‹ La FaustinChapitre 5 sur 64 · V

V

— « Écoute… tous deux, le père et le fils, — le fils, un tout jeune homme, — devaient aller passer la soirée, ainsi qu’ils le faisaient tous les soirs, chez une vieille amie de la famille… Le fils, un peu enrhumé ce soir-là, se refuse à quitter le coin de son feu. »

Le récit était coupé, à tout moment, par le bruit d’une porte battante qui livrait passage à un commis, disant un mot à l’oreille du narrateur, ou lui présentant une lettre qu’il signait debout sur un coin de la cheminée.

— « Je te disais donc que le fils était resté au coin de son feu… Dans l’escalier, le père s’aperçoit qu’il a oublié son mouchoir… il remonte, dit à son fils d’aller lui chercher ce mouchoir dans sa chambre… et, assis dans le fauteuil du jeune homme, il se chauffe un moment les pieds à la cheminée… Ses regards, par hasard, et peut-être avec la vague curiosité de l’emploi que son fils pouvait faire de sa soirée solitaire, se portent sur la petite table où il était en train d’écrire… Il aperçoit un état de frais imprimé des Pompes funèbres, la compagnie officielle, et un état de frais, avec vignettes sur bois pour chaque classe, d’une compagnie rivale, puis, entre les deux brochurettes, la rédaction appliquée d’un convoi de première classe, pris aux deux compagnies, et conciliant, avec une sage économie, le décorum dû à la haute position financière du défunt… Le père n’a aucun doute, c’est de son enterrement qu’il s’agit, et dont son prévoyant fils fait l’occupation de ses malaises. Le fils rentre avec le mouchoir… Ah ! si c’eût été un père dans la moyenne des pères ordinaires… mais non, ce père-là ne dit rien à sa progéniture… la quitte souriant… s’en va à sa soirée, où il raconte la chose à quelques intimes… et spirituellement, et avec des détails gais. »

— « Fichtre ! voilà de l’héroïsme de la vie intime, du vrai et sans pose, et comme les Conciones de l’antiquité ne nous en offrent pas beaucoup, » jeta dans une bouffée de cigare, l’écouteur du récit.

— « Aussi était-ce un véritable homme de Bourse, reprit Blancheron, il avait le scepticisme carré et souriant qui est notre force à nous. »

Puis, au bout d’un silence, le boursier ajouta, en prononçant lentement ces mots : « Et dire qu’un monsieur, si admirablement équilibré, a été tué comme un lapin par un grain de plomb derrière l’oreille, sur l’annonce du mariage d’une petite fille qu’il entretenait ! »

Ces paroles dites, Blancheron tomba dans une rêverie profonde.

Blancheron, un coulissier, et un des plus fiers estomacs de la Bourse, était de ces natures énergiques, aux traits massifs, au masque opiniâtre, à la santé de peuple, portant dans toute sa personne, ce quelque chose de durement impérieux, qui marque et signe les conquérants de l’argent, petits ou grands, et qui ne sont pas de race juive. Dans son teint de bilieux-sanguin, commençait à se glisser une teinte olivâtre, ce reflet métallique de l’or sous la peau, si curieux à observer alors, dans le gaz bleuâtre du soir, sur les figures des gens de la petite Bourse du boulevard. Blancheron avait le tempérament haussier, c’est-à-dire une confiance insolente dans la providence de la cote, une heureuse prédisposition de la cervelle à croire à l’arrangement et à la réussite des événements, d’ici-bas, — et cela en ces années où tout réussissait à la France.

Habillé des vêtements amples d’un gros fermier anglais, l’homme de Bourse affichait, pour les choses de l’art et de la littérature, un mépris presque brutal, qu’il étendait aux hommes de ces professions ; et dans toute cette existence donnée à l’alea de l’argent, et, sans faste extérieur, il n’avait laissé pénétrer qu’une distraction, lui dévorant les deux cent mille francs qu’il gagnait : la maîtresse.

