‹ La Fille du CielChapitre 33 sur 52 · Scène IV

Scène IV

LES MÊMES, PRINCE-FIDÈLE, UN VEILLEUR, puis LE CHEF DES SOLDATS, et LES SOLDATS.

Un veilleur, criant du haut d’un mirador démantelé qui est au faîte des remparts. — Une armée, là-bas, là bas !… Ils reviennent, les Tartares Des milliers, des milliers… Dans le crépuscule, au loin, c’est comme une traînée noire…

Prince-Fidèle. — La distance ?

Le veilleur. — Au tournant du fleuve, leur avant-garde arrive… Ils remontent par la longue avenue de Sitche-Men.

Prince-Fidèle. — Allons, leur dernier assaut… Au tournant du fleuve seulement… Donc, il nous reste une demi-heure…

Le veilleur. — Ils allument des torches… Et maintenant j’entends sonner leurs trompes de guerre.

Prince-Fidèle. — C’est bien !… Nous serons prêts…

L’Empereur, implorant à mains jointes. — Souveraine !

L’Impératrice, comme prête à céder. — Pour moi, non !… J’ai dit ma volonté. Il suffit !… (Désignant les soldats.) Mais tous ces braves-là, qui tombent d’épuisement, de faim et de soif… (À Prince-Fidèle.) Eh. bien ! oui, pour eux, qu’on les fasse, les signaux qui demandent grâce.

Prince-Fidèle, avec stupeur. — Les signaux qui demandent grâce ?…

L’Impératrice. — Oui, j’ai bien dit cela, ô mon noble sujet ! Je l’ai bien dit !… Ma mort doit suffire aux vainqueurs. Puisqu’il n’y a plus d’espoir, à quoi bon ce carnage de la fin ?… Les signaux, qu’on les fasse !

Prince-Fidèle. — Pas un seul des combattans ne se rendra.

L’Impératrice. — Cependant, si je l’ordonne !… Ne suis-je déjà plus l’Impératrice ?

Prince-Fidèle. — Soumis en toutes choses à votre volonté, à cet ordre-là seulement vos soldats n’obéiront pas.

L’Impératrice, aux soldats. — Est-ce vrai ?… Est-ce vrai ?… Mes amis, à présent, je l’exige, vous m’entendez !… Oh ! vous m’épargnerez cet excès d’angoisse, vous, mes chers révoltés !… Vous ne voudrez pas que je sois emportée dans l’autre monde sur les flots de votre sang…

(Les soldats baissent la tête et restent immobiles, tenant toujours leurs armes.)

Le chef des soldats, après un silence. — Majesté, le Prince a déjà répondu pour nous tous ! Non, nous ne voulons pas de grâce.

L’Impératrice, revenant vers l’Empereur dans une excitation soudaine de triomphe. — Ah ! vous le voyez, me voici comme votre Empereur tartare : on ne m’obéit pas !… Allez le lui dire, à votre maître… Et en même temps, vous lui conterez comment on sait mourir dans le palais des Ming… Allez, Seigneur, vous avez votre congé.

L’Empereur, implorant avec plus d’instance. — Souveraine !… Et si c’était moi, à présent, qui l’implorais la grâce,… la grâce de rester ici et de tomber à vos côtés…

L’Impératrice. — L’honneur de tomber aux côtés de l’Impératrice, je ne l’accorde qu’à ces braves, — qui sont de ma race, entendez-vous, — et qui ont prodigué leur sang pour me défendre. Allez, Seigneur, j’ai dit. (Se rapprochant de lui, parlant très bas et vite, cette fois, comme une affolée.) Un seul mot encore pourtant… Mon fils, autour de qui l’armée du Sud tient toujours… Mon fils…, puisque vous semblez tout oser et tout pouvoir,… essaieriez-vous de le délivrer, lui ?… Mais non… quand c’est la mère qui parle en moi, je déraisonne et ne sais plus… Essayer cela, ce serait trahir le maître que vous devez servir…

L’Empereur. — Je ne sers point de maître, je suis au-dessus des trahisons, libre comme les Dieux et seul devant ma conscience… J’essaierai… Je vivrai pour essayer…

L’Impératrice. — Faites ainsi !… Et, à ce prix-là,… plus tard, dans les nuages où tous les morts se retrouvent et se fondent,… mes Mânes ne seront point hostiles aux vôtres… Maintenant, allez. Seigneur… Nos dernières minutes nous sont nécessaires… (À Prince-Fidèle en lui faisant signe d’emmener l’Empereur tartare.) Prince, l’audience est close.

Prince-Fidèle, à l’Empereur qui hésite à s’éloigner, comme sur le point de faire quelque révélation décisive. — Venez, Seigneur. Vous avez entendu notre souveraine vous donner congé.

(Il veut l’entraîner vers la partie des murailles par où il était descendu.)

L’Impératrice, désignant la porte de bronze barricadée par des madriers. — Non, ouvrez cette porte : nous en avons le temps. Une dernière fois, je veux que l’on sorte de mon palais comme si j’avais encore la liberté et la puissance… Ouvrez ! (Des soldats se précipitent, font tomber les madriers et ouvrent à deux battants la porte.) Rendez les honneurs au messager de grâce !…

(Les soldats mettent un genou en terre, le gong et les trompettes sonnent.)

L’Empereur. — Oui, messager de grâce, malgré vous et quand même !… (Se retournant sur le seuil et parlant comme un illuminé.) Du haut des nuées de l’orage sombre, le Dragon saura descendre… Et dans ses serres, il recueillera doucement, malgré lui, le beau Phénix qui avait voulu mourir…

(Il sort suivi des quatre guerriers tartares. Les soldats barricadent à nouveau la porte avec des madriers et des pierres.)

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