Scène VI.
REGINALD, CHAMPRIGAUX.
REGINALD, la regardant sortir.
L’excellente femme !… je crois que je pleure, diable m’emporte !
CHAMPRIGAUX.
N’est-ce pas qu’elle est aimable ?
REGINALD.
Adorable !… Voilà une tante !… une tante modèle !… comme on n’en fait plus… Dieu ! que feu mon oncle a dû être heureux !…
CHAMPRIGAUX.
Il ne tient qu’à vous de l’être autant… celle qu’on vous offre…
REGINALD.
Encore !… laissez celle-là tranquille… Tenez, si je changeais d’idée, si jamais je devais me marier.. voilà le caractère, l’esprit, les manières que je voudrais…
CHAMPRIGAUX, vivement.
Hein ?… vous dites…
REGINALD.
Que je voudrais une femme exactement semblable à ma tante.
CHAMPRIGAUX.
Eh bien ! épousez-là.
REGINALD.
Vous croyez plaisanter, Champrigaux ?… Si ma tante avait seulement vingt ou trente ans de moins…
CHAMPRIGAUX.
Vous en seriez amoureux ?…
REGINALD.
Comme un fou.
CHAMPRIGAUX.
Vous l’épouseriez ?..
REGINALD.
Àl’instant.
CHAMPRIGAUX, à part.
Oh ! quelle inspiration. (Haut.) Mon cher ami, je vous marie ce soir.
REGINALD.
Avec ?…
CHAMPRIGAUX.
Avec votre tante…
REGINALD.
Hein ?
CHAMPRIGAUX.
Vous la trouvez trop âgée… c’est juste, et vous demandez vingt ans de moins… Ce n’est pas assez… je vais lui en ôter cinquante.
REGINALD.
Vous allez…
CHAMPRIGAUX.
Lui ôter cinquante ans bien comptés.
REGINALD, à part.
Voyons donc un peu… est-ce que Champrigaux serait un vieux mauvais plaisant qui veut rouer les dragons de sa majesté ?.. Attends, attends… (Haut.) Ça va… Je vous prends au mot… (S’appuyant sur l’épaule de Champrigaux.) Vous allez donc me rendre ma tante fraiche et jolie…
CHAMPRIGAUX.
Comme à dix-huit ans.
REGINALD.
Elle n’aura plus de rides ?
CHAMPRIGAUX.
Pas une seule.
REGINALD.
Ses cheveux blancs…
CHAMPRIGAUX.
Deviendront d’un blond charmant.
REGINALD.
Ses dents…
CHAMPRIGAUX.
Repousseront comme des perles.
REGINALD, lui tapant dans la main.
Affaire arrangée, pacte conclu, monsieur le magicien.
CHAMPRIGAUX.
Magicien ?… vous êtes bien bon… magicien… par hasard.. Tenez, écoutez-moi un instant…
REGINALD.
Je suis tout oreilles… (À part) Ce vieillard est très-divertissant…
CHAMPRIGAUX, à part.
Ah ! tu aimes le merveilleux… tu vas en avoir.
REGINALD, à part.
Voyons comment il se tirera de là.
CHAMPRIGAUX.
En 1775… il y a neuf ou dix ans… nous étions encore à la Guadeloupe, madame la baronne et moi… un soir, par le tems le plus affreux, un voyageur demande l’hospitalité… elle lui est accordée avec empressement… Le lendemain, au moment de se remettre en route, Il me prend à part et me dit : « Monsieur, en retour du franc et bon accueil que j’ai reçu dans cette maison, veuillez accepter un petit présent… Cette fiole contient une liqueur, dont la propriété est de rajeunir à l’instant le vieillard qui parviendra à inspirer de l’amour, malgré les infirmités et les désagrémens de son âge.
REGINALD.
Ah !… Eh bien ! vous ?..
CHAMPRIGAUX.
Quoi ?..
REGINALD, riant.
Les désagremens…
CHAMPRIGAUX.
Je ne sais à quoi ça tient, mais je n’ai jamais pu inspirer la plus petite passion…
REGINALD.
C’est étonnant !.. À ces paroles, vous avez jeté à la porte l’insolent qui osait se moquer de vous.
CHAMPRIGAUX.
C’est précisément ce que j’allais faire… lors qu’il me dit son nom.
REGINALD.
Et ce nom était ?..
CHAMPRIGAUX.
Cagliostro.
REGINALD.
Cagliostro !..
CHAMPRIGAUX.
Vous ne riez plus ?…
REGINALD.
Si fait… (À part.) Je serai donc toujours poursuivi par ce nom-là !
CHAMPRIGAUX.
Osez donc douter encore du pouvoir qui m’a été remis par Cagliostro lui-même, par le diable en personne… Vous êtes amoureux de votre tante, à vingt ans. Eh bien ! je n’ai plus qu’à la décider à boire de mon élixir, juste ce qui suffira à lui ôter cinquante ans.. de sorte qu’il lui en restera dix-huit… Et tenez, pour vous en donner d’avance une idée… (tirant un portrait de sa poche) regardez ce portrait.
REGINALD, le prenant, et avec transport.
Dieu ! la divine créature ! Quelle est donc cette jeune fille ?… quelle est-elle ?
CHAMPRIGAUX.
C’est…
REGINALD.
C’est ?..
CHAMPRIGAUX.
Votre tante à dix-huit ans.
REGINALD.
Ma tante !.. si jolie !
CHAMPRIGAUX.
Voilà ce qu’elle a été, ce qu’elle va être pour la seconde fois… Gardez le portrait, pour établir la comparaison..
REGINALD.
Oh ! oui, je le garde… Allons, monsieur l’élève de Cagliostro à l’œuvre !…
CHAMPRIGAUX.
Ah ! j’oubliais… Je vous ai promis de rendre la jeunesse à votre tante… mais non de lui rendre la mémoire.
REGINALD.
Comment ?
CHAMPRIGAUX.
Elle n’aura plus aucun souvenir du passé… elle ne vous reconnaitra même pas.
REGINALD.
C’est égal, allez toujours !… Eh ! mais à mon tour, je fais une réflexion… est-ce qu’un neveu peut épouser sa tante ?
CHAMPRIGAUX.
Ça ne se voit pas tous les jours… mais il est avec le pape des accommodemens.
REGINALD.
Soit… je m’arrangerai avec le pape, et j’épouserai ma tante… Mais…
Air du Dieu et la Bayadère.
Rendez-lui sa jeunesse.
CHAMPRIGAUX.
Comptez sur ma promesse.
REGINALD.
Et son joli minois.
CHAMPRIGAUX.
Le même qu’autrefois.
REGINALD.
Ses yeux pleins de tendresse.
CHAMPRIGAUX.
Ses yeux pleins de tendresse…
REGINALD.
Brillant du plus doux feu…
CHAMPRIGAUX.
Pour son tendre neveu.
ENSEMBLE.
CHAMPRIGAUX.
Il tremble, car il n’ose.
Rire de son erreur.
Cette métamorphose
Doit faire son bonheur.
REGINALD.
Quoi ! se peut-il qu’il ose
Compter sur mon erreur !
De la métamorphose
Je rirai de bon cœur.
(il sort.)