XXXIX
— « Vous êtes un peu en retard, ma chère, ce soir ! » disait lord Annandale à la Faustin rentrant du dehors.
— « Un peu… même beaucoup, » — fit la Faustin, un regard jeté sur la pendule, et se débarrassant au plus vite de son chapeau et de son mantelet, qu’elle envoyait sur un canapé.
— « Oh ! mais Juliette, comme vous êtes en beauté ce soir… Cette toilette tous va à ravir… Puis il y a sur votre figure du joli bonheur… quelque chose de bon et de gai… les Indiens ont une expression pour rendre cela… on dit chez eux : Un visage qui a la beauté d’une bonne action. »
— « Tiens, tiens, mon visage est si indiscret que cela… Mais, allons tout de suite dîner, j’ai faim… Nous causerons de ma journée plus tard. »
On passa dans la salle à manger.
— « Eh bien ! qu’est-ce que vous avez là-bas, à me regarder ainsi… tout comme un enfant, qui serait en face d’une tartine de beurre. »
— « Je vous trouve charmante ! »
La tragédienne, en effet, apparaissait charmante. Elle était vêtue de noir, sa couleur d’affection, mais d’un noir envolé dans de la dentelle, d’un noir léger, aérien, flottant, et qui mettait de la nuit transparente sur des places roses de sa peau. Et dans ce noir, son corsage ouvert en cœur laissait entrevoir un peu de l’entre-deux de ses seins, au milieu desquels elle avait placé un œillet jaspé de pourpre, faisant ressortir la blancheur mate de sa poitrine.
— « Voyons, ma bonne Juliette, dites-moi ce que vous avez fait aujourd’hui ? » — lança au milieu du dîner, lord Annandale.
— « Plus tard… plus tard je vous ennuierai de cela… mais je boirais bien aujourd’hui un verre de champagne ! » — fit la Faustin, en tournant un rien la tête vers le butler.
L’impassible butler, immobilisé devant le buffet, dans une pose de statue en habit noir, ébaucha à la cantonade un geste éteint, un geste par lequel fut transmis dans la cave, à un sous-sommelier, le caprice de l’actrice.
Et entre deux bouchées, de temps en temps, la Faustin sentait l’odeur de son œillet, en baissant la tête, et en faisant plus creux le creux de sa gorge, et elle murmurait : « C’est bon, cette odeur poivrée… je l’aime tant… il y a eu une année… quand j’ai commencé à travailler pour le théâtre… je faisais en même temps des fleurs artificielles… Eh bien, je mettais toujours un clou de girofle dans mes œillets… Mais vous avez fini ? »
Les deux amants, sortis de la salle à manger, étaient dans le salon, tous deux assis au coin de la cheminée, lord Annandale interrogeant sa maîtresse d’un regard qui disait : « Eh bien ? » et sa maîtresse souriant de sa curiosité qu’elle s’amusait à prolonger. Soudainement elle se leva, alla à son amant, lui passa les bras autour du cou, lui donnant, de tout près, à sentir l’œillet de l’entre-deux de ses seins.
— « Sentez ; que sentez-vous ? » dit-elle à lord Annandale.
— « Mais l’œillet, » reprit-il, en le savourant avec ses lèvres.
— « Encore ? »
— « Votre peau ! »
— « Bête… vous ne sentez pas une autre odeur… vous qui vous vantez d’avoir un nez de sauvage ? »
— « Ah, si… c’est comme une odeur de bois de santal. »
— « Eh bien ça… c’est quelque chose pour vous qui est sous l’œillet, prenez-le. »
Du bout de doigts amoureux, lord Annandale tira une lettre qu’il ouvrit, pendant que la Faustin, redevenue sérieuse, lui disait : « C’est la copie de la lettre que j’ai envoyée ce matin au directeur de la Comédie-Française… et qu’à l’heure qu’il est, les journaux du soir doivent avoir publiée. »
— « Comment pour moi, vous avez fait… vous avez fait cela, ma Juliette ! » s’écria lord Annandale, après avoir, d’un coup d’œil, parcouru la lettre.
— « À ce qu’il paraît ! » fit la Faustin sur une intonation gamine.
