‹ La FaustinChapitre 21 sur 64 · XXI

XXI

Il était trois heures. La Faustin qui devait jouer, le soir, pour la seconde fois Phèdre, venait d’entrer dans son bain.

La salle de bain de l’actrice, la chambre de porcelaine, ainsi que l’appelait Guénégaud, était la seule pièce qu’elle n’avait point abandonnée au tapissier de Blancheron, et qu’elle s’était amusée à arranger avec son goût personnel, et une prodigalité d’argent, dont elle n’avait point eu l’idée pour le reste du petit hôtel. — Elle disait, — la femme qui passait tous les jours, une heure dans l’eau, — qu’en le désœuvrement inerte d’un bain, les yeux avaient besoin d’être distraits par du joli au mur. Et elle avait fait exécuter par Bracquemond, l’ingénieux ornemaniste, vingt-quatre grandes plaques de faïence qui recouvraient entièrement les murailles de lambris de porcelaine.

Le céramiste avait jeté sur les lisses panneaux, les oiseaux élancés des fleuves, des rivières, des lacs au milieu du feuillage lancéolé des rives mouillées, et les vols éclatants de ces oiseaux aux couleurs vitrifiées, traversaient comme des éclairs, une verdure d’un clair émail, se détachant sur le fond gaiement blanc et glaceux. Le pavé de la chambre, — une imagination charmante de l’artiste ! — il avait cherché à simuler dessus, la riante jonchée cachant la terre sous les arbres à fleurs, après un grand vent ; et les petits carreaux du pavage paraissaient semés à profusion de pétales blancs de cerisiers, de pétales rouges de cognassiers du Japon.

Pour sièges, il y avait des escabeaux de porcelaine de la Chine.

Le plafond était très original : au centre, une rosace de glace, dont l’assemblage se dissimulait sous des bois sculptés, jouait le toit à jour d’un kiosque, et sur la glace étamée couleur de ciel, — un essai tout nouveau — se voyaient peintes des fleurs comme les aimaient les salons italiens du dix-septième siècle. Ces peintures avaient été arrachées à un décorateur de ce temps, tout à fait unique, mais tombé dans l’absinthe : la Faustin n’avait pu les obtenir, qu’en tenant l’homme, tout un mois, prisonnier chez elle. Et la rosace du plafond avait pour entour, un large cadre carré, à angles profonds, formé de stratifications coulées en cristal de Baccarat, dont les reliefs accidentés et les facettes multiples avaient les lueurs sautillantes d’un miroir à alouettes.

Au milieu de la pièce s’élevait un immense brasero en cuivre, brillant comme l’or, et dans lequel était planté un lilas blanc, un véritable petit arbre, que la Faustin faisait renouveler tout l’hiver et tout le printemps, aussitôt que les fleurs se fanaient.

Mais la pièce digne de l’envie d’une femme élégante, c’était une baignoire de faïence blanche tout unie, décorée seulement sur son rebord d’un serpentement de feuilles de myrte : une des deux baignoires, que seules avait pu réussir à la cuisson, un faïencier ruiné par la construction d’un four pour ces pièces d’une grandeur exceptionnelle : la seconde est au musée de Sèvres. Au-dessus de la baignoire les robinets d’eau chaude et d’eau froide, deux cols de cygne exécutés en argent bruni, avaient été fondus sur des cires laissées par Possot, ce sculpteur-bijoutier de génie, mort tout jeune.

En tête de la baignoire, sur une chaise longue, à la natte fine comme un porte-cigare de Manille, un peignoir de vieille guipure doublé de flanelle blanche, recouvrait à demi, d’un pli tombé à terre, de petites pantoufles en plumes de colibri.

La Faustin était dans l’eau depuis trois quarts d’heure, rêvassant, songeant avec la pensée diffuse et comme liquéfiée, qu’amène un long bain, à sa visite du matin chez le marquis de Fontebise. Les applaudissements, les rappels, l’ovation de la fin, elle avait tout eu, dans la représentation de l’avant-veille, et cependant elle se sentait à demi contente d’elle, il lui semblait qu’elle n’avait pas donné tout ce qu’elle s’était promise de donner en abordant le rôle. Oui, elle avait joué avec toutes les ressources de son talent, mais tout le talent possible, était-ce vraiment assez pour ce rôle… et sans qu’elle sût pourquoi, il lui revenait, en ce moment, dans l’oreille, d’une manière presque taquinante, un cri, un cri poussé dans une mauvaise pièce de poitrinaire du boulevard, par une assez médiocre actrice… mais qui était un peu poitrinaire.

