LVI
— « Au fond, décidément, qu’est-ce que c’est que votre ami Selwyn ? »
Cette phrase était adressée par la Faustin, à lord Annandale, après la sortie de son ami, venant de partir pour Munich, où on ne savait ce qu’il devenait pendant deux ou trois jours de chaque semaine.
Lord Annandale, occupé à allumer son cigare, en tira lentement une bouffée, regarda sa maîtresse en plein visage, et dit :
— « Georges Selwyn… c’est un sadique. »
Et sur une muette interrogation des yeux de la Faustin, il ajouta :
— « Oui, un homme aux amours… aux appétits des sens déréglés, maladifs… Mais qu’est-ce que vous… qu’est-ce que nous fait sa vie ? »
Et il se mit à se promener dans le salon, en laissant tomber de sa bouche :
« Une grande… une très grande intelligence… Un savoir immense… et un vieil ami de jeunesse. »
Puis là-dessus un silence.
— « Sortez-vous aujourd’hui, Juliette ? » fit-il au bout de quelques instants.
— « Non. »
Sur ce « non » lord Annandale se dirigea vers les écuries.
La Faustin pensait à la répulsion instinctive qu’elle avait éprouvée, à la première vue, pour cet inconnu, à la contrariété qui lui était venue de l’installation dans la villa de cet homme, tombé on ne sait d’où, au commencement de jalousie ressentie par elle de l’influence qu’il prenait tous les jours sur son amant. Elle lui en voulait même à cet homme, pour l’empreinte qu’il laissait de lui au fond de la songerie des gens avec lesquels il vivait, pour la sollicitation de leur curiosité, pour la hantise de leur cervelle par l’énigme de son trouble personnage. Elle se demandait quels pouvaient bien être les liens, les attaches, les rapports dans le passé de cet individu avec lord Annandale. Elle cherchait dans sa tête et s’étonnait que son nom n’eût jamais été prononcé devant elle. Et ses souvenirs allaient en remontant jusqu’à la première période de sa liaison avec le jeune noble anglais. Alors, dans le lointain de sa mémoire, lui revenait une nuit d’Écosse, une nuit dans une promenade éclairée par un clair de lune, qui faisait du grand parc aux vieux arbres, le paysage d’un monde céleste. Là, dans la candide nuit de lumière, à propos de rien, et sans qu’elle sût pourquoi, tout à coup son amant s’était jeté à ses pieds, avait embrassé ses genoux, la remerciant, en une humble adoration, du précieux don de son amour, et cela avec des tendresses mouillées de larmes, de la joie folle, des paroles délirantes, qui disaient, dans un tumulte désordonné de l’âme, que cet amour avait retiré sa jeunesse d’un milieu de salissantes débauches, de l’étreinte de redoutables passions inspirées par des lectures et des amitiés funestes, impies. Et le mot de tout à l’heure de lord Annandale : « Un vieil ami de jeunesse » lui faisait tout à coup apparaître Selwyn comme un des mauvais génies de l’adolescence et des premières années d’homme de son amant. N’avait-elle pas d’ailleurs saisi des bribes de sa conversation ! À ses oreilles, quand elle allait retrouver, dans quelque coin de parc ou de chambre, les deux amis, n’était-il pas parvenu un peu de l’âcre piment de sa parole, lorsqu’elle barbottait dans des détails sensuels, et des lambeaux de son éloquence en rut, et des morceaux de tableaux férocement érotiques, et des théories sur l’amour, où il y avait de l’assassin ? Quelquefois, en l’entendant indistinctement de loin, devant la gouaillerie méchante de tous ses traits, devant la jubilation raillarde de sa bouche, sous l’aigu vibrant de sa voix de fausset en joie, ne s’était-elle pas sauvée de l’homme, comme d’un apôtre satanique du mal, des passions mauvaises ! Et maintenant, depuis que ce Georges Selwyn était là, son amant ne lui arrivait-il pas dans les bras, à la suite des interminables causeries d’après dîner, comme si le verbe enflammé de son ami lui eût versé dans les veines un aphrodisiaque ! Et n’avait-elle pas, à l’heure présente, un peu peur de cet amour, de sa frénésie, de sa rage inassouvie et même du visage aimé, que la volupté faisait autrefois si doux, et où aujourd’hui, il lui semblait se glisser une expression étrange, presque cruelle !