‹ La garden-partyChapitre 33 sur 38 · Dixième partie Son premier bal

Dixième partie Son premier bal

S’il avait fallu dire à quel moment précis le bal avait commencé, Leïla aurait trouvé difficile de répondre. Peut-être le fiacre avait-il été vraiment son premier cavalier. Peu importait qu’elle eût pour compagnons, dans la voiture, les demoiselles Sheridan et leur frère. Elle s’était blottie dans le petit coin qu’elle occupait, et le coussin rond sur lequel reposait sa main lui semblait la manche d’habit d’un jeune homme inconnu ; et ils roulaient à toute allure, dépassant les réverbères qui valsaient, les maisons, les barrières, les arbres.

— Est-ce vrai, Leïla, que tu n’as jamais encore été au bal ? Mais, ma petite, c’est fantastique… criaient les Sheridan.

— Notre plus proche voisin demeurait à vingt kilomètres de chez nous, dit Leïla à mi-voix, en ouvrant et en refermant doucement son éventail.

Oh ! mon Dieu, que c’était difficile d’être indifférente comme les autres ! Elle tâchait de ne pas trop sourire ; elle tâchait de rester calme. Mais tout, absolument tout était si nouveau, si passionnant… les tubéreuses que portait Meg, le long collier d’ambre de Josée, la petite tête brune de Laura, émergeant de sa fourrure blanche, comme une fleur de la neige. Elle s’en souviendrait toujours. Elle vit même avec émoi son cousin Laurie jeter les petits bouts de papier qu’il arrachait des boutons de ses gants neufs. Elle aurait voulu les garder, ces chiffons, comme une relique, en souvenir.

Laurie se pencha en avant et posa la main sur le genou de Laura.

— Écoute, chérie, dit-il. La troisième et la neuvième comme d’habitude. Compris ?

Ah ! quelle chance merveilleuse d’avoir un frère ! Dans son agitation, Leïla sentit que, s’il y avait eu le temps, si la chose n’avait été impossible, elle n’aurait pu s’empêcher de pleurer, parce qu’elle était fille unique et que jamais un frère ne lui avait dit : « Compris ? », que jamais une sœur ne lui dirait, comme Meg à Josée en ce moment : « Je n’ai jamais vu ta coiffure plus réussie que ce soir. »

Mais, évidemment, on n’avait pas le temps de pleurer. Déjà, on arrivait, il y avait des voitures devant eux, des voitures derrière. De chaque côté la route s’illuminait de clartés mobiles ouvertes en éventail ; sur les trottoirs, des couples joyeux paraissaient flotter dans l’air ; de petits souliers de satin se poursuivaient comme des oiseaux.

— Tiens-moi bien, Leïla, ou tu te perdras, dit Laura.

— Allons, mes petites, donnons l’assaut ! dit Laurie.

Leïla posa deux doigts sur le manteau de velours rose de Laura, et, sans savoir comment, elles se trouvèrent emportées au-delà de la grosse lanterne dorée, entraînées le long d’un couloir, poussées dans la petite pièce qu’une pancarte baptisait : « Vestiaire des Dames. » La foule y était si dense qu’on avait à peine la place de se déshabiller ; il y régnait un bruit assourdissant. Sur deux banquettes de chaque côté s’empilaient des monceaux de vêtements. Deux vieilles femmes en tabliers blancs allaient et venaient tout du long, en jetant de nouvelles brassées. Et chacun essayait d’avancer jusqu’à la petite table à coiffer et à la glace, tout au bout de la chambre.

Une haute flamme de gaz frémissante éclairait le vestiaire. Elle ne pouvait plus attendre, elle dansait déjà. Quand la porte se rouvrait et que le bruit des instruments qu’on accorde venait par bouffées de la salle de bal, elle sautait presqu’au plafond.

Des jeunes filles brunes, des jeunes filles blondes tapotaient leurs cheveux, rattachaient des rubans, glissaient des mouchoirs sous leurs corsages, effaçaient les plis de leurs gants d’un blanc marmoréen. Et parce qu’elles riaient toutes, Leïla les trouva toutes ravissantes.

— Est-ce qu’il n’y a pas d’épingles neige ? cria une voix. Mais que c’est extraordinaire ! Je ne peux pas en voir une seule.

— Poudrez-moi le dos, vous serez un amour ! criait quelqu’un d’autre.

— Mais il me faut absolument une aiguille et du fil ! J’ai déchiré tout simplement des kilomètres de ce volant, gémit une troisième.

