III
Dans l’escalier, qui se trouvait être l’escalier du théâtre, les deux femmes furent obligées de se ranger contre le mur, devant une dégringolade, une avalanche de figurants, aux souliers ferrés, sortant d’une répétition, et qui sautaient les marches, quatre par quatre, en rajustant leurs bourgerons.
— « Un moment, je suis à toi ! » fit Bonne-Âme, qui entra dans la loge du portier, et eut un colloque avec un groom en train de cirer paresseusement une botte, à côté d’un gros chien, qui venait de jouer tout dernièrement un rôle dans une pièce.
— « Et où m’emmènes-tu comme cela ? » demanda Bonne-Âme à sa sœur, au moment où celle-ci rendait son verre à la Mal-Fichue.
— « Je n’en sais rien… dis à Ravaud de gagner le boulevard. »
La voiture se mit à rouler.
— « Et voilà tout ce que tu me payes comme conversation ! » s’écria, au bout de quelques instants, la maîtresse de Carsonac.
— « Comme c’est ennuyeux… tout…, et comme tout… c’est toujours la même rengaine, » — soupira la Faustin, en s’étirant nerveusement les bras : — « ce matin, je me suis levée… voulant faire des choses… pas les choses de tous les jours… quoi, le sais-je !… aller n’importe où, mais où est ce n’importe où, dis ?… Est-ce que les étalages des magasins de nouveautés… regarde… ça ne te paraît pas aujourd’hui tout gris ?… C’est bête, ces fantaisies de cela, qui n’est pas sur le programme de la journée dans les journaux… Tu n’as donc pas, toi, certains jours, ces envies désordonnées, ces fringales de quelque chose d’inattendu, et qu’on ne sait pas, et qu’on voudrait qui arrivât… »
Alors, se renversant au fond de la voiture, de la bouche de la Faustin s’envolèrent ces rimes d’Alfred de Musset :
Que ne l’étouffais-tu cette flamme brûlante
Que ton sein palpitant ne pouvait contenir.
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Ne savais-tu donc pas, comédienne imprudente,
Que ces cris insensés qui te sortaient du cœur
De ta joue amaigrie augmentaient la pâleur.
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......................
Et que c’est tenter Dieu que d’aimer la douleur.
— « Mais au fait, pourquoi la voiture ne marche-t-elle plus ? » dit la Faustin en se penchant à la portière. Et sa sœur la vit tout à coup sauter en bas, se glisser, malgré les cris des cochers, au milieu de l’encombrement de la chaussée, ramasser dans la crotte, à travers les ruades des chevaux, quelque chose qu’elle rapportait bientôt, en l’essuyant avec les dentelles de son mouchoir.
— « Oui, dit-elle, en reprenant place auprès de sa sœur, c’est un fer à cheval, ça porte bonheur… Voici le troisième ! »
Puis, la grande ennuyée de tout à l’heure, soudainement, transformée en une femme mettant de l’enlacement à chacun de ses gestes, de la caresse à chacune de ses paroles, se répandit en effusions câlines, en gaietés attendries.
« — Voyons, petite Maria, tu ne m’en veux pas de t’avoir enlevée à tes amies… C’est que, moi, j’ai besoin de toi… il y a des moments de ma vie… si tu n’étais pas là ! »
— « Dis-le tout de suite, je suis ton vice honnête ! »
— « C’est du passé bien vieux… Te rappelles-tu le confiseur : À la Source des Douceurs, rue Montesquieu… celui qui avait inventé, dans une pièce où Arnal mangeait des fraises à pleines mains, des fraises meringuées qui les imitaient si bien… tu étais déjà la plus brave… et c’était toi, qui allais chez lui changer les sous, que nous avions gagnés en chantant dans la cour des Fontaines… et quand, à la maison, il faisait faim, c’était toi qui chantais encore… et nous donnais le courage de chanter, nous aussi !… Et notre vie de grandes fillettes orphelines après… du passé comme ça, vécu ensemble, petite Maria, ça ne se jette pas au rancard comme une chemise sale. »
— « Oui, moi j’étais la brave et la pas commode… et c’est toi cependant qui m’as toujours menée comme un pauvre mouton… pourquoi ?… ça tient peut-être à ce que tu as du talent, et que je n’en ai pas, moi ! Oui, pas de talent, mais de l’esprit de conduite, voilà mon lot ! » lança jovialement la sœur de la Faustin, « et de cet esprit j’en ai vraiment montré, hein, quand j’ai renoncé au théâtre, la veille de mon début ? Quel fil d’archal, bon Dieu, j’aurais fait !… tandis que j’ai emmanché mon affaire autrement… et me voilà, la Providence aidant, avec le rang, dans la société, d’une espèce de bourgeoise corrompue, » — dit-elle, les mains sur ses cuisses, dans la pose de M. Bertin, en son portrait d’Ingres.
