XXXV
Un jour de représentation de la Faustin, dans l’intervalle assez long qui s’écoule avant l’entrée en scène de Phèdre, au cinquième acte, après le récit de Théramène, la tragédienne se trouvait dans sa loge.
En ces années, les loges du Théâtre-Français étaient d’une grande simplicité. Un divan pour étendre et coucher la fatigue d’un rôle tuant, trois ou quatre mauvais fauteuils, quelques photographies de costumes de l’actrice dans des pièces à succès, accrochées sur du papier à dix-huit sous le rouleau, parfois un buste de plâtre, ceint d’une couronne fanée de fleurs artificielles, remportée de quelque triomphante tournée provinciale : voilà tout le mobilier et l’ornementation de la grise et pauvre petite pièce.
Le temps n’était pas encore venu de la loge tournant au boudoir, au cabinet de curiosités, à l’atelier, comme la loge de M Croizette avec le haut goût de ses somptueuses tentures, comme la loge de M Lloyd avec la riante exposition aux murs de ses assiettes de Chine, comme la loge de M Samary avec son original plafond fabriqué d’éventails japonais, comme la loge de M une telle et une telle, et leur rococo, et leurs terres cuites, et leurs esquisses de peintres impressionnistes, et leurs croquades de Forain.
La Faustin commençait cette révolution intérieure des loges du Théâtre-Français, aidée de l’amicale collaboration du petit Luzy, grand acheteur et fureteur d’antiquailles, et qui lui avait donné une partie des objets d’art garnissant le petit salon, et fait acquérir l’autre partie à de merveilleuses conditions. Pour le plafond, il lui avait découvert dans une course en Italie, un petit Tiepolo, la maquette d’une de ces grandes et lumineuses apothéoses de Venise d’un palais de là-bas, dans les jolies proportions de ciel de lit du plafond de Versailles, peint par Lemoine, que l’on voit dans l’embrasure d’une fenêtre au musée du Louvre. Quant à la tenture, il avait fait la trouvaille, rue de Lappe, d’une ancienne toile de Jouy, aux dessins découpés et réappliqués autrefois, dans l’encadrement d’un point d’épine : une tenture sortant de tout ce qu’on voit, et la chose la plus rare du monde. On aurait dit l’enveloppement des murs par une étoffe inconnue, où l’azurement d’un léger bleu d’empois se répandait dans une teinte café au lait, une étoffe brillantée du plus joli et du plus harmonieux éclairage aux lampes, et cela dans le détachement, le relief du point brodé, et qui était d’un effet tout particulier. Puis rien ne peut donner une idée de l’aimable gaieté des peintures représentant des escaliers monumentaux de jardins, des terrasses à balustres, des colonnades perdues dans la floraison blanche, rose, rouge-ponceau, jaune de soufre, des roses trémières.
Enfin le petit Luzy avait déterminé la Faustin à acheter chez Vidalenc un grand meuble, remplissant tout le fond du petit salon de sa loge, un meuble aux trois panneaux de glace, dont les compartiments de côté se rabattaient ainsi que les panneaux d’un triptyque, et permettaient à la femme de se voir, sous toutes ses faces, et comme dans un cabinet de glace, — un véritable morceau d’ébénisterie d’art, en racine d’acajou plaqué de bronze doré, et fabriqué par Jacob pour l’Impératrice Joséphine.
Ce soir-là, le petit salon était plein ; et lord Annandale, qui, les jours où jouait la Faustin, passait toute la soirée dans la salle ou dans sa loge, se voyait assis au coin de la cheminée sa tête appuyée à un bras posé sur le marbre, la main pendante.
Les amis se pressaient si nombreux, qu’à l’entrée d’un nouvel arrivant, un visiteur était obligé de sortir de la loge, et que sur le petit tabouret tout proche du fauteuil de la Faustin, sur le siège des favorisés, c’était une succession de gens qui ne pouvaient y rester assis que quelques minutes. Le conférencier des dames, rentré en grâce près de la tragédienne, s’y trouvait dans le moment, à l’effet d’obtenir qu’elle assistât à sa prochaine conférence : « Vous savez, chapeau simple et manteau de loutre réglementaire, c’est la toilette ! » — disait-il à l’actrice en se levant, et faisant place à un directeur de grand journal, en train d’organiser une fête de bienfaisance, et qui venait solliciter d’elle, qu’elle voulût bien tenir une boutique dans la vente de charité. Et sur le tabouret, le directeur de journal était aussitôt remplacé par le petit Luzy, que lord Annandale détestait absolument comme s’il avait été l’amant de la Faustin.
Dans cette loge, la femme n’était plus la femme du faubourg Saint-Honoré et de partout ailleurs, la femme dont le regard, le sourire, l’expression amoureuse du visage, appartenaient à son amant seul. Là, dans ce tiède recoin, dans ces entrailles, pour ainsi dire, du théâtre, il revenait en elle un peu de l’ancienne Faustin, et de cette coquetterie générale que l’actrice a pour tout le monde. Ses yeux s’armaient involontairement de provocation, son sourire prenait un rien de prometteur, ses gestes d’amitié s’enveloppaient de caresse tendre, il se glissait en sa personne tout ce avec quoi, une femme galante de haut parage, parle discrètement et d’une manière voilée, au désir de l’homme, et se livre à son métier de faiseuse d’amoureux. Là, dans cette loge, tout à coup la Faustin sortait de l’apaisement de sa tenue, du calme de son maintien, de son sérieux actuel, pour entrer en de l’amabilité fébrile, en un travail de grâce excitante et d’esprit d’attaque. Enfin, c’était en quelque sorte chez la femme, une sorte de transfiguration courtisanesque, qui, sans qu’il en dît un mot, mettait au supplice son amant.
