VII
— « Ma sœur est levée ? » — jetait un matin la maîtresse de Carsonac à la femelle — factotum de sa sœur.
— « Non, pas encore… madame est en train de lire ses journaux… Madame, à ce qu’il paraît, n’a jamais eu une si belle presse… C’est à propos du bénéfice d’hier, vous savez ? »
— « Ah ! ma brave Guénegaud, ma sœur est heureuse d’avoir à son service une femme comme vous… la mienne, n’ai-je pas été obligée de la ficher à la porte ! Mademoiselle, qui va être mère, recevait dix francs des fournisseurs, pour les avertir toutes les fois qu’il entrait de l’argent à la maison… et la petite poison, vous ne savez pas ce qu’elle m’a dit, après que je lui ai donné ses huit jours : « Au revoir, madame, au coin de la borne, où on vous crachera dans la main ! »… Et vos douleurs, vous n’en souffrez plus, ma bonne Guénegaud ? »
— « La santé va très bien ! » fit Guénegaud d’un ton froid, et comme en garde contre les amabilités de la sœur de sa maîtresse.
Guénegaud, une femme de cinquante ans, à la carrure hommasse, et qui, sous un pince-nez toujours à cheval sur son nez, étalait les traits d’un robuste avoué de campagne en bonnet de linge, Guénegaud, en dépit de sa torve physionomie d’un homme de loi, crayonné par Daumier, était attachée aux intérêts de sa maîtresse par une de ces espèces de religion, que certaines natures rustaudes du peuple éprouvent pour des maîtres vivant dans une gloire de demi-dieux.
— « Alors on peut entrer, n’est-ce pas ? »
Guénegaud s’inclina et ouvrit la porte.
La Faustin était dans son lit, tout recouvert de journaux de théâtre dépliés, sentant encore l’encre d’imprimerie, amoncelés ici par place, dévalant là, le long de la fine toile de Hollande, et, au bout de deux ou trois temps d’arrêt d’une seconde, chutant l’un après l’autre sur le tapis, avec le bruit de feuilles sèches. La tragédienne, la tête soulevée sur deux oreillers, ses bruns cheveux dénoués et épandus autour de son visage, reposé, souriant, animé d’un bonheur rose, avait les genoux relevés en façon de pupitre pour sa lecture ; et dans l’effort qu’elle venait de faire, en coupant du dos d’une main impatiente un journal louangeur, la patte d’une des épaulettes de sa chemise s’était cassée, et laissait voir nus, une épaule et un bout de sein.
— « Toi, d’aussi bonne heure… Qu’est-ce qui t’amène ? »
— « Je vais te dire ça… et tu es contente de tes journalistes ? »
— « Tous plus caressants l’un que l’autre… et c’est une attente de mon début dans Phèdre, à… me rendre fière… mais raconte-moi ta machinette. »
— « Nous donnons après-demain un grand dîner… un dîner d’affaires, tu as compris… il y a d’abord en jeu une adaptation de la dernière pièce de Carsonac pour Vienne… Oh ! tu sais, sa pièce : c’est jeune et ça a du cœur… Nous aurons un succès là-bas… Puis pas mal de politesses diplomatiques… et encore un tas d’engrenages de machines… Toi, il a quelque chose à te demander, je ne sais quel petit service de recommandation… tu n’ignores pas du reste l’importance qu’il attache à t’avoir… pardié, il ne t’aime pas !., mais qu’est-ce qu’il aime… crois-tu que c’est moi… Oh ! oh ! voilà du nouveau, merci… j’espère que la province se conduit d’une manière distinguée à ton égard. »
Et la sœur examinait, posé sur un petit bonheur du jour, un rameau d’or, un rameau de laurier, portant sur chacune de ses feuilles le nom d’un rôle, avec cette inscription :
THÉÂTRE-FRANÇAIS DE ROUEN
À JULIETTE FAUSTIN
SES ADMIRATEURS
— « Oui, ça vient d’arriver ces jours-ci… une surprise… pour cette série de représentations que j’ai données, cet été, pendant mon congé, mais vraiment, ma petite Maria, tu tiens beaucoup à ce que j’aille à ce dîner ?… c’est que ton monde… vois-tu… il me dégoûte un peu. »
— « Moi aussi !… après, nous t’inviterons qui tu voudras… Je n’ai pas besoin de te dire que l’invitation est également pour Blancheron. »
— « Oh ! il ne viendra pas… lui ! il prétend que vous êtes la maison de Paris, d’où l’on sort toujours avec mal à l’estomac après dîner. »
— « Voyons, est-ce si mauvais que cela, Juliette ? »
— « Tu sais, il est l’homme qui a ses idées sur la nourriture… tu ne l’en feras pas revenir… Mais je n’y pensais plus, je me suis engagée à donner à dîner justement, ce jour-là, à un de ses amis… tu le connais, tu t’es trouvée à Sainte-Adresse avec lui, c’est le petit Luzy… une partie de spectacle arrangée… Bah ! je les laisserai aller tout seuls… et j’irai te retrouver aussitôt qu’ils seront partis… Et est-il toujours aussi foncièrement méchant, ton Carsonac ? »
— « Que veux-tu ?… cet homme avec son commencement d’affection nerveuse, et le bifteck saignant qu’il a toujours dans le dos… oui, un traitement russe… puis pas une minute de sommeil… le pauvre chéri passe toute sa nuit à se promener dans sa chambre, comme un vrai chat-tigre… en fumant des cigares et en buvant des petits verres… ça ne prédispose pas, cela, à la charité chrétienne. Après tout, on s’y fait très bien, je te le promets, à la vie d’agrichement… et ça me manquerait peut-être, si tout à coup il allait devenir un imbécile bonasse… et, sais-tu, il est menacé que ça lui arrive !… C’est promis, n’est-ce pas, pour la soirée, je compte sur toi… Mais tu es gentille comme tout ce matin ! »
Et en jouant et en batifolant, les lèvres de Maria, dans un murmure qui disait : « Ta peau, une peau douce comme la rampe d’un escalier de Mont de Piété » coururent sur l’épaule de la Faustin, qui coupa brusquement les tendresses de sa sœur par ces mots : « Finis, tu sais que je n’aime pas ces jeux-là. »