‹ La garden-partyChapitre 35 sur 38 · Douzième partie L’étranger

Douzième partie L’étranger

Il semblait à la petite foule rassemblée sur le quai que le paquebot ne bougerait plus jamais. Il gisait là-bas, immense, immobile sur l’eau grise et plissée ; une volute de fumée se déroulait au-dessus de lui ; un grand vol de goélands planait avec des cris et plongeait après les détritus qui tombaient des cuisines à l’arrière. On pouvait tout juste apercevoir de petits couples qui paradaient – comme des mouches minuscules parcourant un plat posé sur une nappe grisâtre et froissée. D’autres mouches se pressaient et fourmillaient tout au bord. De temps à autre, sur le pont inférieur, quelque chose de blanc luisait – le tablier du cuisinier ou peut-être d’une femme de chambre. Parfois une microscopique et noire araignée escaladait en courant l’échelle de la passerelle.

Au premier rang de la foule, un homme d’âge mûr, robuste, très bien et très confortablement habillé, en pardessus gris, avec une écharpe de soie grise, des gants épais, un chapeau de feutre sombre, se promenait de long en large, en faisant tournoyer son parapluie bien roulé. On aurait dit qu’il était le chef de la petite troupe sur le quai et qu’en même temps il l’empêchait de se disperser. Il semblait tenir à la fois le rôle du chien et du berger.

Mais quelle folie, quelle folie de sa part de n’avoir pas apporté de lorgnette ! Dans toute cette bande de badauds, pas une paire de jumelles !

— C’est vraiment curieux, monsieur Scott, que pas un seul d’entre nous n’ait pensé à des jumelles ! On aurait pu les asticoter un peu là-bas. On aurait pu leur lancer quelques petits signaux : « N’hésitez pas à débarquer, les indigènes son inoffensifs. » Ou encore : « On vous fera bon accueil. Tout est pardonné. » Quoi ? Hein ?

Le regard de M. Hammond, ce regard vif, impatient, si inquiet et pourtant si amical et si confiant, s’adressait à tout le monde sur le quai, allait même chercher ces vieux bonshommes qui flânaient le long des passerelles. Ils savaient, tous ces braves gens, que madame Hammond arrivait par le paquebot et, dans sa formidable agitation, son mari ne doutait pas un instant que ce merveilleux événement ne les touchât aussi. Il en était tout attendri à leur égard. C’était bien, décida-t-il, la foule la plus sympathique qu’il eût jamais vue. Et ces vieux gaillards, là-bas, près des passerelles, quels beaux lurons, solides, bien plantés. Quels torses, sapristi ! Et il élargit ses épaules, fourra ses mains gantées dans ses poches, se balança sur ses talons.

— Eh oui, ma femme a passé dix mois en Europe. Elle était en visite chez notre fille aînée, que nous avons mariée, l’an dernier. Je l’avais accompagnée ici, moi-même, aussi j’ai pensé que je ferais bien de venir la chercher. Oui, oui, oui.

De nouveau, il plissa les paupières sur ses yeux gris et vifs, scrutant d’un regard rapide, anxieux, le paquebot immobile. Puis il déboutonna encore son pardessus ; il tira sa montre plate, pâle et jaune, et pour la vingtième, la cinquantième, la centième fois, il refit son calcul.

— Voyons un peu, à présent. Le canot du service de santé est parti à deux heures quinze. À deux heures quinze. Il est maintenant exactement quatre heures vingt-huit. C’est-à-dire que le docteur est à bord depuis deux heures treize minutes. Deux heures treize minutes ! U… u… uh !

Un petit bruit bizarre, presque un coup de sifflet, s’échappa de ses lèvres et il referma brusquement le boîtier de sa montre.

— Mais il me semble que, s’il y avait eu quelque chose d’anormal, on nous aurait prévenus – n’est-ce pas, monsieur Gaven ?

— Oh ! certainement, monsieur Hammond. Je ne crois pas qu’il y ait lieu de… de se faire du souci, dit M. Gaven en tapant sa pipe contre la semelle de son soulier. Mais tout de même…

— Évidemment ! évidemment ! cria M. Hammond. C’est bigrement embêtant !

