‹ La garden-partyChapitre 34 sur 38 · Onzième partie La leçon de chant

Onzième partie La leçon de chant

Le désespoir – le froid, le lancinant désespoir – enfoui profondément dans son cœur comme un cruel couteau, Miss Meadows, ayant revêtu sa toge et son bonnet carré(2), prit sa baguette et suivit les froids couloirs qui menaient à la salle de musique. Des fillettes d’âges divers, roses d’avoir marché au grand air et débordantes de cet émoi joyeux qui vous vient, quand on court à l’école par une belle matinée d’automne, se pressaient, sautillaient, passaient en papillonnant ; des salles sonores montait le bruit rapide et tambourinant des voix. Une cloche sonna ; quelqu’un appela avec un cri d’oiseau : « Muriel ! » Puis, l’escalier résonna d’un formidable pan-pan-poum. Une enfant avait laissé tomber ses haltères.

Le professeur de sciences arrêta Miss Meadows.

— Bonjour ! cria-t-elle de sa voix douce qui traînait avec affection. N’est-ce pas qu’il fait froid ? On se croirait en hiver.

Miss Meadows, serrant le couteau contre son cœur, regarda le professeur de sciences avec haine. Tout en elle était doux et pâle, comme le miel. On n’aurait pas été surpris de voir une abeille se prendre au réseau de ces cheveux dorés.

— L’air est assez vif, dit Miss Meadows.

L’autre sourit de son sourire sucré.

— Vous avez l’air ge-lée, dit-elle. Ses yeux bleus s’ouvrirent tout grands ; une lueur moqueuse y brilla. (Avait-elle remarqué quelque chose ?)

— Oh ! pas à ce point pourtant, dit Miss Meadows ; et elle adressa au professeur de sciences, en échange de son sourire, une grimace rapide, puis continua sa route…

Les classes de Quatrième, Cinquième et Sixième étaient rassemblées dans la salle de musique. Le bruit y était assourdissant. Sur l’estrade, auprès du piano, se trouvait Mary Beazley, l’élève favorite de Miss Meadows, qui jouait les accompagnements. Elle arrangeait le tabouret de piano. En voyant Miss Meadows, elle avertit les autres d’un « Chut ! » bruyant ; et Miss Meadows, les mains enfoncées dans ses manches, la baguette sous le bras, traversa à grands pas l’allée centrale, gravit les degrés, se retourna brusquement, saisit le pupitre à musique de métal jaune, le planta devant elle, et réclama le silence de deux coups secs de sa baguette.

— Silence, s’il vous plaît ! Et tout de suite !

Sans regarder personne, ses yeux parcoururent cette mer de blouses de couleur, qui ballottait des visages et des mains roses, de grands nœuds de ruban palpitants, des cahiers de musique étalés. Elle savait fort bien ce que pensaient les enfants : « Meady est en train de rager ! » eh bien, qu’elles pensent ce qu’elles voulaient ! Ses paupières frémirent, elle rejeta la tête en arrière, pour les défier. Que pouvaient importer les opinions de pareilles créatures à quelqu’un qui se tenait là, frappé à mort et saignant, percé jusqu’au cœur, oui, jusqu’au cœur, par cette lettre :

« Je sens, avec une force de plus en plus grande, que notre mariage serait une erreur. Ce n’est pas que je ne vous aime plus. Je vous aime autant qu’il m’est possible d’aimer une femme, mais, pour vous dire la vérité, j’en suis arrivé à la conclusion que je ne suis pas fait pour le mariage et l’idée de me mettre en ménage ne m’inspire que du… »

Le mot « dégoût » avait été insuffisamment barré et celui de « regret » avait été écrit par-dessus.