Puis ce fut : « Faites passer ! faites passer ! » La corbeille contenant les programmes fut ballottée de main en main. De délicieux petits carnets argent et rose, avec des crayons roses et des pompons floconneux. Les doigts de Leïla tremblaient lorsqu’elle en tira un du panier. Elle voulait demander à quelqu’un ! « Y en a-t-il vraiment un pour moi ? » mais elle n’avait eu que le temps de lire :

« Troisième valse, À deux en pirogue. Quatrième polka, Faisons voler les plumes », quand Meg lui cria : « Leïla, es-tu prête ? » et elles se frayèrent passage à travers la foule qui remplissait le couloir, vers les grandes portes ouvertes de la salle de bal.

On n’avait pas encore commencé à danser, mais l’orchestre avait fini d’accorder ses instruments et le bruit était tel qu’il semblait qu’on ne pourrait jamais entendre la musique. Leïla, en se serrant contre Meg, en regardant par-dessus son épaule, eut l’impression que, même les petites banderoles aux vives couleurs qui frémissaient sur des fils tendus à travers le plafond, causaient entre elles. Elle ne pensait plus du tout à sa timidité ; elle oubliait, qu’en train de s’habiller, un pied chaussé, l’autre nu, elle s’était assise sur son lit et avait supplié sa mère de téléphoner à ses cousines pour leur dire qu’elle ne viendrait décidément pas. Et cette nostalgie qui l’avait prise, ce désir d’être assise sur la véranda de leur maison solitaire, là-bas, dans la brousse, à écouter crier les petits hiboux au clair de lune, se changea en un élan de joie si douce qu’il était pénible de ne le partager avec personne. Elle serra son éventail dans sa main, et, contemplant le parquet luisant et patiné, les azalées, les lanternes, la plate-forme dressée à une extrémité avec son tapis rouge, ses chaises dorées, l’orchestre dans un coin, elle pensa toute palpitante : « Que c’est adorable ! absolument adorable ! »

Toutes les jeunes filles restaient groupées d’un côté de la porte, les hommes de l’autre, et les chaperons en robes sombres, souriant d’un air un peu niais, traversaient à petits pas prudents le parquet ciré, pour aller s’asseoir sur l’estrade.

— Voilà ma petite cousine Leïla, qui arrive de la campagne. Soyez gentille avec elle. Trouvez-lui des danseurs ; elle est sous mon aile, disait Meg, allant d’une jeune fille à l’autre.

Des visages étrangers souriaient à Leïla – doucement, vaguement. Des voix étrangères répondaient : « Mais certainement, ma chère. » Pourtant Leïla avait le sentiment que les jeunes filles ne la voyaient pas, en réalité. Elles regardaient les hommes. Pourquoi donc ne commençaient-ils pas ? Qu’attendaient-ils ? Ils étaient là, tiraillant leurs gants, caressant leurs cheveux qui luisaient et souriant entre eux. Puis, tout à coup, comme s’ils venaient seulement de décider qu’ils étaient là tout exprès, ils s’avancèrent, glissant sur le parquet poli. Un frisson joyeux passa parmi les jeunes filles. Un grand jeune homme blond vola vers Meg, s’empara de son programme, y griffonna quelque chose. Meg passa le danseur à Leïla. « Puis-je avoir le plaisir ? » Il s’inclina, sourit. Un jeune homme brun à monocle suivit, puis cousin Laurie avec un ami, puis Laura avec un petit bonhomme couvert de taches de rousseur et dont la cravate était de travers. Ensuite quelqu’un de tout à fait vieux, – un monsieur gras, au crâne largement dégarni – prit son carnet en murmurant : « Voyons un peu, voyons un peu ! » et resta longtemps à le comparer avec son programme à lui, qui paraissait tout noir de noms inscrits. Il avait l’air de prendre tant de peine que Leïla en fut honteuse. « Oh ! je vous en prie, ne vous tourmentez pas ! » dit-elle avec ferveur. Mais, au lieu de répondre, le gros monsieur écrivit quelque chose, lui jeta de nouveau un regard. « Est-ce que je me rappelle cette charmante petite figure ? dit-il à mi-voix. L’ai-je connue autrefois ? » À cet instant, l’orchestre se mit à jouer ; le gros monsieur disparut. Il fut ballotté, emporté au loin par une grande vague de musique qui déferla sur le parquet luisant, brisa les groupes, en fit des couples de danseurs, les dispersa, les envoya tourbillonner au loin…

Leïla avait appris à danser en pension. Tous les samedis après-midi, on conduisait les élèves à un petit bâtiment de tôle ondulée, qui servait de salle de mission et où Miss Eccles (de Londres) donnait ses cours « à l’usage de la bonne société ». Mais cette salle poussiéreuse, où les murs étaient ornés de textes bibliques sur des banderoles de calicots, où une pauvre petite pianiste en toque de velours marron garnie de coques en oreilles de lapin tapait sur le clavier froid et où Miss Eccles piquait les pieds des jeunes filles de sa longue baguette blanche, différait fabuleusement de celle-ci ; Leïla était convaincue que, si son cavalier tardait à venir et s’il lui fallait écouter cette merveilleuse musique, voir les autres glisser, voguer sur le parquet doré, elle en mourrait pour le moins, ou bien s’évanouirait, ou bien étendrait les bras et s’envolerait par une de ces sombres fenêtres qui révélaient les étoiles.