Il fit quelques pas rapides de long en large et revint à sa place, entre M. et Mme Scott et M. Gaven. « Avec cela, il commence à faire noir », et il agita son parapluie roulé, comme pour inviter le crépuscule à avoir au moins la décence d’attendre un peu. Mais l’ombre descendait lentement, s’étendant sur l’eau peu à peu, comme une tache. La petite Jeannie Scott tira sa mère par la main.

— Je voudrais mon thé, maman ! gémit-elle.

— Ça se comprend, dit M. Hammond. Je me doute bien que toutes ces dames en font autant.

De nouveau, son bon regard, ému, presque compatissant, les réunit toutes. Il se demanda si Janey prenait une dernière tasse de thé là-bas, dans le salon du paquebot. Il l’espérait ; il ne le croyait pas. Ce serait bien d’elle de ne pas vouloir quitter le pont. En ce cas, peut-être que le garçon de service lui en apporterait une tasse. S’il avait été là, c’est lui qui serait allé lui en chercher – il en aurait bien trouvé le moyen. Un instant, if fut sur ce pont, debout près d’elle, regardant sa petite main s’arrondir autour de la tasse avec ce geste qu’elle avait, tandis qu’elle buvait la seule goutte de thé qu’il fût possible de se procurer à bord…

Puis, il se trouva de retour sur le quai ; Dieu seul savait quand ce maudit capitaine en aurait fini de traînasser dans la rade. M. Hammond fit un nouveau tour, de long en large, de haut en bas. Il alla jusqu’à la station des voitures pour s’assurer que son cocher n’avait pas disparu ; il s’en revint vers le petit troupeau blotti à l’abri des couffes de bananes. La petite Jeannie réclamait encore son thé. Pauvre gosse ! Il regretta de ne pas avoir un bout de chocolat dans sa poche.

— Hé, Jeannette ! dit-il. Voulez-vous grimper là-haut ?

Doucement, sans effort, il souleva la petite fille et la posa sur un tonneau. La tenir, l’empêcher de chanceler lui fut un soulagement incroyable, lui allégea le cœur.

— Tenez-vous bien, dit-il, en gardant un bras passé autour d’elle.

— Oh ! ne vous dérangez pas pour Jeannie, monsieur Hammond ! pria madame Scott.

— Pas du tout, madame. Ce n’est pas une peine, c’est un plaisir. Jeannie et moi sommes une paire d’amis, n’est-ce pas, Jeannette ?

— Oui, monsieur Hammond, répondit la petite fille. Et elle passa le doigt dans le pli de son chapeau de feutre.

Tout à coup, elle lui saisit l’oreille et poussa un grand cri : « Regardez, monsieur Hammond ! Le voilà qui marche ! Regardez ! Il va entrer dans le port ! »

Bon Dieu, c’était vrai ! Enfin ! Lentement, lentement, le navire virait de bord. Au loin, sur l’eau une cloche sonna et un grand jet de vapeur jaillit dans l’air. Les goélands s’envolèrent ; ils se dispersèrent, comme des bouts de papier blanc. M. Hammond n’aurait pu dire si cette palpitation profonde venait des machines du paquebot ou de son propre cœur. Quoi qu’il en fût, il dut faire un effort pour résister. Au même instant, le vieux Johnson, le capitaine de port, arriva à grands pas le long du quai, avec une serviette de cuir sous le bras.

— Jeannie ne risque rien, dit M. Scott ; je vais la tenir.

Il eut juste le temps de la saisir. M. Hammond avait oublié Jeannie ; il s’élançait à la rencontre du vieux capitaine Johnson.

— Eh bien, capitaine ! Et sa voix résonna de nouveau, impatiente, énervée. Vous avez fini par avoir pitié de nous !

— Ce n’est pas moi qui suis à blâmer, monsieur Hammond, souffla le vieil officier, les yeux rivés au paquebot. Vous avez madame Hammond à bord, pas vrai ?

— Oui, oui, répondit l’autre, restant à côté du maître de port, ma femme est là-bas. Ah ! ah ! Ça ne sera pas long, à présent.