Basile ! Miss Meadows s’avança vers le piano à grands pas lourds. Et Mary Beazley, qui attendait cet instant, se pencha ; ses boucles retombèrent sur ses joues, tandis qu’elle murmurait : « Bonjour, mademoiselle ! » et elle indiqua du geste, plutôt qu’elle ne tendit à sa maîtresse, un magnifique chrysanthème jaune. Ce petit rite de la fleur durait depuis des siècles, au moins un trimestre et demi. Il faisait partie de la leçon, autant que la cérémonie d’ouvrir le piano. Mais ce matin-là, au lieu de le prendre, au lieu de le glisser dans sa ceinture, en se penchant vers Mary et en disant : « Merci beaucoup, Mary. Comme c’est gentil ! Ouvrez à la page 32 », Miss Meadows, à la grande horreur de Mary, eut l’air d’ignorer absolument l’offrande du chrysanthème, ne fit aucune réponse à son bonjour, mais dit d’une voix glaciale : « Page 14, s’il vous plaît, et marquez bien les accents ! »

Moment de stupeur ! Mary rougit si fort que les larmes lui vinrent aux yeux ; mais Miss Meadows était revenue à son pupitre ; sa voix résonnait vibrante, dans toute la salle.

— Page 14. Nous allons prendre, pour commencer, la page 15 : « Lamentation ». Mesdemoiselles, vous devriez à présent la savoir à fond. Nous la prendrons toutes ensemble ; pas de parties, toutes ensemble. Et sans expression. Chantez-la, cependant, très simplement et marquez la mesure de la main gauche.

Elle leva sa baguette : deux coups sec sur le pupitre. Mary frappa le premier accord ; toutes les mains gauches s’abattirent, battant l’air, les jeunes voix désolées gémirent en chœur :

Tôt, ah ! trop tôt se fanent les corolles

Des roses du Plaisir !

Trop tôt, trop tôt le doux Été s’envole,

L’âpre Hiver va venir.

Si vite, hélas ! Ta joyeuse cadence,

Ô Musique, s’éteint.

Elle n’est plus ! et moi, dans le silence,

J’écoute en vain.

Ah ! Dieu ! pouvait-il y avoir une plainte plus tragique ? Chaque note était un soupir, un sanglot, un cri sourd de désolation affreuse. Miss Meadows leva les bras dans les larges manches de sa toge et commença à diriger des deux mains…

« Je sens, avec une force de plus en plus grande, que notre mariage serait une erreur… », rythma son geste. Et les voix crièrent : Tôt, ah ! trop tôt ! Qu’est-ce qui lui avait pris, d’écrire une lettre pareille ? Comment y avait-il été poussé ? Elle venait, on ne savait d’où. La dernière fois qu’il avait écrit, il n’avait parlé que d’une bibliothèque de vieux chêne qu’il venait d’acheter pour « nos livres » et d’un « chic petit meuble d’antichambre » qu’il avait vu : « quelque chose de tout à fait coquet, avec un hibou sculpté, en applique, tenant trois brosses à chapeau dans ses griffes ». Comme cette phrase l’avait fait sourire ! C’était si bien d’un homme, cette idée qu’on avait besoin de trois brosses à chapeau !

« J’écoute en vain », chantèrent les voix.

— Recommencez, dit Miss Meadows. Mais cette fois avec les parties. Toujours sans expression.

Tôt, ah ! trop tôt ! Maintenant que les contraltos ajoutaient leurs ténèbres, on pouvait à peine s’empêcher de frémir. Se fanent les corolles des roses du Plaisir. La dernière fois qu’il était venu la voir, Basile portait une rose à la boutonnière. Qu’il était beau, avec ce costume bleu, cette sombre rose écarlate ! Il le savait bien. Il ne pouvait pas l’ignorer. D’abord, il avait passé la main sur ses cheveux, puis sur sa moustache ; ses dents luisaient quand il souriait.

— La femme du directeur m’invite tout le temps à dîner. C’est vraiment assommant. Je n’ai jamais une soirée à moi, ici.

— Mais, ne pouvez-vous pas refuser ?

— Oh ! ma foi, un homme dans ma position ne doit pas vivre comme un ours.

