XL
La sœur de la Faustin, en robe de chambre de cachemire bleu, aux larges parements, aux petites poches de cachemire blanc, et au milieu des flots d’une mousseline rayée de l’Inde, se répandant autour de ses poignets en bouillons argentés, était occupée à donner, la figure dans l’ombre, les fils cassés, d’un petit écheveau de vermicelle à son poisson rouge.
Àl’entrée de la tragédienne dans sa chambre à coucher, de dessus le bocal lumineux, où sous les coups de queue gourmands du poisson, tournoyait le malheureux Deburau en verre filé. Bonne-Âme leva un visage ironique, et apostropha ainsi sa sœur :
— « C’est toi… tiens… on en apprend de drôles sur ton compte… tu coupes encore dans l’amourette… à ton âge… et tu quittes le théâtre pour cet englishman… Est-ce serin les femmes d’imagination… Oh ! je ne doute pas qu’il ne soit très gentil sous le linge, ton monsieur… et pardieu il a la tête d’un de ces jolis professeurs de langues étrangères, qui troublent le sommeil des pensionnats de demoiselles. Mais… »
— « Tu sais, ma petite Maria, chacun fait de sa vie ce qu’il lui plaît, — dit sèchement la Faustin en coupant la tirade de sa sœur. — Et Carsonac ? »
— « Sorti… à Bruxelles… en train de remonter pour les Belges une de ses anciennes machines. »
— « Mais tu étais déshabillée… tu étais peut-être au moment de te coucher ? »
— « Non, j’attends celui que j’aime ! »
— « C’est toujours cet infortuné Gargouillard ? »
— « Gargouillard… Il y a des éternités que c’est cassé… On l’a envoyé dans les pays chauds… oui, il est en Italie… le climat de Paris est trop humide… Il ne pouvait pas y absorber assez de mercure ! Ah ! tu sais, il a été giflé en plein théâtre… mais cette année les hommes ne marchent pas fort… c’est peut-être qu’il fait froid ! »
— « Qu’est-ce que tu as donc ce soir ? »
— « Rien… c’est mon heure du berger, à moi ! »
Et Bonne-Âme s’approchant de la cheminée, dans laquelle brûlait un ardent feu de charbon de terre, s’assit à l’officier sur une chaise, découvrant jusqu’au-dessus du genou, une jambe serrée dans un bas de soie noir, et où brillait, parmi la peluche cerise d’une jarretière, une boucle en marcassite. De sa chaise, prenant sur la tablette de marbre un flacon de toilette, elle en jeta l’essence, à toute volée, sur les charbons enflammés, d’où monta aussitôt dans la chambre un nuage de fumée de benjoin à entêter un régiment. Et tout en fourgonnant, avec une espèce de rage froide, l’incendie odorant, elle dit : « Moi j’aime les parfums canaille, » puis reprit d’une voix âpre :
« Non, ce n’est plus Gargouillard… je suis passée à d’autres amours… je me suis mise à aimer les rien du tout… les inférieurs, quoi !… Avec un homme propre — continua-t-elle, le visage tendu à l’âcre fumée — il y a toujours un reste de pudeur, une préoccupation de pose de femme bien… et un souci de son plaisir, à lui… tandis qu’avec ceux que j’aime maintenant, on leur commande l’amabilité comme on leur ferait fendre son bois… Vois-tu, pour les gros ouvrages de l’amour, il n’y a que les inférieurs. »
Et se levant de la chaise, et ébouriffant, de mains colères, ses cheveux qu’elle venait de potasser le matin, elle se mit à tourner par la chambre comme une bête fauve dans une cage : le noir que prenait le bleu de ses yeux en ses pensées mauvaises, le rutilement de sa tignasse tout fraîchement teinte sous les lueurs de la lampe, lui mettant au front quelque chose du caractère, de la farouche grandeur de la prostituée de l’Apocalypse.
Tout à coup elle s’arrêta brusquement, et, de tout ce qui bouillonnait en elle, sortit :
— « Moi… si c’était moi qui étais dans ta peau… Oh ! les hommes, les hommes ! »
Elle n’en dit pas plus, mais il monta à son visage l’expression d’une implacable haine, un instant, réjouie par la perspective de féroces vengeances de femelle contre les mâles de la société.
Puis revenant à la cheminée, où la pelle qu’elle y avait laissée en travers, était toute rouge, elle se mit encore à y verser du flacon de toilette, promenant frénétiquement, par toute la chambre le flambement, et le répandant sur les tapis et les meubles, pendant qu’elle jetait à sa sœur : « Décidément, va-t’en… tu me gênes… je ne veux pas que tu te rencontres avec mon voyou. »
Et au milieu de l’embrassade d’adieu, partant tout à coup d’un méchant éclat de rire fou, Bonne-Âme dit à sa sœur :
— « Au fond, tu sais… c’est toi qui es la fichue bête… et moi la femme… que tu verras mariée ! »