XXIV
Arrivés au premier étage de l’hôtel de la rue Godot de Mauroi, comme William s’arrêtait, la tragédienne lui dit : Plus haut, ami, nous souperons aujourd’hui dans la cabine.
— « Et les gens que Madame a invités pour ce soir ? » cria Guénégaud d’une voix désespérée, par la porte entr’ouverte de la salle à manger :
— « Eh bien, qu’ils soupent sans moi !… tu leur diras que je suis partie pour le Havre… que j’ai voulu voir la tempête annoncée pour cette nuit. »
Précédant son amant, la Faustin le fit monter au dernier étage, et l’introduisit dans une chambre, au parquet, aux lambris, au plafond en bois de sapin vernis, et où se trouvait un lit de jeune fille aux rideaux de mousseline blanche.
— « C’est là mon petit coin, où on me laisse tranquille pour répéter, pour chercher mes rôles… et ce lit, c’est le lit dans lequel couche une amie de province qui vient me voir quelquefois. »
Devant la cheminée, où flambait un clair feu de bois, il y avait sur une petite table des crevettes, un perdreau froid, une corbeille de raisin de Fontainebleau entre deux grenades, une bouteille de Champagne : un souper d’étudiant et de grisette.
— « Dans tout cela, s’écria William, je ne vous ai point encore dit, qu’aujourd’hui, vous aviez été la plus grande actrice de la terre ! »
— « Aujourd’hui, ne parlons que de notre amour, » — fit la Faustin, — « mais attendez un moment, » et elle disparut dans un cabinet.
William s’asseyait au coin de la cheminée, regardant la chambrette où, dans la chaleur commençante se dégageait une saine odeur de résine ; et devant le lit aux rideaux blancs, ce lit pur, il éprouvait un sentiment d’aise et de soulagement de ne pas se trouver dans la chambre des amours de la Faustin et de son entreteneur.
La Faustin reparaissait au bout de quelques instants, habillée de la robe de chambre et de la fanchon de dentelle, que lord Annandale reconnaissait pour celles que portait Juliette en Écosse, en ces nuits, où tous deux, assis sur le perron du château, s’oubliaient à regarder les paons blancs dans le clair de lune.
— « Oh ! je les avais gardées ! » — dit la Faustin se dégageant des bras de William, tendus pour l’enlacer.
Elle ajoutait : « Plus tard… soyez raisonnable… je vous sers, mon lord. »
Les deux amants, autour de la toute petite table, et sans le service de domestiques, commençaient ce souper, que le frôlement des mains s’offrant des choses, que les bêtises de sentiment en toute liberté, à propos de tout et de rien, que les gaietés des repas improvisés, que la fraîche émotion de ce tête à tête passionné dans cette espèce de mansarde, faisaient ressembler à un souper des premières amours de la jeunesse.
Tous deux mangeaient en se regardant et en se souriant.
De temps en temps, en ce repas amoureux, la Faustin laissait retomber la fourchette portée à sa bouche, et, après une minute de contemplation qui ressemblait à du ravissement religieux, comme on en voit dans les tableaux, murmurait avec quelque chose de l’admiration d’un homme pour une femme, et parmi le souffle profond d’une respiration soupirante : « Vous êtes bien beau, mon beau lord ! »
Et il était vraiment beau, ainsi que le disait la Faustin, le jeune lord Annandale, beau de la douceur mélancoliquement tendre de ses yeux bleus, beau de la frisure soyeuse de ses cheveux et de sa barbe, beau de la clarté photogénique qu’a seule la peau anglaise, beau de la sveltesse élancée d’une taille à la fois frêle et nerveuse, beau de l’aristocratie des belles races blondes.
Et c’était curieux et charmant le spectacle de la gêne, de l’embarras, de la confusion heureuse de l’homme devant la cour que lui faisait la femme, — cette femme applaudie par tout Paris, il y avait une heure.
Et muet, l’amoureux étranger ne trouvait pas de phrase, pas de mot pour répondre aux gentillesses, aux grâces enguirlandant le sérieux de ce joli amour français.
Le souper était fini, et comme William avait peine à allumer une cigarette, Juliette la lui prit des mains, l’alluma, en tira une bouffée, et lui mit dans la bouche.
