‹ La FaustinChapitre 27 sur 64 · XXVII

XXVII

Un mois n’était pas passé, que déjà le couple amoureux se trouvait installé, et comme depuis de longues années, dans l’hôtel restauré, remanié, refaçonné pour les habitudes d’une vie londonienne, et peuplé de la nombreuse domesticité constituant une maison montée à l’anglaise.

Il y avait dans la véranda, nouvellement élevée sur le perron de l’hôtel, le portier intérieur, dont le service unique consiste à toucher les boutons de timbre, communiquant avec les communs, les cuisines, le vestibule.

Il y avait dans l’antichambre, devant une petite table, sur laquelle étaient posés l’écritoire et le plateau d’argent qui sert à porter les lettres, le footman, le valet de pied, avec ses cheveux non poudrés comme les cochers, mais passés au blanc d’Espagne, et assis dans un de ces grands fauteuils, à immenses oreilles, et dont l’origine vient de l’habitude qu’il a d’attendre son maître revenant des séances de nuit de la Chambre des Lords. Et sur une console, l’on voyait toujours le chapeau du maître, montrant sa coiffe blanche, et posé au milieu de brosses luisantes, et à côté du jonc et de la paire de gants pour sortir, tendus et tirés, et ressemblant au moule des deux mains d’un mort.

Il y avait, à côté de l’antichambre, le parlour, le parloir, un salon sérieux, sans rien aux murs, pour recevoir les gens non considérés comme les égaux du maître, les marchands, les hommes de lois, les médecins, les vétérinaires.

Il y avait pour le service de table tout un régiment de domestiques aux attributions spéciales, et sous le commandement du butler (sommelier), une espèce de maître d’hôtel, détenteur des clefs de la cave, ne faisant que donner des ordres, et qui ne porte pas de livrée.

Il y avait l’intendant chargé de toutes les affaires d’argent avec les domestiques, une sorte de secrétaire subalterne.

Il y avait le valet de chambre privé, le serviteur de fondation dans la maison, et qu’on ne change qu’à la suite de graves révolutions intérieures, le domestique parlant deux ou trois langues, et toujours l’italien et l’allemand, et rarement le français, l’homme de toutes les missions de confiance, et faisant le service de courrier dans les voyages, et chargé de s’assurer s’il y a des tubs dans les hôtels où l’on descendra.

Il y avait le boy, un garçonnet de seize ans, remplissant l’office d’une espèce de page près de la Faustin, et à qui l’on donnait à remplir les commissions élégantes.

Il y avait tout un monde féminin sous la direction de la house-keeper, la matrone en noir, et une lingère, et une seconde femme de chambre doublant la Guénégaud, et un essaim de chamber maids, au petit bonnet-papillon, chargées du service des chambres ; et dans la cuisine grouillaient encore une demi-douzaine de robustes créatures aux beaux bras blancs.

Enfin c’était l’écurie, établie dans des communs absolument séparés, l’écurie avec son chef d’écurie, un puissant personnage, chargé de l’achat des chevaux et de la discipline intérieure, ayant une voiture et un cheval pour son service, puis le cocher de Monsieur, vivant en dehors de la maison avec sa famille, et ne conduisant que Monsieur, et revenant les volets relevés, dès que Monsieur était descendu ; puis le cocher de Madame, ne menant que Madame ; et au-dessous de ces trois dignitaires, toute une populace de gens d’écurie, à la toque écossaise, aux gilets à manches de lustrine, et sifflant toujours, — et invisibles pour tout le personnel de l’hôtel depuis Mylord jusqu’au dernier des serviteurs.

Le portier avait été choisi parmi les hommes de la plus grande taille.

Le footman de l’antichambre avait été choisi parmi les garçons de la plus jolie figure.

Le chef d’écurie avait été choisi parmi les bipèdes, doués des jambes les plus torses.

Toute une domesticité dont chaque individu cloîtré dans une spécialité, comme l’est, dans l’Inde, un bourreur de pipe, et avec en soi quelque chose d’un desservant automatique et rigide d’un culte plein de rites, et où le changement des verres et des assiettes à table ressemble à la célébration d’un mystère ; toute une domesticité mettant dans son service le silence, la gravité compassée, la froide solennité d’étiquette, qui entourait au coucher de Louis XIV, la cérémonie de la présentation de la chemise royale.

Le passage de sa vie bourgeoise en ce milieu de fastueuse existence aristocratique, n’apporta à la Faustin ni éblouissement, ni transport de vanité au cerveau, ni même une très grande jouissance. Il existait chez la tragédienne l’habitude des palais de théâtre, en même temps qu’elle était un peu de la race du gamin de Paris, plutôt disposé à se moquer des faveurs de la grande fortune qu’à s’en étonner. La femme se divertit de cela comme d’un changement de décor prodigieux, d’une nouveauté réjouissante, d’une révolution farce. Il lui semblait, selon son expression, vivre dans une chinoiserie très amusante.