Le cocher s’était arrêté devant la Madeleine, attendant un ordre.
— « Et tu te souviens encore, petite Maria, que c’était toi, toujours toi, qui trouvais le jeu, le plaisir qui nous amusait ? » reprenait la Faustin.
— « C’est que, dans ces temps primordiaux, nous étions bien facilement amusables. Depuis… »
— « Voyons, petite Maria, un peu d’imagination aujourd’hui !…, invente-nous quelque chose à faire… de pas ordinaire. »
— « Les distractions de la journée à Paris, côté innocent, je n’en connais pas d’autres, Juliette, que le tour du Lac, la descente dans la marmite des Invalides, l’ascension de la colonne Vendôme, la visite aux singes du Jardin des Plantes… par exemple, si c’est de l’autre côté, dont tu veux : parle, commande, fais-toi servir… peut-être dans ce genre ta sœur t’offrira de l’extraordinaire ! »
— « Est-ce que tu ne crois pas que, chez les anciens, il y avait plus d’imprévu que cela, dans la vie de tous les jours ? » laissa échapper la Faustin avec un profond découragement, en un affaissement de corps délicieux.
La sœur de la Faustin eut, dans un œil, une sorte de petite danse de Saint-Guy qui témoignait de son « Je m’en fiche pas mal ! » pour les aperçus rétrospectifs ; à la suite de quoi elle jeta brutalement dans la rêverie de la tragédienne : « Dis-donc, Juliette, est-ce que ça ne va pas au Théâtre-Français ? »
— « Mais non, il n’y a pas eu de répétition pour ainsi dire ; on s’est réuni une seule fois chez moi et ç’a été tout, » — répondait Juliette comme si elle se réveillait ; — je suis loin, c’est vrai, d’être en possession du rôle… surtout comme j’ai l’ambition de le jouer… Oh ! mais, excellent parfait, admirable !… voilà la fin de notre journée trouvée… Ravaud, Ravaud… Aux Batignolles, rue de Lévis, 37. »
— « Aux Batignolles… qui vas-tu voir là ? »
— « Devine ! »
— « Un tireur de cartes, à un louis le grand jeu ? »
— « Non… donne ta langue aux chiens… Tu ne trouveras pas. »
Subitement, sur la figure riante de la Faustin, descendit la ténébreuse absorption du travail de la pensée ; de l’ombre emplit ses yeux demi-fermés ; sur son front, semblable au jeune et mol front d’un enfant qui étudie sa leçon, les protubérances au-dessus des sourcils semblèrent se gonfler sous l’effort de l’attention ; le long de ses tempes, de ses joues, il y eut le pâlissement imperceptible que ferait le froid d’un souffle ; et le dessin de paroles, parlées en dedans, courut mêlé au vague sourire de ses lèvres entr’ouvertes.
Deux ou trois fois, la Faustin laissa, sans réponse, les interrogations de sa sœur.
— « Eh ! Juliette, nous voici devant le 37 ! »
Les deux femmes descendirent.
— « Mon vieux Ravaud, ça sera peut-être long, dit la Faustin à son cocher. »
— « Tiens, pas de pipelet dans les loges de ces contrées ! » fit la sœur.
