‹ La FaustinChapitre 37 sur 64 · XXXVII

XXXVII

— « Et qui ça ? » — jeta la Faustin à un compatriote de lord Annandale, en train de laisser retomber le pied d’un cheval, qu’il examinait avec la plus grande attention, tout en causant avec le propriétaire de l’hôtel.

C’était l’heure de la visite des écuries, dont la toilette venait d’être faite avec le luxe de soins, qui caractérise le coquet appropriement d’une écurie anglaise. Trois nattes superposées de nuances différentes : la première de paille tressée en son ton naturel, la seconde teintée du vert rappelant la livrée de la maison, la troisième galonnée de rouge, débordant de dessous la litière, s’étageaient et se dégradaient dans une gaie et claire harmonie. Et toute l’écurie recouverte de sable à poudrer, était encadrée dans une frise de sable de couleur, et montrait au milieu du sol, également dessinées en sable coloré, les armoiries de l’antique famille, ou plutôt le crest, des armoiries plus modestes et d’intérieur, et dépouillées de leurs lambrequins, de leurs manteaux de pair, de leurs supports héraldiques, et réduites à l’écusson et à la devise.

— « Qui ça vous demandez ? » — fit l’Anglais en se retournant vers la Faustin, et il lui nomma l’actrice qui passe pour la plus spirituelle de Paris. Il ajouta : « Oui, comme je le disais à mon ami… devenir son amant était certainement une chose désirable pour moi… et pourtant ce n’était qu’un détail… ce que je voulais : c’était avoir un enfant avec elle… un produit participant de tout l’esprit de petit diable français qu’il y a dans la cervelle de la charmante femme, et de ma « pondération » à moi, homme de la Grande-Bretagne… Vous concevez, ça devait donner un produit très particulier… très curieux… très extraordinaire… L’idée, vous la trouvez peut-être bien anglaise, n’est-ce pas ?… La difficulté, c’est qu’elle voulait bien que je fusse son amant…, mais qu’elle ne se souciait pas du tout que je fusse père. »

— « Eh bien, vous n’êtes pas parvenu à la persuader ? »

— « Si à la fin… avec beaucoup de peine, de diplomatie et d’argent…, mais il n’est pas venu d’enfant… Je regrette, oh ! très fort, très fort… que l’expérience n’ait pas réussi. »

La Faustin laissa les deux amis avec les chevaux, alla dans le stable-yard, enfermant une collection de chiens de toutes les espèces, où elle prit dans ses bras Dick, le petit chien de Blancheron, que tout joyeux et tout jappant, elle emporta dans ses bras au salon, communiquant maintenant par une galerie vitrée avec les écuries.

Et là, tout en caressant le chien, d’une main distraite, elle ouvrait de l’autre, la tragédie d’Andromaque, dans laquelle elle devait reprendre prochainement le rôle d’Hermione.

Lord Annandale rentrait dans le salon ; la tragédienne continuait à lire.

— « Il vous a paru pas mal original, mon ami ? » — laissait échapper l’amant de la Faustin.

La Faustin ne répondait pas d’abord, enfin au bout de quelques moments, elle fermait son livre, et comme si elle n’avait pas entendu l’interrogation, elle disait :

— « Vos compatriotes n’aiment donc que des femmes de théâtre ? »

— « En effet, c’est assez général chez nous. »

— « Et vous croyez qu’ils aiment la femme ? »

— « Comment cela ? »

— « Qu’ils aiment la femme pour elle-même ? »

— « Mais… pour mon compte… »

— « Non, je vous le dis, — s’écria tout à coup la maîtresse de lord Annandale, en s’animant et jetant le chien à terre, et se mettant à marcher avec violence dans le salon ; — je vous le dis, ce n’est pas la femme qu’ils aiment, c’est son talent… ah ouiche, son talent ! — et la Faustin eut un haussement d’épaules superbe, — ce qu’ils aiment dans leur maîtresse… ce sont les applaudissements de la foule, les réclames des journaux, les louanges des salons… le bruit qu’elle fait… mais la femme ? »

— « Moi, je crois aimer la femme, » — fit lord Annandale.

— « En êtes-vous bien sûr ? » — s’écria la tragédienne en allant à lui, et le regardant presque durement dans les yeux.

Puis là-dessus, après un silence, elle laissa tomber d’une voix lente :

— « Vous comme les autres… si je quittais le théâtre, au bout de six mois vous ne m’aimeriez plus ! »

— « Mais le théâtre, encore une fois, vous ne le quittez pas, Juliette… et alors pourquoi… »

— « C’est vrai… vous avez raison, fit-elle en se calmant soudainement, mais toujours avec le nuage d’une pensée fixe sur le front. — Au fait, sortons… faisons quelque chose… vous savez que je suis libre… menez-moi dîner au cabaret… votre grand hôtel m’ennuie aujourd’hui… j’ai besoin de sortir des nombrils dorés, comme disait cet autre dans la Forêt-Périlleuse… puis nous irons ce soir à un petit théâtre… pas des boulevards… un théâtre de la banlieue… tiens il me prend une envie d’aller à celui de Grenelle… c’est si drôle comme on joue là ! »

Page 1