— « Maintenant, mon beau lord, vos aventures, toutes vos aventures, depuis que nous nous sommes quittés. »
William lui racontait alors que son père prenant peur de son amour pour elle, lui avait fait donner sa démission à la légation de Belgique, lui avait obtenu la place de premier secrétaire particulier du vice-roi des Indes, et cela en l’espace de quelques semaines, et avec l’autorité qu’en Angleterre, dans les familles aristocratiques, le père a conservée sur le fils. Il avait écrit à sa Juliette, mais un domestique qui était à la dévotion de son père avait intercepté sa lettre. Alors il était parti désespéré, et passait là bas des années, dont la longueur lui avait paru éternelle.
— « Et le tigre noir ? »
— « Mais comment savez-vous. » Oh ! ce n’a été qu’une blessure insignifiante, une très grosse égratignure… exagérée par les journaux.
— « La place, que je la voie… montrez-la moi ! » — et les doigts de la Faustin se mirent machinalement à remonter sous la chemise, le long d’un de ses bras.
— « Êtes-vous enfant ! »
Lord Annandale reprenait : « Enfin, au bout de trois ans, une dépêche m’apprenait la mort de mon père… Je revenais en Angleterre… je trouvais toutes vos lettres réunies en un paquet cacheté pour m’être remis… c’était le moment où les journaux étaient pleins de l’annonce de votre début à la Comédie-Française… Mais les affaires de la succession me retenaient en Angleterre… et je ne pouvais être à Paris que le lendemain de votre première… »
Alors la femme se laissant tomber sur le tapis à ses pieds, et accroupie de côté, et ses bras croisés reposant sur ses cuisses, elle lui dit, les yeux dans les yeux :
— « Mais des femmes de là-bas, je veux que vous m’en parliez ! »
— « Les bayadères ! — fit lord Annandale sur un ton d’admiration ironique, — oh ! de très gentils petits êtres avec leur physionomie de petites filles rusées, le piétinement de leurs pieds nus, la gaze de couleur qui les habille de transparence, leurs pantalons de soie collants, leurs mains chargées d’anneaux et de miroirs, leur front doré, leur nez cliquetant de bijouterie. »
— « Oui, oui, malgré ces nez-là, je suis sûre, mon beau lord, que vous avez beaucoup aimé dans ce pays. »
— « Aimer là, non Juliette, — dit l’Anglais simplement, — c’était votre portrait que j’aimais… tout oublié que je me croyais par vous ! »
Juliette se souleva d’un coup de reins du tapis, et se renversant sur les genoux de William, de ses bras retournés derrière elle, ramena à sa bouche les lèvres de son amant, et lui dit dans un brusque baiser : « Viens. »
Et déshabillée en une seconde, ses vêtements semés dans la chambre, elle était déjà au lit, dans la jolie pose d’une femme, qui, la tête appuyée sur un coude, sourit d’avance au plaisir de la nuit, la bouche un peu entr’ouverte, et semblable à une fleur rose, au fond de laquelle il y a de l’ombre humide.
Toute la nuit, entre les deux amants, ce furent des ardeurs et des langueurs, des étreintes et des déliements de chairs frémissantes, des souffles qui haletaient dans des baisers, des soupirs qui avaient l’air de sortir d’un évanouissement : de l’éréthisme et de l’anéantissement bienheureux.
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La passion se dégageait du corps tordu de la femme, comme une électricité, un foudroiement de plaisir allant jusqu’aux extrémités de l’organisme de l’homme serré dans ses bras. Et parmi les emportements sensuels de son amour, il y avait tout à la fois des tendresses ingénues de jeune fille et du libertinage de courtisane, et des retenues et des impudeurs
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Parfois en le bégayement jouisseur d’un spasme, son enfance remontait en elle, et lui mettait entre ses dents qui s’entrechoquaient, le mot : « Maman », ce nom qui revient aussi dans la bouche des femmes qu’on assassine.
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De temps en temps, devant la peur de quelque chose qu’elle tenait renfermé au fond de sa pensée, elle enveloppait William convulsivement d’elle-même, comme d’une protection affolée et délirante.
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Et toujours des baisers, des baisers, et encore des baisers.
Jusqu’au jour durait la mêlée de ces deux corps fondus dans une longue caresse : la petite mort de la volupté apportant au visage de Juliette une transfiguration extatique, et dans sa bouche de flamme, faisant le bout de sa langue amoureuse, froid comme un glaçon.
Et les érotiques heures de cette nuit, à la pendule de la chambrette, sur laquelle la Faustin avait jeté sa fanchon, sonnaient voilées de dentelle.