C’est alors qu’un gros homme suant et soufflant, fit irruption dans la loge. Il avait des gants jaunes que faisaient éclater ses grasses mains, la chaîne de sa montre passée dans la boutonnière de son habit, une cravate longue de couleur, dont les deux pointes retombaient sur un gilet blanc à la Robespierre, et sa proéminente tripaille tendait entre ses jambes un pantalon noir, où se voyait le métal d’un bouton prêt à sauter. L’infect cabot bousculant tout le monde et le faisant fuir, allait à la Faustin, en lui jetant de sa voix de basse, dans l’expansion et le rire épais d’un bonheur de peuple : « Tu vas bien, me reconnais-tu ? »
Et l’ancien compagnon des petits théâtres de la banlieue commençait avec la tragédienne une com’ersation intime, où au milieu d’énormes familiarités, revenait à chaque phrase le tu.
Àun de ces tu, lord Annandale, qui était en train de tourner entre ses doigts nerveux une petite tasse au clissage en fil de bambou, au revêtement intérieur en porcelaine coquille d’œuf, la brisa tout à coup.
— Oh ! le maladroit !… il m’a cassé ma jolie tasse… une tasse qui venait de la vente de M Clairon… J’y tenais tant ! » dit la Faustin, venant à la cheminée, et qui regardait les débris avec la désolation muette d’un enfant contemplant un joujou cassé.
— « Je vous en donnerai une autre, ma chère… une plus belle ! » — fit lord Annandale.
— « Ah ! voilà bien les gens riches… ils croient que tout se remplace avec de l’argent… Tous m’en donneriez une en or ! »
Et la tragédienne se mit à ramasser précieusement les fragments dans un pan de la tunique de Phèdre, où sa main passée dessous faisait le creux.
— « Oh, je vous en veux, tout de même… et je vous défends maintemant de toucher à ce qui est à moi, » jeta la femme sur un ton moitié pleurard, moitié fâché.
Le cabotin s’obstinait à rester là, pendant l’explication, il se permettait même d’indiquer un raccommodeur de faïence, quand lord Annandale lui jeta un regard froid qui, du bout de ses bottes, remonta jusqu’à son visage, un regard tel que le gros homme, soudainement déconcerté, après avoir promené sur lui sa vue de haut en bas, avec le trouble d’un mortel surpris déboutonné dans un salon, prit silencieusement son chapeau tromblon, et disparut sans prendre congé de la Faustin
— « Oui, mon beau seigneur, vous êtes bien maladroit, et avec cela peu aimable aujourd’hui ! » — reprit, au bout d’un instant, la Faustin, mise un peu mal à l’aise par la visite de son ancien camarade de planches, et cherchant une diversion dans une de ces scènes, mêlées de tendresses, que les femmes savent si bien faire en pareille occasion.
— « Juliette… je ne sais pas… mais ici, votre visage, votre voix pour les autres… »
— « Eh bien, qu’ont donc mon visage… ma voix. »
— « Puis, quand j’entends un homme vous dire tu… c’est plus fort que moi… il me prend envie de le tuer ! » continua lord Annandale, sans répondre à sa maîtresse.
C’était dit d’une voix très douce, mais avec un visage sur lequel, tout à coup, était montée l’aiguë cruauté des blonds.
— « Alors, mon ami, ça été vraiment une malheureuse idée chez vous, d’aimer une femme de théâtre ! »
Àce moment, la tête de pitre de Ragache passa par la porte entre-bâillée de la loge, bredouillant cette phrase, dans une intonation de M. Prudhomme : « Belle dame, on peut pénétrer chez vous ? »
Lord Annandale se leva, repoussa la porte brutalement en disant : « Pardon, je cause affaires avec madame. »
Cela fait, dans un mouvement d’irritation dont il n’avait pas été le maître, le lord anglais, l’homme bien élevé, laissa échapper deux ou trois : Oh ! oh ! — comme il l’aurait fait devant l’inconvenance d’un autre, et se tournant vers sa maîtresse : « Madame, faut-il le rappeler… Désirez-vous que je lui fasse des •excuses ? »
L’actrice eut un mouvement d’épaules, indiquant sa parfaite indifférence à l’endroit de l’individu, revint à son amant, lui prit les poignets, en lui disant, penchée sur lui :
— « Mais, mon ami, vous devenez fou ?
— « Je suis simplement jaloux. »
— « Jaloux de qui ? »
— « De tout le monde ! »
— « Du public même, peut-être ? »
— « Du public ! » — laissa tomber sérieusement de sa bouche, l’amant de la Faustin.
— « Alors, demandez-moi tout de suite de quitter le théâtre ! »
— « Juliette je ne vous demande rien… si je souffre, ça me regarde, moi tout seul. »
La sonnette d’avertissement coupa la réponse de la Faustin.