Le timbre de son téléphone résonnant sans cesse, le ronflement de son hélice emplissant l’air, le grand transatlantique fonçait sur eux ; et il tranchait si nettement l’eau sombre que de grands copeaux blancs frisaient de chaque côté. Hammond ôta son chapeau ; il parcourut les ponts du regard ; les passagers s’y entassaient. Il agita son chapeau, en hurlant un bruyant et bizarre :

« Holà ! » vers le navire. Puis il se retourna, éclata de rire et dit quelque chose d’inintelligible au vieux capitaine Johnson.

— Vous l’avez vue ? demanda le maître de port.

— Non, pas encore. Du calme – attendez un peu !

Et tout à coup, coincé entre deux grands imbéciles de lourdauds et leur criant « Ôtez-vous donc un peu du chemin ! » il fit signe avec son parapluie ; il voyait une main levée – un gant blanc qui agitait un mouchoir. Encore un instant et – merci, mon Dieu, merci ! – ce fut elle. C’était Janey. C’était madame Hammond, oui, oui, oui… debout auprès du bastingage, souriant, saluant de la tête, secouant son mouchoir.

— Allons, c’est épatant – épatant ! Eh bien, eh bien, eh bien !

Il en tapait du pied, c’est un fait. D’un geste prompt comme l’éclair, il tira son étui à cigares et l’offrit aux vieux capitaine Johnson. « Un cigare, capitaine ! Ils ne sont pas mauvais. Prenez-en deux. Tenez – et il vida tous les cigares de l’étui dans la main du maître de port – j’en ai une couple de boîtes à l’hôtel.

— Merci bien, monsieur Hammond, dit la voix oppressée du vieux capitaine.

Hammond fourra de nouveau l’étui dans sa poche. Ses mains tremblaient, mais il s’était ressaisi. Il était capable d’affronter Janey. Elle était là-bas, appuyée au bastingage, en train de causer avec une femme et, en même temps, elle l’observait, lui ; elle était prête. Tandis que le gouffre liquide se rétrécissait, il fut frappé de la voir si menue sur cet énorme navire. Il eut le cœur tordu d’une telle crispation qu’il en aurait crié. Qu’elle semblait petite pour avoir accompli toute seule ce long, ce double voyage ! Pourtant, comme c’était bien d’elle ! Comme c’était bien de Janey ! Elle avait le courage d’un… Voilà que les hommes de l’équipage s’étaient avancés, avaient séparé les passagers ; ils avaient rabattu la lisse pour jeter les passerelles.

Les voix sur la rive et les voix à bord s’élancèrent, échangeant les paroles d’accueil.

— Tout va bien ?

— Tout va bien !

— Comment va maman ?

— Beaucoup mieux.

— Holà, Jeannie !

— Ohé ! tante Émilie !

— Avez-vous fait bon voyage ?

— Magnifique !

— Ça ne sera pas long, à présent.

— Pas long à présent.

Les machines stoppèrent. Lentement, le paquebot vint se ranger le long du quai.

— Faites place, là-bas – place – place !

Et les hommes de service sur le wharf s’élancèrent à la course, traînant les lourdes passerelles. Hammond fit signe à Janey de rester en place. Le vieux capitaine de port s’avança ; il le suivit. Quant à « laisser passer d’abord les dames » ou des niaiseries de ce genre, l’idée ne lui en vint pas.

— Après vous, capitaine ! cria-t-il d’un ton chaleureux. Et, aux talons du vieux marin, il parcourut à grands pas la passerelle, tout droit vers Janey, et ses bras l’étreignirent.

— Eh bien, eh bien, eh bien ! Oui, oui ! Nous y voilà enfin, bégaya-t-il. Ce fut tout ce qu’il put dire. Puis Janey émergea, et sa petite voix fraîche – la seule voix qui existât pour lui en ce monde – prononça :

— Eh bien, mon chéri ! As-tu attendu longtemps ?