— Notre danse, je crois…

Quelqu’un s’inclinait, souriait, offrait son bras ; elle ne devait pas mourir, après tout. Une main lui prit la taille et elle fut entraînée comme une fleur qu’on jette dans l’étang.

— Le parquet est excellent, n’est-ce pas ? dit une voix traînante et vague tout près de son oreille.

— Je trouve qu’on glisse délicieusement là-dessus, répondit Leïla.

— Pardon ?

La voix vague avait un accent de surprise. Leïla répéta sa phrase. Il y eut une pause imperceptible avant que la voix fit écho : « Oh ! Parfaitement ! » et de nouveau le tournoiement de la danse emporta Leïla.

Comme il savait bien vous diriger ! C’était pour cela qu’il était si différent de danser avec des jeunes filles ou avec des hommes, décida-t-elle. Les jeunes filles se bousculaient, se marchaient sur les pieds ; celles qui faisaient le cavalier vous serraient toujours trop fort.

À présent, les azalées n’étaient plus des fleurs distinctes, c’étaient des bannières blanches et roses qui passaient, flottant au vent.

— Étiez-vous à la soirée des Bell ; la semaine dernière ? recommença la voix. Elle semblait chargée de lassitude. Leïla se demanda si elle ne devrait pas proposer à son danseur de s’arrêter.

— Non, répondit-elle, c’est mon premier bal.

Il eut un petit rire essoufflé.

— Oh ! par exemple ! protesta-t-il.

— Oui, vraiment, c’est le premier bal auquel j’aie jamais assisté.

Leïla parlait avec une extrême ferveur. C’était un si grand soulagement de pouvoir expliquer tout ça à quelqu’un.

À cet instant, la musique cessa ; ils allèrent s’asseoir sur deux chaises, contre le mur. Leïla nicha dessous ses petits pieds de satin rose et s’éventa en regardant avec béatitude les autres couples qui passaient, qui disparaissaient derrière les portes tournantes.

— Tu t’amuses, Leïla ? demanda Josée, hochant sa tête d’or.

Laura passa en clignant imperceptiblement des yeux à son adresse, si bien que Leïla, un moment, eut peur d’avoir l’air, après tout, d’une petite fille. Évidemment, son danseur ne disait pas grand-chose. Il toussa, fourra son mouchoir dans sa manche, tira son gilet, enleva de son habit un fil minuscule. Mais tout cela importait peu. L’orchestre recommença presque immédiatement à jouer et son second cavalier parut jaillir du plafond.

— Ce parquet n’est pas mauvais, dit la nouvelle voix. Commençait-on toujours par parler du parquet ? Ensuite, ce fut : « Étiez-vous à la soirée des Neave, mardi dernier ? » Et Leïla expliqua encore. C’était un peu singulier, sans doute, que ses danseurs ne montrent pas plus d’intérêt. Car enfin, la chose était poignante. Son premier bal ! Tout ne faisait que débuter pour elle. Il lui semblait n’avoir jamais su avant ce qu’était la nuit. Jusqu’alors, elle l’avait connue sombre, silencieuse, belle souvent – oh ! oui, très belle ! – mais en quelque sorte désolée… solennelle. Et maintenant, elle ne serait plus jamais ainsi – elle s’était épanouie en splendeur éblouissante.

— Une glace ? demanda son cavalier. Ils franchirent les portes capitonnées, prirent le couloir pour aller au buffet. Les joues de Leïla brûlaient, elle mourait de soif. Que les glaces étaient jolies dans leurs petites coupes de cristal et comme la cuillère était froide sous sa buée, glacée, elle aussi ! Quand ils rentrèrent dans la salle, voilà que le gros monsieur l’attendait à la porte. Elle eut un vrai frisson de surprise à le voir si vieux ; il aurait dû être avec les parents, sur l’estrade. Et puis, quand elle le compara à ses autres danseurs, il lui parut pauvrement mis. Il portait un gilet froissé, son gant avait perdu un bouton, son habit semblait saupoudré de craie.

— Venez, petite mademoiselle, dit le gros homme. Ce fut tout juste s’il prit la peine de lui tenir la taille, et ils partirent si doucement que leur danse ressemblait à une promenade. Mais lui ne dit pas un mot du parquet.

