Scène III
L’EMPEREUR TARTARE, L’IMPÉRATRICE.
(L’Empereur s’avance tandis que les quatre guerriers de sa suite restent en arrière. Sur un signe de l’Impératrice, les filles d’honneur et les autres assistans reculent jusqu’au fond de la scène.)
L’Empereur, ployant le genou devant elle comme le jour du sacre. — souveraine, ô guerrière ! Puissent, un jour, s’éclaircir pour vous les destins noirs !
(Il se relève.)
L’Impératrice, tremblante. — Ah ! laissons les formules vaines ! Les minutes nous sont avarement comptées… Bas les masques, et parlons vite : qui êtes-vous ? Un Tartare, hélas ! n’est-ce pas ?… Sans cela, vous n’auriez pu franchir leur cercle de fer… Un Tartare, dites ?
L’Empereur. — Oui !
L’Impératrice. — Un espion, alors, quand vous vîntes le jour du sacre ? Rien qu’un espion, hélas !
L’Empereur. — Non ! Un qui jouait sa vie, ce jour-là, comme à présent, pour sauver la vôtre.
L’Impératrice. — Ah ! ma vie n’importe plus, et le droit de la sauver n’appartient à personne… Auprès de l’Usurpateur qui règne à Pékin, quel rôle est le vôtre ?… Ministre secret pour les aventureuses besognes ? Non, grand dignitaire plutôt, dites ?
L’Empereur. — Oui.
L’Impératrice. — Et prince ?
L’Empereur. — Eh ! qu’importe qui je suis ! C’est de Votre Majesté qu’il s’agit, non de moi-même. Daignez entendre ce que l’Empereur…
L’Impératrice, interrompant. — Où est-il, votre Empereur ? À la tête de ses armées ?
L’Empereur, avec embarras. — Mais… non, dans son palais, là-bas… Les rites, je ne vous l’apprendrai point, ne lui permettent pas d’en sortir.
(Pendant tout ce dialogue, on ne cesse d’entendre, dans les lointains de la ville, le canon de la bataille.)
L’Impératrice. — Les rites, ah ! les rites !… Vous voyez ce que j’en fais, des rites, moi qui suis la fille des Ming, la fille du Ciel et de l’Invisible… Je parais au milieu de mes soldats, je me bats comme eux !… Et c’est lui, votre Empereur-fantôme, qui ose m’envoyer un message ?
L’Empereur. — Un message de grâce, on ose toujours…
L’Impératrice. — Dites plutôt qu’un message de grâce, c’est ce que l’on devrait oser le moins, lorsqu’on est lui et qu’il s’agit de moi !… Ah ! en effet, ils s’y entendent, les Tartares, à faire grâce !… Vous venez de traverser ma ville de Nang King, et vous avez vu ? C’est beau, n’est-ce pas, leur œuvre ?…
L’Empereur. — Hélas ! J’ai vu, oui, avec horreur… Mais, je puis l’attester sur ma vie, tels n’étaient pas les ordres qu’il avait donnés, mon souverain…
L’Impératrice. — Ah !… Un souverain alors qui n’a même pas la force de se faire obéir !… D’autres que vous, en effet, me l’avaient dit… Je le haïssais déjà, de cette indéracinable haine de race que vous savez ; à présent le mépris s’y ajoute. Oh ! cet Empereur, qui fume l’opium dans son palais de momie, tandis que ses hordes de soldats vont à leur gré, à travers les provinces, laissant des traînées rouges et des charniers pour les vautours !… Et si, par impossible, je m’humiliais jusqu’à l’accepter, sa grâce, qui me la garantirait après tout, puisqu’on ne lui obéit pas ?… Contre cette armée de bêtes fauves, qui était là tout à l’heure, et va revenir hurler la mort derrière cette muraille, qui donc le ferait respecter, l’ordre de grâce de votre Empereur-fantôme ?… Mais qui ?
L’Empereur. — Moi !
L’Impératrice. — Vous ! (Plus douce et plus troublée.) Vous ! Peut-être en effet, car vous ne semblez pas de ceux à qui l’on ose désobéir… Du reste, votre superbe audace, de reparaître à cette heure !… Mais, si elle ne trompe pas, la loyauté que je lis dans vos yeux, cassez le jeu que vous faites, et, cette fois, répondez : Qui êtes-vous ?
L’Empereur. — Qui je suis ? Jusqu’ici rien ; inexistant comme une fumée dans de l’ombre ; rien, mais demain tout, peut-être si vous vouliez,… demain tout, et rayonnant à vos côtés comme un soleil dans de l’éther bleu…
L’Impératrice, reculant. — Ah ! vous vous souvenez trop de mon indulgence, naguère, à tolérer vos énigmes. Dans le parfum de l’encens, dans la pompe et les atours, j’avais la faiblesse d’une femme. Aujourd’hui, non, vous me retrouvez plus haute et plus inaccessible, précisément parce que je suis vaincue et que je vais mourir.
L’Empereur, s’inclinant devant elle. — Oh ! souveraine, jamais vous ne me fûtes plus sacrée… Ne vous offensez pas de mes paroles et pour un temps encore laissez-moi mon masque et mon mystère. Écoutez seulement ceci : échappé de ce même palais où, il y a quinze jours à peine, vous m’étiez apparue dans la splendeur impériale, je courais vers Pékin, pour demander à l’Empereur, que vous haïssez tant, d’arrêter l’horrible guerre. En route, j’ai su qu’elles marchaient comme la foudre, nos armées tartares, et j’ai rebroussé, de toute la vitesse de mon navire et de mes chevaux, pour les donner de moi-même, les ordres d’apaisement et de trêve ; j’en avais le droit, tenez : voici le sceau qui m’accorde, au nom des Tsin, les pleins pouvoirs. Vous l’avez dit, je ne suis pas de ceux à qui l’on ose désobéir,… du moins en face, quand c’est moi-même qui parle… J’ai appris maintenant comment on ordonne et comment on impose… Daignez seulement permettre aux vôtres de faire les signaux qui demandent grâce,… rien qu’un pavillon hissé là sur une tour,… et pas une de leurs têtes ne tombera, je le jure…
L’Impératrice. — Pour m’offrir cela, prince, il faut que vous ne soyez pas de sang impérial… La Fille du Ciel n’accepte point la merci d’un Tartare !…