Ta joyeuse cadence, ô Musique ! gémirent les voix. Les saules, derrière les hautes fenêtres étroites, ondulaient au vent. Ils avaient perdu la moitié de leurs feuilles. Celles qui, toutes petites, tenaient encore aux branches, se tortillaient comme des poissons pris à la ligne…

« Je ne suis pas fait pour le mariage… » Les voix s’étaient tues ; le piano attendait.

— Très bien ! dit Miss Meadows, mais d’un accent si étrange encore, si figé, que les plus jeunes élèves commencèrent à avoir vraiment peur.

— À présent que nous savons notre morceau, nous allons y mettre l’expression. Toute l’expression que vous êtes capables de donner. Réfléchissez aux paroles, mesdemoiselles. Ayez un peu d’imagination. Tôt, ah ! trop tôt ! cria Miss Meadows. Ces mots-là devraient jaillir en un violent, un vigoureux forte – comme une plainte. Ensuite à la quatrième ligne, l’âpre Hiver, qu’on entende dans cet âpre le bruit d’un vent glacé qui le pénètre. A-pre ! dit-elle d’un ton si terrible que Mary Beazley, sur son tabouret, en eut un frisson dans le dos. – Le cinquième vers doit monter en crescendo : Si vite, hélas ! ta joyeuse cadence… Brisez-le au dernier mot du vers suivant s’éteint. Puis à partir de Elle n’est plus, il faut commencer à mourir… à décroître… jusqu’à ce que j’écoute… en vain, ne soit plus qu’un faible murmure… Vous pouvez ralentir sur le dernier vers presque autant qu’il vous plaira. À présent, je vous en prie !

Elle frappa de nouveau deux coups légers ; elle leva les bras, Tôt, ah ! trop tôt…

« Et l’idée de me mettre en ménage ne m’inspire que du dégoût… » Du dégoût, voilà ce qu’il avait écrit. Autant dire que leurs fiançailles étaient définitivement rompues. Rompues ! Leurs fiançailles ! Les gens avaient été assez étonnés qu’elle fût fiancée. Le professeur de sciences avait d’abord refusé d’y croire. Mais personne n’avait été aussi surpris qu’elle-même. Elle avait trente ans. Basile, vingt-cinq. Elle avait eu l’impression d’un miracle, d’un vrai miracle, en l’entendant dire, lorsqu’ils étaient rentrés de l’église, ce soir où il faisait si sombre : « Vous savez, d’une façon ou de l’autre, je me suis mis à vous aimer. » Et il avait pris dans sa main le bout de son écharpe de plume. Dans le silence, j’écoute en vain…

— Répétez ! répétez ! dit Miss Meadows. Plus d’expression, mes enfants ! Encore une fois !

Tôt, ah ! trop tôt ! Les plus grandes étaient cramoisies ; quelques-unes des petites commençaient à pleurer. De grosses gouttes de pluie battaient les vitres et on pouvait entendre les saules chuchoter : « Ce n’est pas que je ne vous aime plus… »

— Mais, mon chéri, si vous m’aimez, pensa Miss Meadows, peu m’importe que ce soit peu ou beaucoup. Aimez-moi aussi peu que vous voudrez.

Mais elle savait bien qu’il ne l’aimait pas. Dire qu’il n’avait pas eu assez de tendresse pour effacer ce mot « dégoût » de façon à ce qu’elle ne pût pas le lire ! trop tôt, le doux Été s’envole, l’âpre Hiver va venir. Il faudrait aussi qu’elle quitte l’école. Jamais elle n’aurait le courage d’affronter le professeur de sciences, ou les élèves, quand on saurait tout. Il faudrait qu’elle disparaisse quelque part. Et moi, dans le silence… Les voix commencèrent à mourir, à s’éteindre, à murmurer… à s’évanouir…

Tout à coup, la porte s’ouvrit. Une petite fille en robe bleue avança le long du passage d’un air agité, baissant la tête, se mordant les lèvres, faisant tourner son bracelet d’argent sur son petit poignet rouge. Elle monta les degrés de l’estrade et s’arrêta devant Miss Meadows.

— Eh bien, Monica, qu’est-ce que c’est ?

