VI
Dans la salle emballée sous d’immenses bandes de toile écrue : la pleine nuit — une nuit dans laquelle il n’y a de lumineux que les petits carrés de feu, produits par la lumière du jour, passant à travers les rideaux rouges de la vitre des troisièmes loges, et le scintillement de saphir du lustre, pareil à un faisceau de stalactites, pendant dans les froides ténèbres, à la voûte d’un glacier.
Ça, et encore un peu de pâleur blême sur les cariatides des avant-scènes, sur les mythologies effacées du plafond, et sur le manche d’une contre-basse, émergeant au-dessus de la rampe, du noir profond de l’orchestre, voilà tout ce qu’on voit dans la salle vide, où, sur le rebord du balcon de la première galerie, se promène solitairement un chat blanc.
Sur la scène éclairée par deux quinquets à réflecteur placés dans les coulisses, il fait presque le sombre de la salle, avec dans les frises et les trouées des échafaudages, des lueurs bleuissantes, comme il s’en trouve dans la charpente d’un clocher d’église en construction, sous un clair de lune.
Là dedans des hommes en paletot et en chapeau rond, aux apparences de plumitifs besogneux, et des femmes en tenue de « brûleuse de maison », les mains enfoncées dans de vieux manchons : des espèces de larves bourgeoises se mouvant dans une sorte d’obscurité fantastique.
Et de temps en temps, dans le vide et la mort de la grande salle, frappée d’un vivant soleil sur son toit, vibre le roulement sourd de voitures, dont la sonorité tressautante a l’air de passer et peser dessus, ainsi que le feraient des charretées de moellons sur des catacombes.
Le Théâtre-Français, — privilège qu’obtiennent seules pour les pièces de l’ancien répertoire les célébrités dramatiques — le Théâtre-Français avait accordé à la grande tragédienne de l’Odéon, sa salle pour une douzaine de répétitions, avant celle de la pièce à l’étude, et c’était ce jour-là, la première répétition de Phèdre.
Les chaufferettes traditionnelles et monumentales de la maison de Molière ont été chargées et apportées sous les pieds des actrices, assises dans les bergères Louis XV du décor de la pièce qu’on doit jouer le soir.
Le souffleur a pris place à gauche du théâtre, à une petite table, sur laquelle on a apporté une lampe ; le vieux régisseur Davesne est à côté de lui, tournant le dos à un grand bâton au manche de velours rouge, accroché à un clou entre deux portants de coulisse.
Le directeur est installé à droite sur un canapé.
Dans le fond de la scène est suspendue, à moitié remontée, une immense cheminée en bois sculpté d’un drame du moyen âge ; et l’Hippolyte de Racine, très enrhumé et emmitouflé dans un cache-nez jusqu’au bout du nez, parcourt les planches, en battant la semelle.
— « Nous commençons, hein ?… Sommes-nous complets ? » dit la voix du directeur.
En ce moment Théramène, mis en retard par un rhumatisme, et appuyé sur une canne, arrive en clopinant, et en commentant tout haut une ordonnance de médecin, qu’il tient ouverte à la main.
— « Voyons, décidément, y sommes-nous ? » reprend le directeur.
— « Non, fait quelqu’un, il manque encore Œnone. »
— « C’est vraiment insupportable… On veut avoir des répétitions cousues… et c’est toujours comme cela… Commençons tout de même, ça la fera peut-être venir, d’autant plus qu’elle est en retard d’une bonne demi-heure. »
Et l’on commence dans l’éclairage gris de la scène, emplie comme d’un brouillard matutineux, et où l’on ne voit de blanc que le faux col des acteurs, et où les actrices jouent avec des visages d’ombre et des mains de lumière.
Arrive la scène II.
— « Monsieur Davesne ? » lance la voix du directeur.
Et pendant que le souffleur prononce tout haut :
« Hélas ! Seigneur, quel trouble au mien peut être égal ?
La reine touche presque à son terme fatal.
En vain à l’observer jour et nuit je m’attache ;
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Le vieux Davesne, avec sa barbe blanche, son veston vert, son pantalon jaune, ses chaussons de lisière par-dessus ses souliers, mime pudibondement, en des gestes resserrés et frileux qui se gracieusent, le récit de la confidente à Hippolyte.
— « La voilà ! la voilà ! » crie-t-on de la coulisse.
