XLVI
Une vie active, allante, courante, du matin au soir, emportée à l’extérieur par de légers équipages, de rapides chevaux de selle ; une vie flagellée d’air et de vent, fouillant, au galop d’une chasse, les environs à sept ou huit lieues ; une vie d’exercice violent, nourrie avec les viandes saignantes, les vins alcoolisés qu’aime la vieille Angleterre, et mettant comme une joie dans les fonctions de l’organisme : telle était l’existence à Lindau des deux amants.
En cette existence matérielle, la circulation précipitée du sang, le bonheur intime du corps, la plénitude de la santé, faisaient, de jour en jour, la femme singulièrement belle. Ce n’était plus la Faustin de la Comédie-Française, l’actrice parisienne, laissant voir sur son piquant minois, sur son intelligente physionomie, le pli de la vie inquiète et nerveuse des capitales, l’ombre du souci, que pose au front de ses ouvrières le travail du théâtre, le masque vieillot se plaquant, certains jours noirs, sur la figure des artistes. C’était une autre femme. Il ne se voyait plus rien de la grise fatigue des traits, plus rien de la pâleur exsangue des attaches du cou ; le bistre du dessous de ses yeux avait disparu, et tout ce qui commence à accuser l’âge chez un être féminin, s’était nettoyé, éclairci, fondu par miracle. Même un peu de l’ironie habituelle à ce visage s’en allait petit à petit dans une jolie béatitude de bonheur physique. Et la sécheresse de l’élégant corps de la tragédienne s’enveloppait maintenant partout d’une petite rondeur ferme, tendant le fil des coutures de ses robes, et qui mettait du gras et du juvénile à ses attitudes, à ses remuements, à ses gestes. Des fraîcheurs et des rigidités étaient venues à sa chair, exhalant cette odeur naturelle de framboise, qu’ont les chairs des adolescentes de la campagne bien portantes.
Dans cette villa Isemburg, il remontait, sur le visage de trente ans de la Faustin, la jeunesse d’une fillette, et l’incarnat frais de ses joues, et la blancheur lactée de ses carnations, et le rayonnement humide de ses yeux et le rose rougissant du bout de ses oreilles.