‹ La FaustinChapitre 48 sur 64 · XLVIII

XLVIII

Àpartir de cette excursion, la pensée de la Faustin ne se tint plus tout entière enfermée dans la villa, et la femme amoureuse ne vécut pas complètement de son présent. Un peu du passé rentra dans sa mémoire. Elle se surprit à redire, tout bas, un vers autrefois applaudi par le public, à sourire, dans une rêverie orgueilleuse, à la réminiscence d’un glorieux feuilleton. Tous ces revenez-y involontaires à sa carrière, tous ces retours de sa pensée au théâtre, elle les chassait cependant, mais elle avait beau les renfoncer au fond d’elle-même, ils revenaient aux heures de la molle détente du vouloir, aux heures troubles de la bienheureuse inconscience de la vie, aux heures où la femme s’endort, où la femme s’éveille.

Le soir sur son oreiller, ces images tremblotantes se succédant sous les paupières fermées, à la façon de dessins ignés sur le sombre métal d’un miroir, lui montraient de noirs coins de coulisses, où passaient des morceaux de chlamydes, des pans de peplum lumineux.

Le matin, elle sortait de la nuit, la tête tout envahie, toute travaillée d’intentions pour un rôle, un rôle, qu’un rêve de minuit lui avait promis, et à l’existence duquel son demi-sommeil croyait, jusqu’à ce que la tragédienne eût ouvert les yeux au grand jour, à la réalité.

Le jour même, dans ce qu’elle entendait, dans ce qu’elle voyait, la Faustin cherchait, malgré elle, l’effet théâtral, et ses petits pas sautillants dans les allées du parc, s’assemblaient parfois dans la marche dramatique d’une certaine entrée de cinquième acte, restée populaire à l’Odéon, et parmi des tintements d’oreilles d’un instant, il lui semblait bruire les grands noms sonores de la famille des Atrides.

Tout cela ne touchait pas à l’amour de la femme pour lord Annandale, au parfait bonheur qu’elle goûtait à Lindau, mais c’était la rentrée sourde dans sa cervelle de choses auxquelles elle n’avait pas songé depuis deux mois, et auxquelles elle voulait se défendre de penser. Et devant cette obstination entêtée de tout son être, à lui rappeler par tous les sens, et à tout instant, son ancien métier, l’actrice, à la suite d’impatiences muettes, se mettait tout à coup à crier avec des piétinements colères, comme si elle s’adressait à une autre créature qu’elle-même : « Non ! non ! puisque je vous dis que c’est fini, fini, à tout jamais fini ! »

La Faustin ne lisait plus les journaux français, de peur que ses yeux n’allassent tout droit à l’article « Théâtres », et elle avait jeté dans le lac un volume qu’on lui avait envoyé de Paris, le livre d’un illustre critique récemment mort, et où se trouvaient republiées des analyses enthousiastes de son jeu, de son talent, de sa beauté dramatique.