— « Oh !… on m’a expliqué très bien, où mon homme demeure. »
Les deux femmes commencèrent une ascension, au bout de laquelle elles débouchèrent sur un grand palier ; la Faustin compta les portes de la paroi de gauche, et s’arrêta à la septième.
Elle frappa.
Des pas pesants s’approchèrent de la porte, qui s’ouvrit de trois ou quatre centimètres de largeur, et dans l’étroit entre-bâillement, apparut un nez corbin, pareil au dos d’une serpette, surmonté de longs cheveux blancs, sur lesquels était posé un petit toquet, brodé de paillons dorés.
— « Ces dames se trompent sans doute ? » dit le vieillard en retournant peureusement la tête, et en adressant des psit bizarres dans l’intérieur de la chambre.
— « Non, vous êtes bien M. Athanassiadis, n’est-ce pas ? et voici un mot d’un de nos amis communs qui m’a adressée à vous ; » — et elle lui mit dans la main la carte d’un illustre académicien.
— « Oh ! alors entrez, mesdames, — fit le vieillard, après avoir jeté un regard sur la carte, — mais glissez-vous comme ça… à cause de mes petits amis. »
Les deux femmes pénétrèrent dans une haute chambre, un ancien atelier de pauvre photographe, où il y avait tout un monde volant des plus rares et des plus charmants oiseaux, en pleine liberté.
— « Tiens, ces bestioles… c’est gentil tout plein, s’écria la sœur, » — et presque aussitôt, passant une main sur sa robe : — « c’est seulement dommage qu’ils fassent caca sur vous, ces petits malpropres ! »
La chambre-atelier, tenue, en dépit des oisillons, avec la propreté d’une chambre de vieille fille, n’avait pour toute décoration que trois bas-reliefs en plâtre du Parthénon, tenant la place de la glace d’une cheminée, où s’engageait le tuyau d’un petit poêle jetant une rougeur sur le carreau ciré. Une longue planche, placée à une certaine hauteur, et chargée de livres à reliures italiennes en vélin blanc, courait le long des murs. Dans un coin, un placard entr’ouvert laissait entrevoir des bocaux, où nageaient, dans de l’huile, des conserves de mangeailles, et un saladier débordant d’œufs. Il n’y avait qu’un fauteuil de paille dans la pièce, mais, en un renfoncement jouant l’alcôve, sur une planche posée dessus des tréteaux, était étendu un petit matelas recouvert d’un tapis turc, où, la nuit, devait dormir le vieillard tout habillé. Et la chambre sentait l’oiseau et la pastille du sérail.
— « Mesdames, qu’est-ce que je puis pour votre service ? » demanda le maître du logis, en faisant asseoir les deux femmes sur son lit.
— « Voici, monsieur. » — C’était la Faustin qui prenait la parole. — « Il existe, m’a dit M. Sainte-Beuve, une autre Phèdre que celle de Racine… et il m’a dit en même temps que vous étiez l’homme qui pouviez le mieux m’en donner l’intelligence… vous, un Grec… et qui connaissez si bien la langue de la vieille Grèce… Ce que je veux… je ne le sais vraiment pas trop… Cependant je suis curieuse de vous entendre lire de cette Phèdre dans l’original… Ça éveillera peut-être des idées chez moi… Voilà… Je voudrais revenir de chez vous, comme une Barbare d’autrefois… qui aurait passé deux heures dans la Grèce de Périclès… et avec un peu du bruit de la langue dans mon oreille. »
Le vieillard se mit à traîner derrière lui son fauteuil jusqu’à la planche des livres, rassembla, autour de sa maigre et longue personne, le flottement d’une robe de chambre en cotonnade, sous laquelle on sentait la superposition de gilets de tricot et de grands bas de laine, monta sur le fauteuil, et désignant le volume du milieu de la rangée, prononça avec le ton de vénération d’un custode de trésor abbatial, vous indiquant sa grande relique : « Mesdames, le divin Homère ! » Puis, prenant à côté un autre volume, il le descendit, en essuya pieusement la poussière, de son coude, et, le posant sur une petite table qu’il attira à lui, il l’ouvrit soigneusement à une page, dont il lissa, un moment, les grandes marges avec la paume de ses deux vieilles mains.
