‹ La FaustinChapitre 26 sur 64 · XXVI

XXVI

Àquelques jours de là, précédés du concierge, lord Annandale et la Faustin, visitaient un des grands hôtels de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, qui se trouvait à vendre.

Àtravers l’enfilade des appartements de réception, le jeune lord marchait en avant, regardant à peine, dans une espèce d’enfoncement en soi-même tout britannique, et qui ne prête aux choses extérieures qu’une attention distraite, ennuyée. Et les commentaires du concierge sur la hauteur des plafonds, la qualité des peintures, le fini des lambris sculptés, n’obtenaient du visiteur qu’un petit soulèvement de côté de sa paupière.

On passa à la visite du premier. Les volets étaient fermés. En poussant l’un d’eux, de la branche d’un grand arbre tout rapproché de la fenêtre, le concierge fit envoler un gazouillement effrayé.

« Bird » — fit lord Annandale, un doigt en l’air, avec un visage à la fois surpris et charmé, et soudainement éclairé par un rayonnement.

Puis l’Anglais reprit sa flegmatique indifférence, et la visite continua dans le découragement du concierge.

En redescendant, le pauvre homme se hasarda cependant à dire : « Pardon, j’avais oublié de montrer à Monsieur et à Madame cette pièce », et il les fit pénétrer dans une petite salle, où se trouvait une grande cuve en marbre, mais d’un marbre très ordinaire.

« Bath » — fit lord Annandale, comme doucement étonné par la rencontre fortunée d’un objet inattendu, et qui resta quelques instants, les mains nouées devant lui, à contempler en souriant la baignoire.

Quand il releva les yeux, il vit la Faustin déjà enfoncée dans le corridor, et marchant, comme si elle se sauvait, le dos remué par de petites secousses bizarres.

Il la rejoignit, presque inquiet :

— « Qu’est-ce que vous avez donc, Juliette ? »

La Faustin, son mouchoir sur la bouche comprimant une envie de rire folle ; lui jeta, en se livrant à un gigotement terrible d’un de ses coudes : « Mais ne me dites donc rien… plus tard. »

Il restait à voir les écuries. Le concierge, induit à parler par la bonne impression qu’avait produite la baignoire sur son visiteur, ouvrait la bouche pour détailler le nombre des boxes, etc., etc., mais la voix lui manqua devant le mépris monté tout à coup sur la figure du lord anglais. Le regard qu’aurait pu jeter sur une écurie de bourgeois de son temps, le Condé qui a fait construire les écuries de Chantilly, lord Annandale l’eut pour l’écurie de l’hôtel, qu’il se contenta d’entrevoir de la porte, en jetant un coup d’œil à droite et à gauche du bâtiment, et déjà disparu, il laissait, sa casquette à la main, le concierge abasourdi de l’originalité de son personnage.

— « Oh, mon cher, laissez-moi rire », — disait la Faustin dans la voiture, en se rangeant un peu, pour faire place à son amant, — c’est plus fort que moi, j’en serai malade… bird, et elle imitait le geste que lord Annandale avait fait devant l’envolée de l’oiseau… bath, et elle singeait sa contemplation en face la baignoire… car ce sont les deux seuls mots que vous ayez prononcés pendant toute la visite… Ah ! vraiment, vous avez été trop drôle… Dire que dans ce que vous avez vu là, vous n’avez fait attention qu’à ces deux choses…, et c’est pour l’oiseau et la baignoire que vous allez acheter l’hôtel, n’est-ce pas ? »

Et perdant le sérieux qu’elle avait presque retrouvé, et se renversant au fond de la voiture, toute la figure de l’actrice n’était qu’un rire, un rire pouffant d’écolière, qu’encadrait un adorable petit chapeau rond, une espèce d’arc-en-ciel en plumage, façonné dans la queue d’un paon.

L’amant, d’abord un peu déconcerté, se mit, au bout de quelques instants, à rire comme sa maîtresse, et finit par dire de fort bonne grâce :

— « Oui, c’est vrai, ma chère, l’Anglais a un peu repercé chez moi, là-bas… Que voulez-vous !… Et puis vous ne savez pas que nous, dans l’achat d’une habitation, même dans une ville, nous ne le comprenons pas sans des arbres, de la verdure, et cet oiseau me disait tout à coup qu’il y avait cela, où j’étais… Quant à la baignoire, ça parlait à la manie de lavage de notre nation… seulement j’ai peut-être un peu trop paru étonné de trouver de quoi se baigner dans une maison française… Mais maintenant il ne s’agit pas de la baignoire et de l’oiseau… et vous avez fini de rire… cette maison vous plairait-elle à habiter ?

— « Comment… je serais diantrement difficile… c’est un des plus beaux hôtels de Paris. »

— « Moi, je la trouve… très convenable, également… mais moi… ce qui me la fera surtout acheter, c’est qu’il y a du terrain et qu’on pourra doubler les écuries… et puis une chose me plaît encore… je veux avoir mon portier intérieur comme à Londres… Eh bien ! le perron est très vaste… on peut l’enfermer dans une véranda qui fera sa loge… Alors l’hôtel vous plaît, et vous êtes prête à y entrer demain.

— « Demain… Vous savez qu’en France il y a des formalités pour la vente des maisons qui prennent un certain temps. »

— « L’hôtel est à louer ou à vendre, n’est-ce pas ?… je le loue et l’achète… mon homme d’affaire arrangera cela. »