XXII
Quand la Faustin arrivait au théâtre, elle trouvait déjà formée une queue interminable, qui, ondoyant le long de la façade de la rue de Richelieu, contournait l’angle des arcades, et s’enfonçait dans la petite rue de Montpensier : une queue houleuse et gesticulante, au-dessus de laquelle montait le grondement de paroles passionnées.
Paris s’était pris d’une ardente curiosité pour cette seconde représentation, à la suite des discussions lors de la sortie de la première : les uns mettant la nouvelle tragédienne au-dessus de Rachel, les autres ne reconnaissant chez elle qu’une médiocre intelligence, servie par des organes très distingués, un merveilleux instrument dont jouait le vieux marquis de Fontebise, enfin une actrice d’art, mais nullement une actrice de sentiment. C’était, depuis deux jours, le sujet de conversation et la discussion des cafés, des salons, des cercles. Puis, à propos de ce début, avait commencé à s’engager dans les journaux, une bataille sur la question de savoir, s’il était orthodoxe de galvaniser la tragédie morte, au moyen d’effets de drame moderne, de la façon avec laquelle la transfuge de l’Odéon avait l’intelligence de la jouer. Et le Tout-Paris s’était donné rendez-vous, ce soir, au Théâtre-Français, pour juger en dernier ressort l’artiste.
La Faustin montait dans sa loge, et se mettait à répéter son rôle, avec une impatience, la portant à regarder, à tout moment, la montre posée sur sa toilette, et l’oreille au murmure lointain de la salle, s’emplissant et arrivant à elle, ainsi que le bruissement liquide des flots montants d’une inondation.
Contrairement à ses habitudes, la tragédienne, avant les trois coups frappés, était sur la scène — et l’œil au trou de la toile. Et son regard indifférent à la salle bondée de monde illustre, aux sévérités des vieux visages de l’orchestre, à ce public tumultuant et par avance enfiévré d’elle, dans toute cette salle, ne cherchait obstinément de sa pupille aiguë, qu’une silhouette dans l’ombre, et derrière le treillis d’une loge grillée.
Les dernières minutes précédant la représentation, pendant qu’elle fixait longuement le carré noir, dans lequel elle était sûre qu’il y avait maintenant quelqu’un, une espèce de tendre faiblesse physique, un doux commencement d’évanouissement, la faisait, prête à tomber, se retenir, un instant, du petit doigt au trou de la toile.
Et quand, entrant en scène, l’actrice avait à dire :
N’allons point plus avant. Demeurons, chère Œnone.
Je ne me soutiens plus ; ma force m’abandonne.
La Faustin murmurait ces vers avec l’abandonnement d’un corps, s’en allant dans une défaillance d’amour, et avec, dans la voix, ces notes mouillées, qui, dans une salle de spectacle, font que les gens qui s’y aiment, se cherchent des yeux. Et les paroles de Racine ne racontaient plus au public l’amour de la femme de Thésée, mais racontaient à William l’amour de Juliette, et, avec l’ombre des forêts de la Grèce, elle lui parlait de l’ombre des bois de l’Écosse ; et ce qu’elle disait amoureusement, était si clairement dit à la petite loge obscure, qu’à tout instant, des têtes se retournaient de l’orchestre, des têtes se penchaient sur le balcon, fouillant jalousement ce coin d’ombre, où se tenait un homme inconnu, dont on ne pouvait bien voir la figure.
William était allé complimenter l’actrice dans sa loge, après le premier acte ; elle le renvoya, lui disant : « Ne revenez pas, je ne veux pas de vous au milieu de ce peuple d’indifférents… Vous m’attendrez dans ma voiture après la représentation. »
Au second acte, dans la déclaration amoureuse, un instant, en l’émotion de sa passion à elle, la voix manquait à la Faustin ; mais le public ne perçut dans le mourant des accents de l’actrice, que le spasme d’une âme épuisée de sentiment, et jamais peut-être la fameuse tirade ne produisit sur les spectateurs une si puissante impression.
Durant cet acte et durant les autres, c’était encore et toujours à William que continuait à s’adresser le rôle, ainsi que la modulation d’une éternelle déclaration sur tous les tons de la passion ; c’était à William qu’allaient les amollissements, les transports, les violences de cœur, et les satisfactions de l’artiste dans la réussite d’un couplet, jaillissant de l’énamourement de tout son être.
Les bravos, les applaudissements, le délire d’une salle remuée dans sa fibre par le jeu sincère d’une vraie passion, la tragédienne n’en entendait rien, n’en voyait rien, n’en percevait rien. Toute à un seul, il n’y avait pour la Faustin, ni orchestre, ni premières loges, ni galerie, ni amphithéâtre, ni parterre ; il n’existait que deux mains gantées de blanc sur un grillage à demi baissé.
Ainsi qu’elle l’avait promis à lord Annandale, la Faustin jouait pour lui, pour lui seul, accordant à son amant la plus grande satisfaction d’orgueil que puisse donner à un homme l’amour d’une comédienne : l’offrande amoureuse de son talent, en la présence et dans le dédain des 2,000 personnes pour lesquelles elle joue, et qui sont comme si elles n’étaient pas.
La représentation continuait dans l’admiration grandissante de tous, et en même temps dans la surprise et l’étonnement de ceux qui avaient assisté à la première. Ce n’était plus la Phèdre, un peu sauvagement sensuelle de l’avant-veille, la Phèdre d’Euripide, c’était la Phèdre de Racine, la Phèdre langoureuse, et au roucoulement de colombe blessée de la cour polie des vieilles civilisations.