Le remisier Luzy formait le contraste le plus parfait avec Blancheron. Un joli et élégant petit homme, et coureur de lorettes, et frotté aux peintres et aux hommes de lettres, et dilettante de musique ; un garçon auquel les affaires venaient comme amenées par le charme qui se dégageait de lui, et possédant, au milieu de tout cela, un fonds de lazzaronisme, et un yacht sur la Méditerranée, dans lequel il disparaissait de la Bourse pendant trois mois, trois mois où, par une chance singulière, deux années, il avait évité les grands sinistres légendaires. Intelligent, habile, finaud, un des malins crayons de la coulisse, Luzy n’avait pas le grand flair de Blancheron, et surtout sa puissante imperturbabilité dans les coups de chien de la baisse, se contentant modestement de graviter dans la sphère des opérations de son ami.

De sa rêverie qu’il promenait d’un bout à l’autre du cabinet, sa courte pipe d’écume de mer aux dents, et avec le pas appuyé d’un marin, marchant les jambes écartées sur son tillac, Blancheron sortit tout à coup par ces paroles :

— « Eh bien, vrai, nom de Dieu, je me sens tout aussi fort que ce vieux bougre de père… et pour les machines de sentimentalité humaine et pour la souffrance physique, et pour les écroulements de liquidation… je suis l’homme qui s’en fout, tu le sais toi…, dis-moi alors pourquoi dans cette chair que tu m’as vu, aux journées de juin, donner à couper et à taillader comme si elle n’était pas à moi… un mot, un geste, un rien de cette sacrée femme, m’y fait plus mal que ne m’en a fait le bistouri du chirurgien… Oui, mon cher, cette grosse nature-là, car on ne peut certes pas dire de moi que je suis un nerveux, » — cria-t-il dans un éclat de rire hautain — « oui, moi, je souffre de la façon dont Juliette ouvre tout doucement la porte, quand elle rentre… Son tour de clef…, son pas même que j’entends venir, ce pas qui semble le même aux autres… c’est tout plein pour moi de choses douloureuses… Ah ! cette Phèdre ! ça a fait repousser chez elle un tas de sentiments jeunets, amoureux, poétiques, au milieu desquels mon prosaïque individu… »

Et allant et venant, parmi les phrases heurtées de sa rude lamentation, Blancheron jetait, par la porte battante, des ordres, pour la bataille de l’argent de la journée.

— « Comment est-on ?… La prime de deux sous pour demain ?… A-t-on les soixante mille pour Templier ?… Hein ? vous dites qu’on est à 70.75… Achetez-moi quatre-vingt-dix mille, et leste !… Vous, prenez-moi du dix sous fin prochain, et vendez moitié dont un. » Et dans son humeur massacrante, crossant à la fin un commis : « Et c’te réponse, ce sera-t-il pour demain, foutre ? » jeta Blancheron. Puis, revenant à Luzy :

— « Non, tu ne peux savoir, mon cher, le sens dessus dessous que met un cochon de rôle dans la caboche d’une femelle de théâtre… elle n’a jamais eu un sentiment bien passionné pour moi, c’est entendu… et elle ne se cachait pas pour me le faire entendre… mais, au fond, elle m’appartenait, elle était mienne… et cela par l’habitude, par des années de ménage, par la domination qu’une femme est toujours fière d’exercer sur un homme… et sur un vilain chien de ma nature. Mille tonnerres ! C’est le diable les femmes chez lesquelles un amour mort se réveille… tous les jours, je la sens se retirer de moi, se reprendre… et comme s’en aller de mes bras… Si c’était plus d’argent qu’elle voulait, on s’arrangerait pour lui en gagner, et on en gagnerait… mais contre ce fantôme tout à coup remonté dans son cœur… contre ce William Rayne, dont elle n’est pas même certaine de l’existence, que veux-tu qu’on fasse ! »

— « Va, mon cher, fit Luzy, c’est l’affaire encore d’un mois, quand Phèdre aura été jouée, la tragédienne rentrera dans son assiette bourgeoise, et tu retrouveras la Juliette d’autrefois. En attendant, elle est toujours ta maîtresse, n’est-ce pas ? »

— « En effet, elle est ma maîtresse, dit Blancheron sérieux, mais son amour pour moi, vois-tu, c’est celui d’une femme honnête qui n’aime pas son mari, et, c’est stupide, ça ne me suffit plus ! »

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