IV
Souvent, Alphonse Maigret avait gémi sur la révoltante inégalité des classes. La vue de la richesse crevant d'apoplexie à côté de la misère s'étiolant dans le marasme et la phthisie, navrait son coeur d'une indicible tristesse. Il était trop grand pour envelopper l'humanité dans une orgueilleuse malédiction, mais trop courageux aussi pour ne pas chercher un remède aux maux dont l'aspect affligeait son âme. La politique coloniale anglaise, cauteleuse et oppressive alors, lui parut détestable; tous les efforts d'Alphonse tendirent à combattre son influence. Mais à mesure qu'il avança dans ses recherches sur le droit naturel des gens et sur les rapports des membres d'une communauté entre eux, Alphonse comprit l'immense action des formes gouvernementales et se créa un système organisateur que n'auraient pas désapprouvé les réformateurs modernes. Ce système peut être résumé par quelques aphorismes:
La terre est le principe de toutes choses; tous les hommes doivent avoir part à ses bienfaits; donc la terre ne doit point être le partage exclusif de quelques-uns, donc la terre doit être affranchie, donc, enfin, la tenure seigneuriale doit être abolie[4].
[Note 4: Le système féodal n'a été aboli au Canada qu'en 1855.]
Tous les hommes sont égaux devant la nature, donc ils doivent être égaux devant la loi. Le peuple est souverain; il dispose de tout, parce qu'il peut tout; donc il a le droit de nommer et de révoquer ses législateurs, donc la Noblesse héréditaire doit être supprimée.
Toutes les fractions d'un état social quelconque doivent travailler à équilibrer l'entier, et tous les états sociaux à équilibrer l'humanité; donc chacun de nous doit travailler, dans sa sphère, à l'égalité des conditions, au nivellement des castes.
Pour instrument de ce travail, nous avons le _progrès_.
Le progrès, c'est la manne donnée aux peuples.
Le désir du progrès révèle un esprit magnanime, car le progrès est le fils aîné de la vertu.
Le progrès, c'est l'acheminement vers la perfection.
La perfection, c'est Dieu.
Le progrès, c'est la réflection de la lumière spirituelle sur tous les actes physiques ou moraux.
Vouloir le progrès, c'est vouloir la radiation du mot ÉGOÏSME, puisque c'est vouloir une commune participation aux bénéfices de l'intelligence.
Vouloir le progrès, c'est vouloir la radiation du vieux PRIMO MIHI, puisque c'est vouloir une commune participation aux bénéfices de la vie matérielle.
Le progrès, c'est l'égalité, la fraternité.
C'est la mise en pratique de la plus belle des vertus théologales.
Point de progrès, si les masses ne prennent part à ce sacrement qu'on nomme science, ici, dans ce palais; nourriture animale, là-bas, dans cette mansarde.
Le progrès appartient à tout le monde, c'est un lot commun, chacun a donc le droit de venir s'asseoir à sa sainte table.
A cette table, il n'y a pas d'Amphitryon, pas de parasite, mais il y a des frères commensaux.
Le progrès compose l'air hygiénique que nous respirons; il nous pénètre par tous les pores, dans une atmosphère vraiment démocratique.
Le simoun de l'absolutisme dessèche son fluide prophylactique et vivificateur.
Le progrès fleurit au sein de la démocratie, il s'étiole et s'alanguit sous le souffle pestilentiel de la tyrannie.
L'homme doit sans cesse aspirer à la liberté complète, ou au pouvoir d'exercer à son gré toutes ses facultés avec les droits d'autrui pour bornes et sa conscience pour règle.
La LIBERTÉ COMPLÈTE c'est:
La liberté religieuse; La liberté d'enseignement La liberté de conscience; La liberté de la parole; La liberté de la presse; La liberté d'industrie; La liberté individuelle.
Il viendra un temps où l'homme ne relèvera que de l'opinion de ses semblables.
Alors, il n'y aura plus de lois prohibitives.
C'est ainsi que j'interprète la parole de Jésus:
«Mon royaume n'est pas de ce monde.»