XLI
« Vous m’accompagnez, n’est-ce pas, mon ami, » disait la Faustin en s’adressant à lord Annandale, le lendemain de la visite à sa sœur, au moment où la femme de chambre lui apportait son chapeau et ses gants.
— « Je suis tout à vos ordres. »
La Faustin prenait sur une table une mince brochure verte, et l’on montait en voiture, et le landau gagnait un quartier retiré de Paris, et s’arrêtait devant une ancienne maison qui avait des affiches sur ses murs, deux sergents de ville à sa porte, et des deux côtés du trottoir, un attroupement de vieux ménages et de petites ouvrières en cheveux, regardant les gens entrer, avec une curiosité distraite.
C’était l’exposition du mobilier après décès d’une grande actrice, d’une tragédienne comme la Faustin, et qui avait été dans son temps encore plus connue, plus célèbre, plus illustre, que la femme qui venait voir sa vente.
Lord Annandale et la Faustin montaient l’escalier, aux larges repos, et se trouvaient dans une grande salle éclairée par le jour froid d’une cour, passant à travers des carreaux sales, et qui mettait aux choses une couleur de vieille toile d’araignée. Là, à un porte-manteau, fraîchement cloué, et faisant tout le tour, en des poses d’affaissement et avec des plis morts, étaient suspendues toutes les hardes de la défunte. Hardes de femme, hardes de reine de théâtre : les sorties de bal de satin blanc piqué et les robes de Phèdre, les robes d’Hermione, les robes de Roxane, et toutes les reliques dramatiques de ce corps, et tous les costumes de cette gloire, que l’on voyait accrochés au mur, en grappes sordides, ainsi qu’à la muraille d’une Morgue, et avec un peu l’aspect d’enveloppes fantomatiques et de vêtements de minuit, immobilisés en leur flottement, dans un premier rayon du jour.
De ces nippes orgueilleuses et flétries, sortaient des têtes de marchandes à la toilette, des têtes de regrattières, en train de retourner tout ce chiffon dans tous les sens, et qui semblaient vouloir s’assurer, si le coup de glaive du frère de Camille n’avait pas laissé un accroc dans la tunique de sa sœur.
Et là dedans tombait à tout moment un : « Passez, messieurs et mesdames ! » jeté par la voix glapissante d’un crieur, poussant par les épaules la badauderie d’une foule indifférente, ahurie, irrespectueuse.
Dans une autre pièce étaient réunis, assemblés, agglomérés les diamants, un reliquaire de bijoux dessinés sur les bijoux étrusques du Vatican et du Museo Borbonico, une parure de zingara du vieux temps, faite de pierres inconnues, montées par quelque Gilles l’Égaré du royaume de Thun. Et dans les fouillis des objets, des nécessaires de voyage, à la garniture d’or, étaient étalés parmi des piles de volumes habillés d’économiques demi-reliures, et entre les pièces d’un service de table de Sèvres moderne ! Il s’y trouvait encore l’argenterie, les seaux à champagne, ces témoins de soupers inoubliables et inoubliés, que deux orfèvres-fondeurs soupesaient de la main, en en estimant les marcs approximativement.
Et sempiternellement dans le gros des curieux, le : « Passez, messieurs et mesdames ! »
C’était enfin la chambre à coucher, et son petit lit de bois noir, et ses rideaux bleus, et l’éparpillement sur tous les meubles de morceaux de dentelle, de manchettes de Malines, de mouchoirs de Valenciennes, au milieu desquels se trouvait blottie, une vieille, toute jaune, couvant de son œil allumé, cupide, juif, cette chère toile d’araignée. Et dans la chambre, en face du lit, un bourdonnement de paroles rappelant les noms de tous les amants de la femme, et n’ayant plus la mémoire d’aucun des rôles de l’actrice.
« Passez, messieurs et mesdames ! » glapissait toujours la voix du crieur.
— « È tutto, » fit en se rasseyant dans la voiture, la Faustin, rêveusement triste.
— « Pourquoi êtes-vous venue voir ça… vous aviez envie de donner commission pour quelque chose ? »
— « Pour quoi que ce soit au monde ! »
— « Alors… au fond c’était assez lugubre ce spectacle… et vous semblez en être toute remuée. »
La Faustin eut un sourire, prit la main de lord Annandale entre les deux siennes, et dit : « Les hommes vraiment, ça ne comprend rien… pourquoi je suis venue… mais c’est pour aider à la mort de la tragédienne… chez moi… Oui, j’ai voulu que la vue de ça… ce fût le tout dernier souvenir que j’emporterai de Paris à l’étranger. »