Au milieu de la rêvasserie de la tragédienne, Guénégaud entra, remit à sa maîtresse une carte, en disant que la personne porteur de la carte, était en bas, et demandait le jour et l’heure, où elle lui ferait l’honneur de le recevoir.

La Faustin lut la carte qui portait :

Lord Annandale

« Lord Annandale, fit-elle, je ne connais pas… mais pas du tout. »

— « Madame ne connaît pas le monsieur qui m’a remis cette carte, mais c’est monsieur William Rayne ! »

— « William Rayne ! tu dis, William Rayne… maintenant je me rappelle… Annandale était le nom de son père… eh bien, fais-le entrer tout de suite ! »

— « Madame oublie sans doute, où elle est ? »

— « Je te dis de l’amener. »

D’une main tremblotante d’émotion, la Faustin atteignit sur une tablette un flacon, le versa tout entier dans le bain, et quand lord Annandale entra, le corps de la femme nue n’était plus qu’une apparence rose, presque invisible, dans une blancheur laiteuse, opaline, qui voilait et habillait sa nudité, d’un nuage.

Le jeune lord en grand deuil, s’avança respectueusement vers la baigneuse, et arrivé à la baignoire mit un genou en terre, pour baiser la main mouillée, que la Faustin tendait, ainsi que devant une apparition, presque peureusement.

— « Oui, c’est moi, moi !… oh ! bien des choses se sont passées dans ma vie… je vous les dirai un jour… mais j’ai lu toutes vos lettres, et je sais que vous m’aimez toujours, Juliette ! »

— « Vous, William, est-ce possible ? » et la Faustin suspendant sa phrase, tombait tout entière à le regarder et pour ainsi dire, à s’assurer de son existence, de sa présence réelle, dans une joie du visage presque folle. Et quand il voulait parler, lui mettant, avec des gestes vagues, la main sur la bouche : « Non, non, murmura-t-elle, ne me parlez pas, ce que vous me dites : ça m’occupe, et le son de votre voix : ça me distrait… et je veux vous voir… encore vous voir ! »

Guénégaud rentra : « Mon Dieu, madame, c’est M. Blancheron qui a besoin de vous parler… il insiste pour monter. »

Sur les traits de la jeune femme passa comme la mauvaise humeur d’un réveil, au bout de quoi elle laissa tomber de ses lèvres :

— « Dis à Blancheron que je ne puis le recevoir… que je suis couchée avec Monsieur ! »

Et sur une hésitation de Guénégaud à faire la commission, la Faustin ajouta d’une voix impérieuse : « Dis-lui cela, je te l’ordonne. »

Guénégaud sortie, la baigneuse fit signe des yeux à William, de venir s’asseoir sur un escabeau de porcelaine, tout à côté de la baignoire. Et les bras pudiquement croisés sur sa poitrine, et sa chevelure brune seulement appuyée de côté contre les cheveux blonds de William, dans un dodelinement caressant de la tête, des mots troubles et attendris, coupés par des silences, disaient tout le bonheur ému de l’amoureuse, qui se tut soudainement, en détournant tout à fait son visage de l’homme aimé. William se penchant sur la figure retournée de Juliette, y vit des larmes coulant silencieusement le long de ses joues, des larmes heureuses, que buvaient les coins retroussés de ses lèvres souriantes.

— « Oh mais, voilà du bonheur bien singulier… on dirait que je pleure, — dit la Faustin en se passant le dos de la main sur les yeux. — Quatre heures déjà… William, il faut nous quitter… Venez me chercher ce soir au théâtre… Guénégaud va vous donner le coupon de la petite loge grillée… Vite allez-vous-en. »

Et comme William allait passer la porte, la tragédienne, les bras et la gorge sortis de l’eau, lui jeta dans l’envoi d’un baiser :

— « Mon lord, ce soir la Faustin jouera pour vous, pour vous tout seul, entendez-vous ! »

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