— « Vous avez donné votre démission de sociétaire… vous quittez le théâtre… vous abandonnez cette vie de succès… mais c’est absurde… Avez-vous bien réfléchi ? »
— « Non… la réflexion, ce n’est pas d’un bien bon conseil pour les choses de cœur. »
— « Oui, oui… un coup de tête qui me fait encore plus vous aimer, mais… »
— « Peut-être, mais un coup de tête sur lequel je ne reviendrai pas. »
— « Ah ! c’est que j’ai peur, vous m’entendez bien, Juliette, j’ai peur que vous n’ayez pas jusqu’au bout le courage du sacrifice… que vous vous repentiez un jour. »
— « On ne sait jamais… Mais si cependant jusqu’à ce jour, qui ne sera pas demain… je vous sentais heureux, tout à fait heureux… égoïstement heureux, comme demandent à l’être… les hommes ! — et elle soupira cette phrase, un sourire dans les yeux et de la mélancolie dans la voix — eh bien, vrai, ce temps de votre bonheur, ça me payerait de bien des regrets de plus tard. »
Là, il y eut un silence, au bout duquel l’homme se leva grave, et dit d’une voix profonde à la femme :
— « Juliette, alors… c’est que vous consentez à devenir ma femme. »
— « Votre femme, William ! » bégaya la Faustin, — un instant soulevée au-dessus de la chaise où elle se tenait assise, et qui retomba aussitôt, les yeux à demi fermés, les lèvres entr’ouvertes comme par le dessin d’un baiser, et ayant sur les traits, le vague heureux, que met le mol bonheur d’un rêve sur le visage d’une femme qui dort.
— « Vous consentez, n’est-ce pas ? » reprit lord Annandale.
— « Non, mon ami, » fit-elle au bout d’un instant.
— « Pourquoi ? »
— « Pourquoi… parce que ce n’est pas possible. »
— « Mais, si je le veux, madame ! »
La Faustin affaissée sur elle-même ne répondit pas ; seulement ses mains eurent des crispations anxieuses, semblables à celles que produit la douleur physique dans un corps qui souffre.
— « Je vous en prie à genoux ! » dit alors son amant, en lui couvrant les mains de ses baisers.
— « Oh ! laissez-moi, je vous en supplie… par pitié, ne me forcez pas à parler… il y a des choses que je ne veux pas, que je ne peux pas dire… Si je n’avais été que la maîtresse de Blancheron ! »
— « Tout m’est égal, tout ! » jeta dans un cri passionné, son amant.
— « Et pas à moi ! » — reprit la Faustin. — « Vous ne savez pas ce que c’est que notre existence à nous, pauvres filles du peuple entrant au théâtre,… et obligées quelquefois, à nous faire du rouge avec de la brique pilée !… Non, vous ne pouvez avoir une idée, dans ces temps de nos besoins, de nos misères, de notre dépendance près des directeurs de théâtres et des autres !… et sans qu’il y ait quoi que se soit qui nous protège, qui nous défende, qui nous préserve… et rien tout autour de nous que de la vie à la chien !… Oh ! de grâce, ne me faites pas ressouvenir !… Puis, faut être franche dans ce métier où on a toujours la fièvre… le diable au corps vous prend parfois, et alors… Tenez, à ce portrait qui est là — et elle lui montra un dur et hautain portrait de son père accroché au mur, — demandez-lui ce qu’il pense de la proposition que me fait son fils… Votre femme ! avez-vous dit… Non, je ne veux pas que, s’il vous naissait des enfants de moi… Oh ! des enfants ! — et elle partit d’un éclat de rire qui faisait mal — des enfants !… mais ne suis-je pas frappée de la stérilité des courtisanes !… Voyez-vous, mon ami, — continua-t-elle sur un ton de doux navrement, — nous ne sommes pas nées pour faire des femmes légitimes, nous ne pouvons être que des maîtresses, et je serai la vôtre pour toujours… du moins pour tant que vous voudrez. »
Et se jetant sur son amant et le serrant contre sa poitrine, dans une espèce de violence faite à ses larmes prêtes à jaillir, la Faustin reprit avec une voix qu’elle cherchait à rendre naturelle :
— « Soyez gentil… ne parlons plus de cela et causons un peu de nos affaires. Nous voilà avec un procès sur les bras et du papier timbré qui me donne la petite mort dans le dos, rien que de le voir… mais il n’y a pas que cela, je vais être assaillie d’intermédiaires officieux, qui vont, le jour et la nuit, vouloir me faire revenir sur ma détermination… Il faut décamper de Paris… nous en aller passer quelques mois à l’étranger… Là-dessus, puisque vous allez ce soir à l’ambassade anglaise… moi je vais faire une petite visite à ma sœur que vous m’avez fait pas mal négliger ces temps-ci… Vous savez je compte toujours pour demain. »
Et elle se disposa à sortir, laissant, enfoncé dans un fauteuil, lord Annandale, si triste, si triste, qu’au moment de passer la porte, elle revint l’embrasser.
— « Où voulez-vous aller… à l’étranger ? »
— « Où vous voudrez. »