, menée chez les journalistes, poussée à l’Odéon, enfin avait mis au service de la jeune fille un zèle, une activité, une persistance, un entêtement de professeur et de progéniteur. Cette protection du marquis, il est vrai, loin d’être toute gracieuse, était bien au contraire prodigue de duretés, de gronderies, de mauvais compliments, où revenait, à tout moment, son injure favorite : « tête de bois » ; et quelquefois même, quand le travail de l’actrice n’allait pas à son gré, pris soudainement d’accès d’irascibilité sénile, il lui arrivait de jeter à la tête de son élève, tout ce qui se trouvait à la portée de sa main.

Le marquis était étendu sur le dos, les deux coins de l’oreiller rabattus autour de la tête ; et de son enfouissement dans les draps sales, sortaient des sourcils blancs en broussailles, un despotique nez aquilin, et des yeux jaunes, regardant la tragédienne d’un air mécontent, fâché.

La Faustin essayait de se défendre sur un ton de familiarité humble :

— « Monsieur le marquis, vraiment le rôle… »

— « Qu’est-ce que tu vas te permettre de dire du rôle… ne disais-tu pas déjà de Bajazet : que ça entrait trop tout de suite dans la passion, et que ça te gênait ? »

— « Eh bien je le dis encore… quant au rôle de Phèdre… convenez-en… il est vraiment trop multiple… il n’y a jamais eu d’actrice au monde, faite de façon à satisfaire complètement dans cette création… ce n’est pas ma faute, c’est la faute à Racine… Le poète, j’ai lieu d’avoir confiance en lui, de m’abandonner à son inspiration… eh bien, tout le temps, il me trompe… il me met dedans. Il y a positivement deux femmes qui ne se tiennent pas dans ce rôle. »

— « Ta, ta, ta, tu vas me répéter, n’est-ce pas, le mot du grand Roi, qu’il fallait faire jouer le rôle à la fois par la Champmeslé et par la D’Ennebaut. » Il reprit après avoir craché : « Vois-tu, petite, ton, « C’est toi qui l’as nommé », c’est d’un sec… il est clair que c’est plus difficile à dire que dans Euripide… il n’y a pas à se rattraper sur le « et non pas moi » mais c’est d’un sec, ah, c’est d’un sec ! »

— « C’est vrai, fit-elle, l’intonation juste, vraie, sentie, je l’ai rencontrée un jour, en m’essayant dans un salon… mais depuis, je ne l’ai jamais retrouvée, jamais, jamais, malgré tout ce que j’ai pu faire », — et elle ajouta sur une note mélancolique : — « Il y a des choses comme cela chez nous, que nous ne disons bien qu’une seule fois, dans de certaines dispositions de l’âme. »

— « Tu ne l’as pas voulu… les péronnelles de notre temps ne savent plus travailler… Songes-tu aux études préparatoires d’un Lekain dans un rôle, quand il mettait près de six minutes pour dire quatre vers… et est-ce assez pauvre de moyens, la manière dont tu as dit dans la déclaration à Hippolyte les deux vers :

Pour en développer l’embarras incertain,
Ma sœur, du fil fatal, eût armé votre main.

— « Pourquoi sont-ils de trop ces deux vers ! pourquoi faut-il, mal à propos, redoubler le geste ! — s’écria la tragédienne, en se levant, et se promenant par la chambre avec une certaine animation. — Pourquoi n’a-t-il pas fini après :

Par vous aurait péri le monstre de la Crète,
Malgré tous les détours de sa vaste retraite.

Pourquoi, après l’harmonieux final de ces deux rimes féminines, ces deux rimes masculines d’un bref, qui ne se prête pas à la diction… Pourquoi a-t-il oublié, en cet endroit, que le style théâtral doit être absolument fabriqué pour la pantomime… C’est une faute que Racine a faite là… la seule que je connaisse… mais enfin ces deux vers, vous direz tout ce que vous voudrez, monsieur le marquis, ces deux vers ne nourrissent pas le geste ! »

— « Tais-toi, ou je te flanque ma perruque à la tête, » — hurla le marquis, qui se livrait à des mouvements désordonnés sous sa peau de mouton. — « Juger les maîtres, toi… mais tu n’es qu’une bête, entends-tu, parfois une bête de génie sans le vouloir, mais enfin une bête, « une tête de bois » tout le reste du temps. »

— « Allons, monsieur le marquis, vous êtes aujourd’hui dans votre humeur massacrante, bonsoir, je m’en vais. À un autre jour. »

— « Écoute, petite, — reprit le vieillard en retournant vers elle des yeux adoucis et paternels, — le marquis n’est pas content, pas content… Tout le temps, vois-tu, ça manque chez toi de la flamme épique des grandes passions… après tout, c’est peut-être mort cette flamme-là… Tout est si bourgeois maintenant… Et vous autres, ne vous mettez-vous pas avec un monsieur, et ne vivez-vous pas, de la façon la plus conjugale, en compagnie du quidam… Ah ! les comédiennes de mon temps… c’était plus accidenté la vie de leur cœur… Enfin, ce qu’il y a de certain, c’est qu’on ne sent pas un seul moment chez toi, le feu aux poudres… et Phèdre jouée comme ça, ce n’est pas ça, ce n’est pas ça, ce n’est pas ça. »

Ici, le vieillard fit une pause, les yeux à demi fermés et comme sommeillants, pause pendant laquelle la Faustin, croyant qu’il s’endormait, se leva pour sortir.

— « Eh ! petite, veux-tu un conseil ? — dit le marquis, après avoir craché sur sa serviette, et au moment où la tragédienne allait refermer la porte de sa chambre — trouve vite un mécréant d’amant qui te batte… et que tu aimes… ça te donnera peut-être le la du rôle ! »

Et la Faustin retraversa les grandes pièces vides, suivie du valet décrépit, montrant une figure de petite fille grondée, où la singulière recommandation du vieil amoureux de l’art dramatique, mettait une ébauche de rire.

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