Non ; non, pas longtemps. Ou bien, en tout cas, peu importait. C’était fini maintenant. Mais le grand point c’était qu’il avait une voiture, attendant au bout du quai. Était-elle disposée à partir ? Son bagage était-il prêt ? En ce cas, ils pouvaient filer tout de suite avec ses malles de cabine et envoyer le reste au diable jusqu’au lendemain. Il se pencha sur elle, elle leva les yeux avec son demi-sourire coutumier. Elle était restée la même. Pas changé du tout. Telle qu’il l’avait toujours connue. Elle posa sa petite main sur la manche de son mari.

— Comment vont les enfants, John ? demanda-t-elle.

(Au diable les enfants !)

— Tout à fait bien. Mieux qu’ils n’ont jamais été.

— M’ont-ils écrit ?

— Oui, oui – naturellement. J’ai laissé leurs lettres à l’hôtel pour que tu les savoures plus tard.

— Nous ne pouvons pas nous en aller si vite que ça, dit-elle. Il y a des gens auxquels je dois faire mes adieux… et puis, il y a le capitaine.

La figure de M. Hammond s’allongea ; elle lui serra le bras d’une petite étreinte sympathique.

— Si le capitaine quitte la passerelle, je voudrais que tu le remercies d’avoir eu tant d’attentions pour ta femme.

Ma foi, il la tenait à présent. Si elle voulait rester dix minutes de plus. Tandis qu’il cédait, elle se trouva entourée. Tous les passagers de première semblaient vouloir prendre congé de Janey.

— Adieu, chère, chère madame Hammond ! Et la prochaine fois que vous viendrez à Sydney, je compte absolument sur vous.

— Madame Hammond, ma chérie ! vous n’oublierez pas de m’écrire, n’est-ce pas ?

— Ah ! vraiment, madame, je me demande ce que cette traversée aurait été sans vous.

C’était clair comme le jour qu’elle avait fait la conquête de tout le monde à bord. Et elle prenait tout ça… juste comme d’habitude. Avec un calme absolu. De son petit air ordinaire. C’était si bien Janey ; là, debout, son voile rejeté en arrière. Hammond ne remarquait jamais comment sa femme était habillée ; ce qu’elle portait lui était bien égal. Mais aujourd’hui, pourtant, il s’aperçut qu’elle avait un tailleur noir – c’est bien ainsi que ça s’appelle ? – avec des machins blancs, des garnitures sans doute, au col et aux manches. Pendant ce temps, Janey le passait à la ronde :

— John, mon chéri !

Ensuite : – Je veux te présenter à…

Ils finirent par s’échapper et elle l’emmena dans sa cabine. La suivre le long du couloir qu’elle connaissait si bien, qui lui était, à lui, si peu familier ; écarter après elle la portière verte, pénétrer dans la chambre qui avait été la sienne lui donna un bonheur exquis. Mais voilà que – peste soit d’elle ! – la femme de chambre était là, à genoux par terre bouclant la courroie des couvertures.

— C’est fini, madame Hammond, dit-elle, en se levant et en rabattant ses manchettes.

De nouveau, on le présenta, puis Janey et la femme de chambre disparurent dans le corridor. Il entendit chuchoter ; il supposa qu’elle réglait l’affaire du pourboire. Il s’assit sur le divan rayé et ôta son chapeau. Voilà les couvertures de voyage qu’elle avait emportées ; on les aurait cru neuves. Tout son bagage avait l’air pimpant, irréprochable ; les étiquettes étaient de sa belle petite écriture si nette : « Madame John Hammond. »

« Madame John Hammond ! » Il poussa un long soupir de contentement et se renversa en arrière, les bras croisés. C’en était fini de l’effort. Il eut le sentiment qu’il pourrait rester là, éternellement, à soupirer de joie d’être délivré – délivré de cet horrible tiraillement, de cette tension, de cette étreinte qui lui serrait le cœur ! Le danger était passé : telle était son impression. On se retrouvait sur la terre ferme.

Mais, à cet instant, Janey passa sa tête au coin de la porte.

— Mon chéri… si ça t’est égal ?… Je voudrais seulement aller dire adieu au docteur.

Hammond se leva vivement.

— Je t’accompagne.

— Non, non, dit-elle. Ne te dérange pas. Je préfère. Je ne resterai pas même une minute.