D’énormes bésicles solidement établies sur le coupant de son nez, après s’être penché un moment sur le bouquin, Athanassiadis releva une tête extasiée, et dit, les yeux au plafond :
« Hippolyte. »
« La scène se passe à Trézène devant le palais à l’entrée duquel on voit deux statues, l’une de Diane, l’autre de Vénus. »
Et, aussitôt, il attaqua les deux premiers vers de la tragédie grecque :
Πολλὴ μὲν ἐν βροτοῖσι ϰοὐϰ ἀνώνυμος
Θεὰ ϰεϰλημαι Κύπρις οὐανοῦ τ᾽ ἔσω.
— « Pardon, monsieur Athanassiadis, — interrompit la Faustin, — si vous preniez votre livre… j’ai ma voiture en bas… je vous emmènerais… vous dîneriez avec ma sœur et moi… je ferais défendre ma porte… Comme cela nous aurions toute une bonne soirée à nous. »
— « Oh ! madame, répondit le vieillard, si je le pouvais… sachant vous être agréable, ce serait avec un grand plaisir… Mais, du mois de novembre jusqu’à la fin de mai, je suis prisonnier dans cette chambre… et vous comprenez un peu le plaisir que j’ai à avoir autour de moi ces oiseaux… Tout ce long temps, il m’est absolument interdit de sortir… l’air de votre hiver me tuerait. »
La Faustin remarqua alors qu’il y avait du papier collé sur toutes les jointures de la baie vitrée.
Le vieillard se replongea dans la lecture, interrompant, par-ci par-là, le vieux grec du livre par des phrases françaises, comme celles-ci : « Votre Racine, madame, n’a pas tenu compte de cela… Votre Racine, madame, n’a pas traduit cela… Votre Racine, madame, a mal traduit cela. »
— « Tu t’ennuies, petite Maria ? » dit à voix basse, la Faustin à sa sœur.
— « Non, de temps en temps je ne déteste pas les casse-tête chinois… puis je le trouve cocasse, ton Athanassiadis ! »
Le jour était tombé. Le vieillard avait allumé une petite lampe, et continuait sa lecture, mais à chaque changement de personnage dans le dialogue, son œil allait à un coucou, placé au-dessus de la tête des deux femmes.
— « Est-ce que par hasard nous vous gênerions, monsieur Athanassiadis ? » fit la Faustin, après avoir remarqué le manège du bonhomme.
— « Non, non, mesdames… seulement j’ai des habitudes de mon pays… je dîne plus tôt que le beau monde de Paris… »
— « Ah ! c’est l’heure où l’on vous apporte votre dîner… parfaitement, » — dit la Faustin avec cette adorable tyrannie de la femme qui veut satisfaire jusqu’au bout un de ses caprices ; — « monsieur Athanassiadis, il faut dîner… dîner comme si nous n’étions pas là… nous reprendrons après. »
— « C’est… c’est que, mesdames… on ne m’apporte pas mon dîner… je le fais moi-même… Oh ! la cuisine ici n’est pas bien compliquée… je suis un peu de l’école du Vénitien Cornaro… des œufs, du poisson séché, des olives noires… tenez vous voyez, d’où vous êtes, le garde-manger de mon hivernage. »
La Faustin s’était levée, avait été au placard ; là, avec la curiosité d’une petite fille, elle sortait l’un après l’autre chacun des bocaux, les faisait Un moment gaminement tournoyer dans la lumière, les refourrait dans l’ombre.