— Oh ! pardon, mademoiselle, dit la petite fille d’une voix entrecoupée, Madame la directrice voudrait vous voir dans son bureau.

— Très bien ! répondit Miss Meadows. Et s’adressant aux élèves : Vous me donnez votre parole d’honneur de ne pas faire de bruit pendant mon absence.

Mais elles étaient trop accablées pour ne pas être sages. La plupart étaient en train de se moucher.

Les corridors étaient silencieux et froids ; les pas de Miss Meadows y résonnaient en écho. La directrice était assise à son bureau. Elle ne leva pas tout de suite les yeux. Comme d’habitude, elle était occupée à dégager son lorgnon qui s’était pris dans son rabat de dentelle. « Asseyez-vous, mademoiselle », dit-elle d’un ton aimable. Puis, elle prit sur le sous-main une enveloppe rose. « Je vous ai envoyée chercher, parce que ce télégramme vient d’arriver pour vous. »

— Un télégramme pour moi, Miss Wyatt ?

Basile ! Il s’était suicidé, décida Miss Meadows. Sa main se tendit vivement, mais Miss Wyatt retint un instant le télégramme.

— J’espère que ce ne sont pas de mauvaises nouvelles, dit-elle, d’un ton tout juste aimable. Et Miss Meadows déchira l’enveloppe.

« Ne tenez pas compte de lettre devais être fou ai acheté meuble antichambre aujourd’hui Basile. »

Voilà ce qu’elle lut. Elle ne pouvait plus quitter des yeux le télégramme.

— J’espère bien que ce n’est rien de grave, dit Miss Wyatt, en se penchant vers elle.

— Oh ! non, merci beaucoup, Miss Wyattt, répondit, en rougissant, Miss Meadows. Ce n’est absolument rien de fâcheux. C’est – et elle eut, pour s’excuser, un petit rire gêné – c’est de mon fiancé pour me dire que… me dire que…

Il y eut un silence.

— Je vois, en effet, dit la directrice.

Un autre silence, puis :

— Vous avez encore un quart d’heure de votre classe à faire, Miss Meadows, n’est-ce pas ?

— Oui, Miss Wyatt.

Elle se leva. Elle se dirigea vers la porte en courant presque.

— Oh ! une petite minute, mademoiselle, dit la directrice. Je dois vous dire que je n’approuve guère que mes professeurs se fassent expédier des télégrammes pendant les heures de cours, sauf dans le cas de nouvelles très graves, des morts par exemple, ou des accidents très sérieux ou des événements de ce genre. Les bonnes nouvelles, Miss Meadows, peuvent toujours attendre, vous savez.

Sur les ailes de l’espoir, de l’amour, de la joie, Miss Meadows s’élança vers la salle de musique, parcourut le passage, monta les marches, revint au piano.

— Page 32, Mary, dit-elle, page 32.

Nous venons aujourd’hui, les bras chargés de

/ fleurs,

Et des fruits de l’Été emplissant nos corbeilles

Pour fêter l’heureux jour…

Et ramassant le chrysanthème jaune, elle le pressa contre ses lèvres pour cacher son sourire. Puis elle se tourna vers les élèves, tapotant le pupitre de sa baguette.

— Page 32, mes enfants, page 32.

— Arrêtez ! arrêtez ! cria Miss Meadows. C’est affreux ! C’est épouvantable !

Elle regarda ses élèves d’un air rayonnant.

— Qu’avez-vous donc toutes ? Pensez, mes enfants, pensez donc à ce que vous chantez ! Ayez un peu d’imagination. « Les bras chargés de fleurs… De fruits de l’Été… » Et « fêter l’heureux jour ! »

Miss Meadows s’interrompit.

— N’ayez pas l’air si désolé, mes petites. Il faut chanter cela avec chaleur, avec allégresse, avec ardeur. « L’heureux jour ! » Recommençons. Et vite. Toutes ensemble. Allons !

Et cette fois, la voix de Miss Meadows s’éleva au-dessus de toutes les autres – pleine, profonde, vibrante d’expression.

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