‹ La FaustinChapitre 36 sur 64 · XXXVI

XXXVI

La Faustin est couchée sur une chaise longue, sans être habillée, dans le négligé, l’abandon d’une femme mal en train, souffrant des nerfs. Soucieuse, préoccupée, elle ne répond pas aux demandes affectueuses de lord Annandale, qui, à la fin, déploie un de ces grands journaux anglais, où il y a de la lecture pour une semaine.

— « Mais vous ne savez donc pas ? — dit inopinément la tragédienne, en donnant un coup du dos de sa main dans le journal qui tombe à terre, — vous ne savez donc pas que le théâtre est tout pour moi… c’est-à-dire que je ne comprends pas comment je pourrais vivre dans la journée, si quelque chose ne me disait que je joue le soir… Chez vous autres, on ne se doute pas de ce que c’est, que la passion d’un artiste pour son métier… et vous trouveriez tout simple que j’abandonne ma carrière, de la façon dont on quitte un bureau de tabac ? »

— « Moi, je ne vous ai jamais fait cette demande, Juliette ? »

— « Il ne manquerait que cela que vous me l’ayez demandé en termes formels… Ah ! mon cher, malgré tout l’amour que j’ai pour vous, j’aurais été obligée de vous dire : Non, mille fois non !… Une grande actrice comme moi, ça ne démissionne pas comme ça !… En effet, vous ne me l’avez pas demandé positivement ; mais… »

— « Je vous l’ai si peu demandé… et je comprends si bien que mon amour ne peut combler le vide, que ferait dans votre existence, votre sortie du théâtre… que, si vous aviez envie de le quitter, je ferais tout pour vous y retenir. »

— « Oui, c’est très bien, vous feriez tout pour m’y retenir… les hommes sont vraiment étonnants… mais si, chaque fois que je joue, je vous trouve une figure d’enterrement !… »

— « Bon, c’est encore l’histoire de l’autre jour. »

— « Si parce que je suis un peu aimable avec quelqu’un, je vous vois, ainsi que ça se dit dans les tragédies, agité par les tourments de la jalousie ! «

— « Voyons, ma chère… »

— « Si, quand on me tutoie, vous me cassez mes affaires ! »

— « Ma petite Juliette. »

— « Si, lorsqu’enfin le public m’applaudit… car vous m’avez dit que vous souffriez de tout cela… l’avez-vous dit ou ne l’avez-vous pas dit ? »

— « J’ai eu tort… mais je vous promets que vous ne m’y reprendrez plus. »

— « Et vous croyez que c’est amusant d’avoir dans sa vie, à côté de soi, un monsieur qui souffre… et dont la souffrance est comme un reproche perpétuel… et qui, tout le temps, a l’air de vous dire que votre amour n’est pas capable d’un sacrifice… et là, en deux mots, qu’on est une sans-cœur… c’est tout à fait désagréable, mon cher ! »

Et, avec la mauvaise foi, qu’ont les femmes, quand elles ont leurs nerfs, la Faustin, en torturant les réponse ? de son amant, trouvait le moyen de leur faire dire tout le contraire de ce qu’elles exprimaient ; puis elle fit le procès aux mouvements de sa physionomie, aux gestes de son corps, et, prolongeant la discussion à l’aide de choses à côté, et d’admirables petites chicanes, elle tracassa longtemps le silence de l’homme par le ferraillement de son humeur agressive et batailleuse.

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