Scène V
LES MÊMES, moins L’EMPEREUR et LES TARTARES.
L’Impératrice, tandis que les filles d’honneur reviennent l’entourer. — Quel est cet homme… qui ressemble à un Dieu ?
La Perle. — En tremblant nous le regardions de loin…
Élégance. — Ses yeux rayonnaient d’amour sublime…
Cinnamome. — Mais Votre Majesté, si bonne envers tous, semblait hautaine envers lui.
L’Impératrice, sans répondre, répétant comme en rêve la phrase du sacre. — « Soyez attentive et anxieuse comme si vous portiez dans vos mains un vase trop rempli d’eau, dont pas une goutte ne doit tomber. »
Le veilleur, criant du haut du donjon qui surmonte la porte. — Les torches de leur avant-garde arrivent au tournant de l’avenue de l’Est… On commence d’entendre rouler les chariots de leur artillerie…
L’Impératrice. — Déjà, au tournant de l’avenue de l’Est !… Pour venir à nous, la mort a des ailes… (Elle prend elle-même la coupe emplie de poison que Cinnamome avait cachée derrière une pierre.) Allons, c’est l’heure !… (Aux filles d’honneur qui l’entourent, désignant le bûcher.) Quand le breuvage aura fait son œuvre, vous m’étendrez ici, et, dès que la flamme montera, bien haute et claire, alors, votre service à jamais terminé auprès de votre souveraine, vous viderez aussi le bol d’or, pour me suivre… (Elle laisse redescendre le bol de poison quelle avait commencé d’élever jusqu’à ses lèvres.) Prince-Fidèle,… j’aurais voulu lui dire adieu… Qu’il vienne !…
(Pendant le dialogue précédent, Prince-Fidèle, au fond de la scène, une torche à la main, dirigeait un groupe de soldats armés de leviers et de pioches.)
Cinnamome. — Là-bas, n’est-ce pas lui ?
(Prince-Fidèle fait signe aux soldats de déplacer un rocher, qui démasque une étroite porte de bronze.)
L’Impératrice. — Ah ! j’ai compris…
La Perle. — Que fait-il ?…
L’Impératrice. — Ce qui devrait être fait… Jugeant, lui aussi, que l’heure est venue pour moi de m’endormir, il préparait ma couche ; ces galeries souterraines abritent mon tombeau. (La porte de bronze s’ouvre. La Perle se jette à genoux et cache son visage. Lotus-d’Or, restée un peu en dehors du groupe, s’est agenouillée près de Porte-Flèche et lui parle bas, en lui soutenant le front.) Inutile à présent, ce tombeau orgueilleux, dès longtemps édifié dans le mystère… Là plutôt, là parmi la belle flamme et la tumultueuse fumée, mon âme s’envolera vers les nuages… Rien de moi ne restera, que les mains d’un Tartare puissent profaner ; ils m’auront cernée vainement, je leur échappe dans l’air…
Élégance, s’agenouillant aussi. — Mais, souveraine, puisqu’il est caché, ce tombeau, puisqu’il est inviolable, laissez au moins vos filles vous ensevelir là, dans la magnificence… Laissez, de grâce, bien-aimée souveraine !… Cette flamme, pourquoi cette flamme ?… Non, c’est trop horrible.
L’Impératrice. — Enfant, ignores-tu donc l’histoire de notre race ?… Mon ancêtre, vaincu ici même, vaincu comme je le suis, et qui s’était donné la mort… Une heure après, sa tombe violée, son corps dans la rue, jeté en pâture aux chiens et aux vautours… Allons, j’ai dit ma volonté… Prince-Fidèle, va l’appeler ; il s’épuise à d’inutiles besognes ; son sang coule,… tiens, inondant sa robe… Sa blessure s’est rouverte, il n’y prend pas garde… Au moins qu’il ait le temps de recevoir mon adieu… Va ! je le veux…
(Élégance se relève et fait quelques pas vers le Prince. Pendant le dialogue précédent, Prince-Fidèle a fait allumer d’autres torches et les soldats qui les portent sont entrés dans le souterrain.)
Élégance, s’avançant vers Prince-Fidèle. — Prince !… L’Impératrice…
(Prince-Fidèle s’approche aussitôt de l’Impératrice.)