Avant qu’il pût répondre, elle était partie. Il eut presque envie de courir après elle ; mais, au lieu de le faire, il se rassit.

Était-ce bien sûr qu’elle ne resterait pas longtemps ? Quelle heure était-il à présent ? La montre surgit ; il regarda fixement le vide. Janey était un peu drôle, n’est-ce pas ? Pourquoi ne pas avoir chargé la femme de chambre de transmettre ses adieux ? Pourquoi s’en aller après le médecin du bord ? Elle aurait, même, bien pu écrire un mot de l’hôtel, si l’affaire était urgente. Urgente ? Est-ce que – se pouvait-il qu’elle eût été malade en route ? Elle lui cachait quelque chose. C’était ça ! Il empoigna son chapeau. Il s’en allait trouver ce gaillard-là et lui arracher la vérité à tout prix. Il croyait bien avoir remarqué quelque chose, un rien. Elle était un tout petit peu trop calme – trop maîtresse d’elle-même. Dès le premier instant…

La tringle des rideaux résonna. Janey revenait. Il se leva d’un bond.

— Janey, as-tu été malade pendant cette traversée ? Oui, c’est ça !

— Malade ?

— Mon chéri, dit-elle, ne me fais pas peur ! Naturellement, je n’ai pas été malade ! Qu’est-ce qui peut te le faire croire ? Ai-je mauvaise mine ?

Mais Hammond ne la voyait pas. Il sentait seulement qu’elle le regardait et qu’il n’avait besoin de se tourmenter de rien. Elle était là pour s’occuper des choses. C’était parfait. Tout allait bien.

La douce pression de sa main était si apaisante qu’il posa la sienne sur ses doigts pour les retenir là. Et elle dit :

— Reste tranquille. Je veux te regarder. Je ne t’ai pas encore vu. Tu t’es fait tailler la barbe à la perfection et tu as l’air… plus jeune, je trouve, et certainement plus mince. La vie de garçon te réussit.

— Me réussit !

Il gémit de tendresse et la serra de nouveau contre lui. Et de nouveau, comme toujours, il eut le sentiment qu’il tenait là quelque chose qui n’était jamais tout à fait à lui – à lui. Quelque chose de trop délicat, de trop précieux, qui s’envolerait dès qu’il le laisserait aller.

— Pour l’amour de Dieu, partons pour l’hôtel afin de pouvoir être seuls.

Et il sonna vigoureusement pour dire qu’on se dépêchait d’enlever les bagages.

†

Quand ils redescendirent le quai ensemble, elle prit son bras. Voilà qu’il l’avait à son bras, de nouveau ! Et quelle différence cela faisait, de monter en voiture avec elle, de jeter sur leurs genoux à tous deux la couverture à raies jaunes et rouges, de dire au cocher qu’il fallait aller vite parce qu’ils n’avaient encore pris le thé ni l’un ni l’autre. Il n’aurait plus à se passer de son thé ou à se le verser lui-même. Elle était revenue. Il se tourna vers elle, lui serra fort la main, dit tendrement, malicieusement, de cette voix qu’il n’avait que pour elle : « Tu es contente de rentrer chez toi, mon petit ? » Elle sourit ; elle ne prit même pas la peine de répondre, mais, doucement, elle écarta la main de son mari, comme ils arrivaient à des rues mieux éclairées.

— Nous avons la plus belle chambre de l’hôtel, dit-il. Je n’ai pas voulu m’en laisser donner une autre. Et j’ai demandé à la femme de chambre d’allumer une flambée, au cas où tu aurais un peu froid. C’est une brave fille, gentille, pleine d’attentions. Et puis, j’ai pensé que, du moment que nous étions ici, nous n’allions pas nous tracasser pour rentrer demain à la maison, mais que nous passerions la journée à nous promener et que nous partirions le matin d’après. Cela te va-t-il ? Inutile de se presser n’est-ce pas ? Les enfants t’auront bien assez tôt… Je me suis dit qu’un jour passé à visiter la ville pourrait être une agréable étape de ton voyage, hein, Janey ?

— As-tu pris les billets pour après-demain ? demanda-t-elle.

— Je crois bien !

