XLVII
Les bords des lacs de l’Allemagne et de la Suisse offrent aux excursionnistes des recoins charmants : ce sont ces débarcadères de bateaux à vapeur, montrant, dans de petites criques riantes, des estacades, des balcons, des balustrades, que peuplent, au milieu de plantes grimpantes, des voyageuses accoudées dans des mouvements de grâce ; ce sont ces légères architectures de bois, aux pieds mouillés, portant des femmes et des fleurs, et qui ressemblent aux images d’un album japonais déroulant la vie au bord de l’eau de l’Extrême-Orient.
Un jour que Juliette s’était laissée entraîner par lord Annandale dans une lointaine excursion à cheval, un moment les deux amants s’étaient arrêtés devant un de ces débarcadères.
Un délicieux tableau de genre, un tableau digne de la touche spirituelle d’un Knaus. Dans un angle, s’étageant contre une vieille calèche, au velours rouge passé, une montagne de malles, de sacs de voyage, de colis de toute sorte, d’objets pittoresques aux petits tons pétillants ; et au bas une ligne de chaises à porteurs, sur lesquelles étaient renversées, en des poses gamines, des fillettes, en robe blanche, les mollets à l’air. Çà et là, debout et au poing le bâton à la corne de chamois, de jeunes voyageuses, dans le harnachement de cuir attachant à la ceinture, la lorgnette, l’album, l’éventail, l’ombrelle, et qui se détachaient élancées et sveltes, et tout aériennes, pour ainsi dire, en le voltigement de leur voile de gaze autour de la figure. Et parmi le fouillis et le désordre des choses du départ, un groupe de Suissesses au corsage de linge blanc, silencieuses, les bras croisés sur la poitrine, assemblées en cercle, et se regardant avec des regards vagues et exaltés — les regards que les femmes ont à l’église.
Tout à coup du milieu de ces femmes muettes, s’élevait un chant, un chant triste comme une mélancolie de montagne. Et sans s’occuper de ceux qui étaient là, et comme pour se faire plaisir à elles-mêmes, longtemps, ces femmes émotionnaient l’âme des assistants avec la plainte musicale de leurs douces et sévères voix.
Ces chants produisaient une grande impression sur Juliette, qui, non contente de vider sa bourse et celle de son compagnon de voyage, faisait cadeau, aux plus jeunes de la troupe, de deux ou trois bijoux sans valeur qu’elle portait sur elle.
Comme lord Annandale lui témoignait quelque étonnement, non de la générosité, mais de la manière fiévreuse dont cette générosité avait été faite par elle, la Faustin lui dit dans un sourire grave :
— « C’est que j’ai chanté comme ces femmes, moi ! »
L’émotion de la rencontre persistait, et semblait avoir ramené chez la femme un monde de souvenirs, et fait remonter en elle, tout son passé.
Elle ne parlait plus, et, poussant follement sa monture, elle s’enivrait de vitesse.
Àsa rentrée à la villa, trop fatiguée pour souper, elle prenait un bouillon et se couchait.
Dans la nuit, William était soudainement réveillé par le bruit de paroles prononcées tout haut. Il apercevait la Faustin qui avait quitté le lit, et qui, en chemise, au milieu de la chambre, dans un rayon de lune, déclamait la tirade d’Hermione :
Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?
Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ?
Errante et sans dessein, je cours dans ce palais.
· · ·
La Faustin, dans l’étude d’un rôle, était sujette à de petits accès de somnambulisme, qui brusquement la soulevaient de son oreiller, et lui faisaient répéter, en plein sommeil, quelques vers, mais jamais lord Annandale ne l’avait vue ainsi échappée des draps, et jouant comme sur les planches d’un théâtre.
Elle était superbe dans cette lumière spectrale, disant les beaux vers d’une voix baissée d’une octave au-dessous du ton, une voix en mineure avec laquelle elle avait l’habitude d’essayer ses intonations, une voix qui donnait à la tirade une concentration tragique, enveloppait le rôle d’une espèce de terreur sacrée, faisait l’effet d’un morceau de tragédie déclamé par une ombre.
La Faustin jouait ainsi toute la scène première, attendant à la seconde scène, un long temps, la réplique de Cléone, que dans son sommeil, elle s’impatientait de ne pas voir venir, s’éveillait, était quelque temps à se reconnaître… se précipitait dans les bras de William, disant : « Ce n’est pas ma faute… ce n’est pas ma faute… j’ai cependant tout fait pour ne l’être plus… tragédienne… »