— « Oh ! ces petits poissons, si secs, qu’ils ont l’air d’allumettes. »
— « Oui, ce sont des tziros… ça se mange en buvant du raki. »
— « Jamais, jamais de viande ?… Monsieur Athanassiadis, c’est particulier, cela… Ah ! des anchois… c’est bon à savoir… Et tous les jours vous mangez deux œufs sur le plat…, ça doit être bien ennuyeux à la longue. »
Tout en parlant, cherchant, regardant, la Faustin attachait sa traîne, retroussait avec des épingles sa jupe en « laveuse de vaisselle », et quand cela fut fait, du ton de joyeux commandement d’une femme dans une partie de campagne, elle jeta à la compagnie : « Et nous disons qu’aujourd’hui, c’est nous qui allons faire votre cuisine… Vous ignorez certainement ce que c’est que l’omelette aux anchois… cette omelette pour la confection de laquelle je n’ai pas de rivale… Eh bien, vous allez en goûter une faite par ma blanche main… Eh ! la petite Maria, passe-moi la poêle que je vois là-bas… et vous, monsieur Athanassiadis, tout de suite du charbon là dedans ! »
— « Oh mesdames, mesdames… vous me confusionnez ! » glapissait Athanassiadis abasourdi.
— « Laisse-toi donc faire, mon vieux Palicare, ma sœur et moi nous ne sommes pas nées, avec un cuisinier déposé dans notre berceau royal ! » fit la maîtresse de Carsonac, de sa nature très facilement familière avec les gens.
— « Tant pis, j’en casse trois… des œufs… monsieur Athanassiadis, voyez comme je hache les anchois… ni trop gros ni trop petits… et mon secret je vous le confie… c’est de les faire griller un rien sur le feu… ça du cumin, n’est-ce pas… va pour un soupçon de cumin. »
— « Oh ! mesdames, mesdames ! » continuait à gémir Athanassiadis.
— « Au large, mon vieux Palicare, tu nous gênes dans nos opérations ! » fit la sœur.
— « Monsieur Athanassiadis… attention… vous allez voir comme je la retourne… une, deux, trois… ça y est !… et a-t-elle une belle couleur en dessous, et est-elle moelleuse dessus ?… Maintenant, la petite Maria, mettons le couvert de monsieur. »
Et parmi le voletage et le gazouillement des oiseaux, tenus, ce soir-là, en éveil, par le bruit, le mouvement, le « va-et-vient » de la petite fête, les deux sœurs, avec des gentillesses de soubrettes de théâtre, se mirent à servir le vieillard, qui, ne se défendant plus que mollement, s’abandonnait au charme de cette juvénile et caressante gaieté de femmes, faisant, une heure, compagnie à ses vieilles années.
— « Eh bien, monsieur Athanassiadis, est-ce réussi ?… êtes-vous content de votre cuisinière ? — disait la Faustin, les traits animés d’une joie d’enfant. — Et maintenant le second service… les olives…! Oh ! mais elles sont bonnes, celles-là, » fit-elle, pendant qu’elle en croquait deux ou trois. « Goûte-donc, petite Maria. »
— « Merci, je suis plus carnivore que cela, moi ! »
— « Monsieur a fini… on dessert ! » — et la Faustin, en une minute, balaya la petite table de tout ce qu’elle portait, avec des grâces tourbillonnantes.
— « Allons, soupira le vieil Athanassiadis, en reprenant son Euripide, dans un de ces affaissements souriants, que produit le bonheur chez la vieillesse : « Tout ce que je sais de mon vieux grec, je vais tâcher de vous le donner, mesdames ! »
— « Et ton cocher, Juliette ? »
— « Je l’avais parfaitement oublié… Rends moi le service de descendre… qu’il aille dîner chez le premier marchand de vin, et qu’il revienne. »
Quand la sœur remonta, elle trouva la Faustin, les coudes posés sur ses genoux écartés, sa belle et nerveuse tête de tragédienne, enfoncée entre les deux paumes de ses mains, et buvant, pour ainsi dire, les sonorités qui s’échappaient de la bouche du vieillard grec. Quelquefois se levant, tout en faisant signe à Athanassiadis de continuer, elle marchait, elle mimait le vers, qu’un mot de traduction française lui avait fait comprendre, puis venait se rasseoir.
Et Athanassiadis, arrivé à l’accusation posthume de Phèdre contre son beau-fils, se mettait à expliquer aux deux femmes, avec une intelligence qui surprit la Faustin, cette figure de fatalité bien autrement grande, bien autrement humaine, bien autrement nature dans son ressentiment amoureux, que la femme conventionnelle et théâtralement sympathique, peinte par le poète de la cour de Louis XIV ; et le commentateur donnait à la tragédienne moderne, la tentation d’accents nouveaux à introduire dans le rôle rajeuni, renouvelé, compris historiquement.