Il déboutonna son pardessus, sortit son portefeuille gonflé de papiers.

— Nous y voilà ! J’ai fait réserver un compartiment de première pour Salisbury. Voici le ticket : « M. et Mme John Hammond. » J’ai pensé que nous pouvions bien nous donner un peu de confort et puis, nous ne tenons pas à ce que d’autres personnes viennent se fourrer entre nous, pas vrai ? Mais si tu avais envie de rester ici un peu plus longtemps…

— Oh ! non ! dit vivement Janey. À aucun prix ! Après-demain, alors. Et les enfants ?…

Mais ils étaient arrivés à l’hôtel. Le gérant se trouvait sous le vaste porche tout illuminé. Il descendit les marches pour les recevoir. Un garçon accourut du vestibule pour prendre leurs malles.

— Eh bien, monsieur Arnold, voilà enfin madame Hammond !

Le gérant les escorta lui-même à travers le hall et pressa le timbre de l’ascenseur. Hammond savait que des copains à lui, des relations d’affaires, étaient là, assis devant les petites tables du hall, à boire des apéritifs avant le dîner ? Mais il n’allait pas risquer d’être arrêté ; il ne regarda ni à droite, ni à gauche. Qu’ils en pensent ce qu’ils voudront ! S’ils ne comprennent pas, ce ne sont que des imbéciles – et, sortant de l’ascenseur, il ouvrit la porte de leur chambre et y fit entrer Janey. La porte se referma. Maintenant, à la fin, ils étaient seuls ensemble. Il alluma l’électricité. Les rideaux étaient tirés ; le feu flambait. Il lança son chapeau sur le vaste lit, il alla vers elle.

— Mais – le croiriez vous ? – on vint les interrompre encore. Cette fois-ci, c’était le porteur avec le bagage. Il fit deux voyages pour ça, il laissa la porte ouverte dans l’intervalle, il prit son temps, il sifflota entre ses dents, dans le couloir. Hammond parcourait la chambre de long en large, arrachait ses gants, arrachait son écharpe. Pour finir, il jeta son pardessus sur le lit.

Enfin, cet idiot-là était parti. La porte se ferma avec un cliquetis. À présent, ils étaient seuls. Hammond dit :

— Il me semblait que je ne t’aurais plus jamais à moi ! Maudites gens ! Janey…

Il attacha sur elle son regard ému, impatient.

— Dînons ici, dans notre chambre. Si nous descendons au restaurant, on nous dérangera, et puis il y a leur sacrée musique (cette musique qu’il avait si fort louée, applaudie si bruyamment le soir précédent). Nous ne pourrons pas nous entendre parler. Faisons-nous monter quelque chose ici, devant le feu. C’est trop tard pour le thé ; je commanderai un petit souper, hein ? Qu’est-ce que tu dis de cette idée ?

— C’est ça, mon chéri ! répondit Janey. Et pendant que tu t’en occupes – les lettres des enfants ?

— Oh ! ça ira plus tard, dit Hammond.

— Mais on en aurait fini, alors, insista Janey. Et j’aurais d’abord le temps de…

— Oh ! il est inutile que je descende, expliqua son mari. Je n’ai qu’à sonner et à donner l’ordre… tu ne veux pas me renvoyer, dis ?

Janey secoua la tête et sourit.

— Mais tu es en train de penser à autre chose. Quelque chose te tourmente, reprit Hammond. Qu’est-ce que c’est ? viens t’asseoir là – viens t’asseoir sur mes genoux, près du feu.

— Je vais seulement ôter mon chapeau, dit Janey, en allant à la table à coiffer. Ah… ah !

Elle eut un petit cri.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Rien, mon chéri. Je viens de trouver les lettres des enfants. Ça va bien ; elles peuvent attendre. Inutile de se presser, maintenant.

Elle se tourna vers lui, serrant les lettres dans sa main ; elle les glissa sous le jabot de sa blouse. Avec vivacité, avec gaieté, elle s’écria : « Oh ! comme cette table est caractéristique, comme c’est bien toi !

— Pourquoi ? qu’est-ce qu’elle a donc ? dit Hammond.

