XXXIV
L’amour anglais est peu bavard, peu loquace, peu éloquent ; il ne se témoigne point par des mots, ne se répand ni en propos charmeurs, ni en phrases gazouilleuses, ni en petits noms de caresse. Le puritanisme a chassé de la langue, les jolis couplets de Roméo et de Juliette, la phraséologie galamment tendre des siècles catholiques ; et l’Anglo-Saxon protestant, n’a « pour exprimer sa flamme » que le langage qu’il parle aux prostituées du Strand, et dont les vocables dépassent en salauderie les expressions sales de tous les peuples de l’univers, ou bien le langage à la Tennyson, ce langage moitié mystique, moitié pot-au-feu, réservé pour l’austère amour du ménage britannique. L’Anglais n’a pas le vocabulaire d’amour. Et quand il le rencontre chez un Français, sa sévère éducation, et l’habitude de son mâle verbe, lui en font trouver les termes, les mots, les grâces, quelque chose d’émasculé, d’enfantin, de troubadouresque ; en même temps que l’ironie à la Swift, qui est toujours cachée au fond de l’Anglais, le pousse à se moquer intérieurement « de cette bigoterie du parler » et le porte même au mépris pour la race qui l’emploie.
Il y a encore chez l’Anglais le dédain de la parole inutile, et comme une pudeur, très distinguée d’ailleurs, à ne pas souligner les marques de son amour avec du verbiage.
Dans ses rapports avec la courtisane française, il est aussi plus fermé que le Français, se livrant moins à sa maîtresse, ne lui communiquant, pour ainsi dire, rien de ses pensées, de ses émotions, de son dedans intime, — enfermé dans un tête-à-tête avec soi-même d’observateur à froid.
Mais l’Anglais rachète ce manque de conversation, ce défaut d’expansion, par un aspect de déférence, par une admiration touchante en sa naïveté, par de la soumission d’adolescent près de sa première conquête, par un ton de la grande politesse des seigneurs d’autrefois avec les impures ; enfin, par des riens qui chatouillent la femme tombée, dans ses vanités les plus secrètes, en la replaçant sur le pied des autres. Ainsi la Faustin avait voué à lord Annandale une reconnaissance sans égale de cela, tout bonnement de cela : c’est qu’il ne la tutoyait jamais en public, ainsi que cela se passe, entre mari et femme dans un ménage supérieur, regardant le tutoiement comme le langage de la chambre à coucher.
Maintenant chez l’Anglais, qui, même au milieu d’un très vif attachement, a toujours pour la créature qui n’est pas une épouse légitime, un tantinet de mépris, et qu’il n’a presque jamais le pouvoir de dissimuler, il se passe un fait particulier et tout personnel à la nation anglaise, à l’égard des femmes dans la position de la Faustin. Les grandes danseuses, les grandes chanteuses, les grandes comédiennes, les grandes tragédiennes, sont considérées par la noblesse de la Grande-Bretagne, comme une espèce d’humanité d’un ordre supérieur, un monde féminin au delà et comme ressorti du monde de l’amour vénal ; et elles sont acceptées par la société comme des ladies, et elles sont reçues dans les châteaux avec la pompe et tout le fla fla des grandes livrées, et de la façon dont on recevrait un duc d’York. Il arrive alors que la passion pour ces femmes prend chez les hommes de là-bas un caractère spécial. C’est de la galanterie presque divinisée, une liaison sensuelle dans le bleu, de l’amour physique en de l’idéalité, et qui se passe au milieu d’un baise-main perpétuel et de pantomimes amoureuses tenant du menuet.
Seulement l’Anglais, sous son masque de froideur et de spiritualité, étant de sa nature très libertin, il arrive assez souvent que dans ces liaisons érotico-sentimentales, et sans que cela entame le moins du monde la passion de l’amant pour la femme conjugalement adorée, quand il lui passe par la cervelle quelque fantaisie lubrique, l’homme va voir les filles ; — et lord Annandale, en cela, imitait ses compatriotes.