— « Quel saligot de fiacre ! Ah ! mes enfants, ne prenez jamais un vieux cocher ! » fait Œnone, un type de la menteuse au théâtre, tout en défaisant les brides de son chapeau ; et aussitôt elle donne à la Faustin les répliques de la scène III.
C’est curieux, bien curieux, et chez les artistes les mieux doués, et chez les acteurs les plus illustres, la naissance d’un rôle. Il faut voir la manière inintelligente, enfantine, avec laquelle ils commencent à le dire, ce rôle ! et l’ânonnement et la recherche niaise de l’intonation et du geste, et comme ce n’est que par une infiltration, lente, lente, lente, que la création de l’auteur les pénètre, les emplit, et déborde enfin de leurs êtres enfiévrés, mais seulement tout à la fin, dans un jaillissement de génie. M Mars disait : « Ce rôle, je ne l’ai point encore assez vomi ! » C’était avouer tout ce qu’il fallait à la consciencieuse artiste de temps, de travail, de tâtonnements pour arriver à la perfection, à l’idéal d’un rôle. Et cette poursuite du mieux, cette perpétuelle contention de la cervelle, cette inquiétude morale jusqu’au jour de la première représentation, donnent aux femmes une nervosité non encore décrite, une nervosité dont la peur se traduit chez elles, dans leurs rapports avec les gens de théâtre, par l’affectation d’une humilité excessive, qu’on sent toute prête à se rebeller dans un mouvement d’orgueilleuse colère. C’est ainsi que la Faustin, à une observation du directeur, lui disait avec une condescendance qui étonnait : « Oh ! si c’est votre sentiment, assurément je me trompe ! » — Mais la phrase obséquieuse était dite de la voix la plus rêche, et comme par une femme qui va égratigner. Il y a encore une particularité à noter chez les actrices, dans cette période de l’incubation d’un rôle, et surtout dans le labeur agaçant et contrariant des répétitions, elles sont comme enveloppées d’austérité, de froideur, d’insexualité. Elles semblent avoir déposé les grâces aimables de leur nature qu’elles apportent à toutes les choses de la vie ; elles n’ont positivement plus le sourire, et elles se montrent avec le sérieux d’hommes traitant une affaire.
— « Ça ne va pas, mais ça ne va pas du tout, aujourd’hui, » dit le directeur, en se frictionnant vivement les cuisses de ses deux mains ; « pour l’amour de Dieu, mesdames et messieurs, un peu de vigousse donc ! »
Il faisait un de ces jours, comme il en fait dans le climat Paris, un de ces jours où, sans qu’on sache pourquoi, l’activité et le ressort du Parisien sont comme endormis, un de ces jours veules, dans lesquels tout ce qui travaille de l’intelligence est sans entrain, et où l’air excitant, capiteux, endiablé de la capitale, semble lourdement rouler des bouffées de paresse.
Et la répétition ne marchait pas, et la Faustin, à tout moment, au milieu de ce qu’elle répétait, avait des petits clappements de lèvres stridents, et Hippolyte se plaignait « d’avoir mal à la voix » et annonçait qu’il ne pourrait pas jouer le soir, et Théramène scandait ses hémistiches par des gémissements douloureux, et le souffleur somnolait ; et dans les interruptions du texte de Racine, on entendait, un long temps, le souffle du lampiste dans les verres du lustre descendu, et qu’il nettoyait, et dont le tournoiement, entre ses mains, faisait le joli petit cliquetis d’un collier de pierreries au cou d’une valseuse.
Le chat blanc lui-même, fatigué de sa promenade sur le rebord du balcon, était allé se glisser dans l’entre-bâillement de la veste d’un machiniste, endormi plié en deux sur un X en bois, le menton dans la poitrine.
— « Tout cela, voyez-vous, fit le directeur en se levant impatienté, c’est de la mauvaise, mauvaise besogne…, non, il n’y a pas à creuser aujourd’hui… Tout le monde est à la mollesse… ce qu’il y a à faire, c’est de remettre à un autre jour.
Et la répétition était abandonnée au milieu du bruit de pas sonores, et la Faustin, ayant encore dans les yeux de la lumière des quinquets, tombait place du Palais-Royal, prise un moment de cette hésitation, qui vous fait demander, en sortant de ces endroits de nuit, si vous êtes dans du vrai jour ou dans du jour de rêve.