— Si elle flottait sur l’abîme de l’éternité, je dirais encore : « Voilà John : » riposta Janey en riant, les yeux fixés sur le gros flacon de lotion pour la chevelure, la bouteille d’eau de Cologne gainée d’osier, les deux brosses à cheveux et la douzaine de cols neufs attachés d’un cordon rose.

— Est-ce là tout ton bagage ?

— Au diable mon bagage ! dit Hammond ; mais, tout de même, c’était un plaisir pour lui d’être taquiné par Janey. – Causons. Venons-en un peu aux choses qui comptent. Dis-moi…

Et, comme Janey se perchait sur ses genoux, il se renversa en arrière, l’attirant au creux du fauteuil laid et profond.

— Dis-moi que tu es vraiment heureuse d’être de retour, Janey.

— Oui, chéri, je suis heureuse, dit-elle.

Mais à l’instant même où il l’étreignait, Hammond eut le sentiment qu’elle allait s’envoler bien loin et il ne sut jamais – n’eut jamais la certitude absolue qu’elle était aussi heureuse que lui-même. Comment pouvait-il savoir ? Serait-il jamais sûr ? Aurait-il toujours ce désir avide – cette douloureuse envie, pareille en quelque sorte à celle de la faim, d’absorber si complètement Janey en lui que rien d’elle ne pût échapper ? Il voulait effacer pour elle tout le monde, toutes choses. À présent, il regrettait de n’avoir pas éteint la lumière. L’obscurité aurait pu la rendre plus proche. Et maintenant, ces lettres des enfants faisaient sous sa blouse un bruit de papier froissé. Il aurait voulu les jeter au feu.

— Janey, murmura-t-il.

— Oui, mon ami.

Elle reposait sur sa poitrine, mais si légère, mais si lointaine… Leur souffle s’élevait et retombait en même temps.

— Janey !

— Qu’y a-t-il ?

— Tourne-toi vers moi, chuchota-t-il.

Lentement, une rougeur sombre envahit son front.

— Embrasse-moi, Janey ! Embrasse-moi, toi !

Il crut avoir conscience d’une hésitation imperceptible – mais assez longue pour qu’il souffrît le martyre – avant que les lèvres de sa femme touchent les siennes, fermement, légèrement, leur donnant le baiser qu’elle donnait toujours, comme si ce baiser – comment le décrire ? – confirmait ce qu’ils venaient de dire, signait le contrat. Mais ce n’était pas ce qu’il voulait ; ce n’était pas du tout la chose dont il avait soif. Brusquement, il se sentit accablé d’une fatigue horrible.

— Si tu savais, dit-il en ouvrant les yeux, ce que cela a été – cette attente d’aujourd’hui ! J’ai cru que le bateau n’entrerait jamais au port. Nous étions là, en suspens. Qu’est-ce qui vous a retenus si longtemps ?

Elle ne répondit pas. Elle ne le regardait pas, les yeux fixés sur le feu. Les flammes se dépêchaient, se dépêchaient de dévorer les charbons, vacillaient, s’affaissaient.

— Tu ne dors pas, dis ? demanda Hammond ; et il la fit sauter sur ses genoux.

— Non, dit-elle. Ensuite : Ne fais pas ça, mon chéri. Non, je réfléchissais. Le fait est, continua-t-elle, qu’un des passagers est mort, la nuit dernière – un homme. Voilà ce qui nous a retardés. Nous l’avons ramené – je veux dire, on ne l’a pas enseveli en mer. Aussi, naturellement, le médecin du bord et celui du service de santé…

— Qu’est-ce que c’était ? demanda Hammond troublé.

Il détestait qu’on parlât de mort. Il détestait l’idée qu’une chose pareille fût arrivée. C’était, d’une façon bizarre, la même impression que si Janey et lui avaient rencontré un enterrement, en allant à l’hôtel.

— Oh ! ce n’était rien du tout de contagieux ! dit Janey. Sa voix n’était presque qu’un souffle.

— C’était le cœur.

Un silence.

— Pauvre garçon ! dit-elle. Tout jeune.

Elle regarda les flammes palpiter et retomber.

— Il est mort dans mes bras, dit Janey.