La lecture de la tragédie était terminée. Il était huit heures.
La Faustin se leva, après avoir discrètement roulé plusieurs pièces d’or dans un morceau de papier, et, de l’air et sur le ton d’une très grande dame, dit : « — Monsieur le professeur de grec, voilà bien des heures que nous vous avons prises… Je vous prie d’accepter cette faible rémunération de votre temps perdu. »
— « Non, madame », répondit le vieillard, « d’abord vous m’avez fait à dîner… puis je vous connais… je vous ai vue jouer souvent… l’été… dans les mois où il m’est permis de sortir… et les Grecs, les modernes, comme les anciens, vous doivent une certaine reconnaissance pour prêter votre talent à la résurrection des grandes figures de leur histoire… non, chère madame. »
Et le vieillard prononça ces paroles, de sa voix chantonnante, où tremblait un peu d’émotion, et où la substitution du ze au ch mettait comme une douceur enfantine.
— « Eh bien, je suis de votre avis, monsieur Athanassiadis… je trouve que le plaisir de cette soirée ne doit pas être payé avec de l’argent… j’aimerais à me rappeler à vous autrement… je voudrais vous savoir désirer une chose que moi seule pourrais vous donner. »
— « Du moment, madame, que vous voulez être si gracieuse pour le vieil homme… je vous avouerai qu’il y a ici un produit de mon pays que je ne puis me procurer… et je serais heureux d’y goûter encore une fois avant de mourir… c’est du miel de l’Hymète… peut-être vous, madame, par les ambassades… »
— « Comment donc, le ministre plénipotentiaire de France en Grèce est de mes amis, il y aura, dans la première valise de l’ambassade, une jarre de miel de l’Hymète… tout ce que les abeilles de votre patrie font de mieux… et encore une fois, monsieur Athanassiadis, adieu et merci. »
— « Il est vraiment touchant, le pauvre vieux bonhomme ! » dit la Faustin en s’asseyant près de sa sœur dans la voiture. Elle reprit : — « Au fond, une soirée qui ne sera pas perdue… Il me semble qu’il y a des voiles qui se déchirent dans la nuit de mon rôle. »
Au bout de quelques instants, la Faustin, l’expression de sa figure masquée par la nuit, ajouta, laissant tomber ses phrases une à une : — « Mais ce rôle… ce rôle que les plus grandes passionnées des temps passés… n’ont abordé qu’avec un tremblement… ce rôle, pour le jouer… il ne faudrait pas être dans l’état de froideur d’âme où je suis… il serait nécessaire d’aimer follement, frénétiquement… et du cœur, et de la tête, et des sens. »
— « Juliette, je t’offre un sujet… eh bien ! oui, un amant, quoi ! »
La Faustin, sans entendre, reprit :
— « Comprends-tu ? l’avoir quitté, m’aimant comme il m’aimait… car il m’aimait comme un fou… l’avoir quitté avec la promesse, qu’avant deux mois, il abandonnerait carrière, famille, patrie, pour vivre éternellement à mes côtés… Et rien de rien… aucune nouvelle de lui… depuis le jour où nous nous sommes dit : Au revoir… À toutes mes lettres, depuis des années, pas de réponse. »
— « Tu lui écris donc toujours ? »
— « Oui, oui… les jours où je suis désespérément triste. »
— « Mais, Juliette, bien sûr que le fond est percé de la boîte aux lettres de tes mélancolies ! »
La Faustin ne répondant plus à sa sœur, et toute enveloppée de silence, était emportée à travers des rues obscures, son visage douloureux, battu de la dentelle noire de son chapeau.
— « Tu viens souper avec moi ? » dit la maîtresse de Carsonac, au moment où la voiture s’arrêtait devant sa maison.
— « Non. »
— « Alors, c’est moi qui vais souper chez toi ! »
— « Non… laisse Juliette, ce soir, être seule… toute à elle… »