— Votre premier bal, n’est-ce pas ? murmura-t-il.

— Comment avez-vous fait pour le savoir ?

— Ah ! dit le gros homme, voilà ce que c’est que d’être vieux.

Il soufflait un peu en l’entraînant, il lui fit dépasser un couple maladroit.

— Voyez-vous, mademoiselle, il y a trente ans que je pratique ce genre de sport.

— Trente ans ! cria Leïla. Il dansait déjà douze ans avant qu’elle fût née !

— On a à peine la force d’y penser, n’est-ce pas ? dit le gros homme d’un air sombre.

Leïla regarda sa tête chauve et eut vraiment pitié de lui.

— Je trouve que c’est merveilleux que vous puissiez continuer encore, dit-elle avec bonté.

— Petite âme charitable ! répliqua le gros homme, en la serrant un peu plus. Et il fredonna une mesure de la valse. Naturellement, dit-il, vous ne pouvez pas espérer durer aussi longtemps que ça. Non… on, continua-t-il, bien avant ce temps-là, vous irez vous asseoir là-bas, sur l’estrade, à regarder les autres, en belle robe de velours noir. Et ces jolis bras seront devenus de gros petits bras courts ; vous battrez la mesure avec un éventail bien différent de celui-ci… un éventail tout noir, à monture d’os.

Un frisson sembla le parcourir.

— Vous sourirez, comme ces pauvres chères vieilles dames, là-haut ; vous montrerez aux autres votre fille, vous raconterez à la personne d’âge mûr assise auprès de vous qu’un affreux individu a essayé de l’embrasser au bal du Cercle. Et vous aurez le cœur tout endolori, oui, tout endolori – le gros homme la serra encore davantage, comme s’il avait pitié, vraiment, de ce pauvre cœur – à la pensée que personne ne veut plus vous embrasser maintenant. Alors, vous direz que ces parquets cirés sont bien désagréables, qu’il est bien dangereux d’y marcher. Hein, mademoiselle Pied-Léger ? demanda tout doucement le gros monsieur.

Leïla répondit d’un petit rire dégagé, mais elle n’avait pas envie de rire. Était-ce vrai, tout cela – était-ce possible ? Cela semblait vrai, terriblement. Ce premier bal n’était-il, en somme, que le commencement de son dernier bal ? À cette pensée, la musique parut changer ; elle devint triste, triste ; elle s’éleva sur un grand soupir. Oh ! comme tout se transformait vite ! Pourquoi le bonheur ne durait-il pas toujours ? Toujours n’était pas du tout trop long.

— Je voudrais m’arrêter, dit-elle d’une voix épuisée.

Le gros monsieur la ramena vers la porte.

— Non, dit-elle, je ne veux pas sortir. Je ne veux pas m’asseoir. Je vais seulement rester là, merci beaucoup.

Elle s’appuya au mur, tapant du pied doucement, tiraillant ses gants et essayant de sourire. Mais au plus profond d’elle-même, une petite fille relevait son tablier par-dessus sa tête et sanglotait. Pourquoi lui avait-on gâté tout son plaisir ?

— Allons, vous savez, dit le gros homme, il ne faut pas me prendre au sérieux, petite mademoiselle.

— Comme si je risquais de le faire ! riposta Leïla, en secouant sa petite tête brune et en suçant sa lèvre inférieure…

De nouveau, les couples se pavanaient. Les portes tournantes s’ouvraient, se refermaient. Maintenant, le chef d’orchestre distribuait de nouveaux morceaux de musique. Mais Leïla n’avait plus envie de danser. Elle aurait voulu être à la maison, ou assise sur la véranda à écouter crier les petits hiboux. Quand elle regardait les étoiles à travers les fenêtres obscures, elles lui semblaient avoir de longs rayons comme des ailes…

Mais bientôt un air tendre, suave, ravissant se fit entendre ; un jeune homme aux cheveux bouclés s’inclina devant elle. Elle allait être obligée de danser, par politesse, jusqu’à ce qu’elle pût rejoindre Meg. Très raide, elle avança jusqu’au milieu de la salle ; très hautaine, elle posa la main sur la manche de son danseur. Mais, en un instant, au bout d’un tour, ses pieds se mirent à glisser, à glisser. Les lumières, les azalées, les toilettes, les visages roses, les fauteuils de velours, tout ne fut qu’une belle roue tournoyante. Et quand son cavalier suivant lui fit heurter le gros monsieur et que le gros monsieur lui dit : « Oh ! pardon ! » elle lui sourit d’un air plus radieux que jamais. Elle ne l’avait même pas reconnu.

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