Le coup fit si soudain que Hammond crut s’évanouir. Il ne pouvait bouger, il ne respirait plus. Il sentait toute sa force s’écouler – ruisseler dans le grand fauteuil sombre et le grand fauteuil sombre le tenait solidement, l’étreignait, le forçait à endurer.

— Quoi ? demanda-t-il d’un ton hébété. Qu’est-ce que tu dis ?

— La fin a été tout à fait paisible, reprit la petite voix. Au dernier moment, il a seulement – et Hammond la vit lever sa douce main – laissé fuir sa vie dans un souffle.

Et sa main retomba.

— Qui… d’autre était là ? réussit à demander Hammond.

— Personne. J’étais seule avec lui.

Ah ! mon Dieu, ce qu’elle disait là ! Ce qu’elle lui faisait à lui ! Cette chose-là le tuerait ! Et tout le temps elle continuait à parler :

— J’avais vu le changement se produire et j’avais envoyé le garçon chercher le docteur, mais il est arrivé trop tard. En tout cas, il n’aurait pu rien faire.

— Mais pourquoi toi… pourquoi toi ? gémit Hammond.

À ces mots, Janey se retourna vivement et vivement scruta son visage.

— Cela ne te fait rien, John, vraiment ? demanda-t-elle. Tu n’es pas… Cela n’a rien à voir avec toi et moi.

D’une façon ou de l’autre, il parvint à produire une espèce de sourire, en la regardant. D’une façon ou de l’autre, il balbutia :

— Non – conti… nue, continue ! je veux que tu me racontes.

— Mais, John chéri…

— Raconte-moi, Janey.

— Il n’y a rien à raconter, dit-elle, étonnée. C’était un des passagers de première classe. J’ai vu qu’il était très malade, dès qu’il est venu à bord… Mais il paraissait aller tellement mieux jusqu’à hier matin. Dans l’après-midi, il a eu une crise violente : l’agitation – l’énervement d’arriver, je pense. Après, il ne s’est jamais remis.

— Mais pourquoi la femme de chambre ne l’a-t-elle pas…

— Oh ! mon ami – la femme de chambre ! dit Janey. Quel sentiment aurait-il eu ? Et, en outre… il aurait pu avoir le désir de laisser un message… pour…

— Ne l’a-t-il pas fait ? marmotta Hammond. N’a-t-il rien dit ?

— Non, mon chéri, pas un mot !

Elle secoua doucement la tête :

— Tout le temps que je suis restée avec lui, il était trop faible… trop faible pour remuer un doigt.

Janey se tut. Mais ses paroles, si légères, si douces, si glacées, semblaient planer dans l’air, pleuvoir dans la poitrine de son mari comme une neige.

Le feu était devenu rouge. Maintenant, il s’effondra avec un bruit soudain et la chambre fut plus froide. Le froid monta le long des bras de Hammond. La chambre était vaste, immense, étincelante ; elle envahissait tout son univers. Le grand lit aveugle était là, avec son pardessus gisant au travers, comme un homme sans tête qui disait ses prières. Le bagage était là aussi, prêt à être emporté de nouveau, n’importe où, à être jeté dans des trains, embarqué sur des paquebots.

« Il était trop faible. Il était trop faible même pour remuer un doigt. » Pourtant, il était mort dans les bras de Janey. D’elle, qui jamais – jamais une seule fois pendant toutes ces années – jamais un seul, un unique instant…

— Non – il n’y devait pas songer. Y penser, c’était la folie. Non, il n’affronterait pas cette vision. Il était incapable d’y résister. C’était trop dur à supporter, cela !

Et maintenant, voilà que Janey touchait du doigt sa cravate. Elle en approchait les bouts.

— Tu n’es pas… fâché que je t’aie dit ça, John chéri ! Ça ne t’a pas rendu triste ? Ça n’a pas gâté notre soirée – notre solitude à deux ?

Mais, à ces mots, il fut obligé de cacher son visage. Il le pressa sur la poitrine de sa femme et l’entoura de ses bras.

Gâté leur soirée ? Gâté leur solitude à deux ? Plus jamais ils ne seraient seuls ensemble.

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