‹ La garden-partyChapitre 36 sur 38 · Treizième partie Jour férié

Treizième partie Jour férié

Un gros homme au visage rose porte un pantalon de flanelle d’un blanc douteux, une veste bleue, de la poche de laquelle émerge un mouchoir rose, et un chapeau de paille bien trop petit pour lui se perche en arrière sur sa tête. Il joue de la guitare. Un petit bonhomme chaussé de toile blanche et dont la figure se cache sous un feutre rabattu comme une aile cassée souffle doucement dans une flûte ; un grand gaillard mince, avec des bottines à boutons qui éclatent à force d’être mûres, tire d’un violon les rubans – les longs rubans enroulés, onduleux – d’une mélodie. Sans sourire, mais non pas graves pourtant, les trois musiciens sont debout au grand soleil, en face d’un étalage de fruits ; l’araignée rose d’une main tapote la guitare ; la petite patte carrée que décore une bague de cuivre à turquoise force à résonner la flûte rebelle ; et le bras du violoniste essaie de scier en deux son instrument.

Une foule s’assemble ; on mange des oranges, des bananes, on arrache les peaux, on sépare les quartiers, on partage. Une jeune fille tient même un panier de fraises, mais elle n’y goûte pas : « Ce qu’elles sont chères, hein ! » Elle contemple fixement les petits fruits pointus, comme si elle en avait peur. Le soldat australien qui l’accompagne se met à rire : « Allons, vas-y donc, ça ne fait qu’une bouchée ! » Mais lui non plus ne tient pas à les lui voir manger. Il aime à regarder sa petite mine effarée, ses yeux étonnés levés vers lui : « Quel prix que ça coûte ! » Il bombe le torse et grimace.

Des vieilles femmes grasses en corsages de velours – pelotes antiques et poussiéreuses – puis des vieilles mégères décharnées, pareilles à des parapluies usés, que coiffe une capote tremblotante ; des femmes jeunes en robes de mousseline, avec des chapeaux qui semblent avoir poussé sur les haies et des souliers pointus à hauts talons ; des hommes en uniforme kaki, des marins, des employés en costumes râpés, de jeunes Juifs bien habillés de drap fin, jaquettes rembourrées aux épaules, larges pantalons ; des soldats en traitement à l’hôpital et de bleu vêtus : tous ces gens-là, le soleil les révèle, la musique sonore et hardie les tient réunis un instant, en un groupe nombreux. Les jeunes s’amusent, se bousculent sur le trottoir, montant, descendant, s’esquivant, avec des coups de coude ; les vieux bavardent : « Alors, j’y ai dit : Si c’est que tu veux, le docteur, va le chercher toi-même, que j’y dit. »

« Et quand ils ont été cuits, y en avait pas même assez pour me remplir la main. »

Seuls, les enfants déguenillés se tiennent tranquilles. Ils se sont mis aussi près que possible des musiciens, les mains derrière le dos, les yeux écarquillés. Parfois, une jambe sautille, un bras s’agite. Un tout petit bébé chancelant n’en peut plus, tourne deux fois sur lui-même, s’assied solennellement et se relève.

— Pas que c’est joli ? chuchote derrière sa main une petite fille.

Et la musique se brise en éclats lumineux, qui se rejoignent de nouveau pour se briser encore et se dissoudre ; la foule se disperse, elle monte lentement la pente du coteau.

Au coin de la route commencent les baraques.

— À la chatouille ! Quat’sous la chatouille ! Qui n’en veut ? Chatouillez vos dames, mes gaillards !

Ce sont de petits balais doux, des goupillons montés sur fil de fer. Les soldats les achètent avec empressement.

— Achetez un diablotin ! Quat’sous le diablotin !

— Achetez l’âne sauteur ! Ça bouge, ça bouge, oh !

— La gomme à mâcher qualité estra ! Achetez de quoi vous distraire, messieurs.

— Achetez une rose. Offrez une rose à madame, jeune homme ! Des roses, ma bonne dame ?

— Des plumes ! des plumes !

Elles sont irrésistibles, ces plumes. De charmants panaches flottant au vent, vert d’émeraude, écarlate, bleu vif, jaune serin. Les bébés eux-mêmes portent des plumes passées à leurs béguins.

