LVII
Avec l’automne qui était venu, et les dernières fleurs mourantes et les premières feuilles tombantes, et les grands vents d’ouest dans les arbres gémissants, et le gris de l’eau immense, et le blafard de la vaste construction parmi l’éclaircie des arbres et le dessèchement des plantes grimpantes sous une pâle lumière, la Faustin avait été prise d’une singulière tristesse, d’une tristesse anxieuse, où il y avait comme une peur, une épouvante pour l’avenir, des lieux qu’elle habitait. Le moyen âge artificiel de certaines parties des constructions, la décrépitude hâtive des bâtiments à l’italienne, sous un ciel allemand, donnaient à la villa, certains jours, le caractère d’un décor tragique. Des pierres, sans qu’on puisse dire pourquoi, se dégageaient pour une personne dans une disposition nerveuse, de sombres pressentiments. Puis la Faustin savait maintenant que la petite chapelle gothique qu’elle avait d’abord prise pour une fantaisie architecturale de l’ancien propriétaire, était un caveau, et que la femme aimée avant elle dans ce coin de terre, y était enterrée avec l’enfant qu’elle avait mis au monde. Et elle revoyait la jeune et amoureuse princesse, ainsi qu’elle avait été exposée et déposée dans sa sépulture, ensevelie sous les fleurs, et tenant de ses deux mains croisées sur sa poitrine, son enfantelet mort. Et cette grande propriété maintenant avait pris à ses yeux l’aspect d’un de ces logis, où est arrivé un grand malheur, et où, en dépit du changement des hôtes, du soleil entrant par les fenêtres rouvertes, de la joie toute neuve qu’on y apporte, reste éternellement enfermée une morne désolation.
Et encore, dans cette villa, les individus avec lesquels elle vivait : la vieille Anglaise, le diplomate, l’honorable George Selwyn lui apparaissaient comme des êtres troublants, alarmants, comme une humanité drolatique ou macabre, un peu effrayante. Même l’automatisme de ces grands laquais de six pieds, à figure de personnages de cire, se levant tout d’un ressort à son passage dans l’antichambre, lui faisait naître parfois dans le cerveau l’idée qu’elle vivait non en un milieu réel, mais dans un monde vilainement fantastique, et mettait une sorte d’inquiétude morale d’un instant dans la Parisienne, dans la femme ayant vécu jusqu’alors en des appartements riants, avec des hommes et des femmes constitués humainement.
Dans ses jours de désœuvrement, la Faustin parcourait les chambres inhabitées, se cognant, dans la pénombre des persiennes fermées, à un berceau d’enfant, à des reliques de famille, comme abandonnées dans la fuite précipitée d’une habitation maudite.
Au milieu de ces objets hétéroclites, il y avait un petit meuble, une sorte de chiffonnier devant lequel une puissance invisible la ramenait toujours. La princesse Frédérique avait eu un goût passionné pour les dentelles, et le chiffonnier, sur des étiquettes collées sur les tiroirs, portait écrit de sa main, en de délicates pattes de mouches : Malines, Valenciennes, Chantilly, Alençon, Angleterre.
Poussée par une impulsion bizarre, la Faustin ouvrait tour à tour chacun de ces tiroirs, dont elle regardait le vide… restant, des temps infinis, immobile devant le meuble, à rêvasser, à penser que la maison habitée par elle, était une maison qui portait malheur, une maison fatale.