Et une vieille coiffée d’un tricorne de papier clame, comme si c’était son dernier conseil avant un départ, la seule façon de sauver votre vie ou de ramener quelqu’un au devoir : « Achetez un tricorne, ma belle, et mettez-le comme ça ! »

C’est un jour qui vole à tire-d’aile, moitié soleil, moitié vent. Quand le soleil se cache, une ombre plane ; quand il se montre de nouveau, il est ardent. Hommes et femmes le sentent leur brûler le dos, la poitrine, les bras ; ils ont l’impression que leurs corps se dilatent, prennent vie… si bien qu’ils font de grands gestes avides, lèvent en l’air des bras pour un rien, enlacent brusquement les filles, éclatent en rires soudains.

De la limonade ? Il y en a tout un réservoir sur une table drapée d’une nappe ; et des citrons pareils à des poissons courtauds sautillent dans le liquide jaunâtre. On la dirait solide comme une gelée, dans les verres épais. Pourquoi ne peut-on pas la boire sans en répandre ? Tout le monde en renverse et, avant de rendre le gobelet, on jette en rond les dernières gouttes.

Autour de la charrette du marchand de glaces, avec sa tente rayée et sa carapace de cuivre poli, les enfants s’attroupent. Les petites langues lèchent, lèchent tout le tour des cornets de crème, des rectangles de biscuit. Le vendeur enlève le couvercle, plonge la cuillère de bois ; on ferme les yeux pour mieux savourer, on grignote en silence.

« Faites-vous dire l’avenir par ces petits oiseaux ! » La femme est là près de la cage, c’est une Italienne ridée, sans âge, qui crispe et rouvre ses griffes brunes. Son visage, merveille de délicate ciselure, est entouré d’une écharpe vert et or. Dans leur prison, les petites perruches voltigent pour saisir les bouts de papier dans la mangeoire.

« Vous avez une grande force de caractère. Vous épouserez un homme qui a les cheveux rouges, vous aurez trois enfants. Méfiez-vous d’une femme blonde. »

Attention ! attention ! Voilà qu’une auto, conduite par un gros chauffeur, descend la colline à toute vitesse. Dedans une femme blonde qui fait la moue, se penche – elle fait irruption dans votre vie… méfiez-vous ! méfiez-vous !

— Mesdames et messieurs, je suis commissaire priseur de mon état et, si ce que je vous dis là n’est pas la vérité, je m’expose à me voir retirer ma patente et à être puni de prison.

L’homme étale sa patente sur sa poitrine ; la sueur coule de son visage jusqu’à son col de papier mâché ; ses yeux semblent vitrifiés. Quand il ôte son chapeau, on voit la chair enflammée se creuser sur son front en une ride profonde. Personne ne lui achète ses montres.

Attention encore ! Une immense calèche descend de là-haut, balançant deux vieux, vieux bébés. Elle tient une ombrelle de dentelle ; il suce le pommeau de sa canne et les deux vieux corps obèses se heurtent quand oscille leur berceau ; le cheval fumant laisse après lui, en trottant le long de la pente, un sillage de crottin.

Sous un arbre, le professeur Léonard, en toge et en bonnet carré, se tient auprès de sa bannière. Il n’est ici que « pour un seul jour » en revenant des Expositions de Londres, de Paris, de Bruxelles, tout exprès pour vous dire votre bonne aventure d’après votre physionomie. Il sourit d’un air encourageant, comme un dentiste maladroit. Quand les grands gaillards qui, l’instant précédent, se bousculaient et juraient, lui tendent leur pièce de dix sous et comparaissent devant lui, ils deviennent tout à coup sérieux, muets, timides, presque rougissants, tandis que la main prompte du professeur pointe une carte imprimée. Ils ressemblent à de petits enfants surpris à jouer dans un jardin défendu, par le propriétaire qui surgit de derrière un arbre.

On est arrivé au sommet du coteau. Comme il y fait chaud ! Et que c’est donc beau ! Le café est ouvert, la foule s’y rue. La maman s’assied avec son bébé au bord du trottoir et le père lui apporte un verre d’un liquide foncé, brunâtre ; puis rentre, en se frayant passage à coups de coude forcenés. Du cabaret, une âcre odeur de bière se répand dans l’air, avec le cliquetis bruyant des chopes et le tumulte des voix.

Le vent est tombé, le soleil brûle, plus ardent que jamais. Devant les deux battants mobiles de la porte, la masse compacte des enfants s’entasse, comme les mouches au bord d’un pot de confiture.

Et la foule monte, monte la colline, les mains pleines de petits goupillons, de diablotins, de roses, de plumes. Les gens grimpent, grimpent, se précipitent dans la lumière et la chaleur, avec des appels, des rires, des cris perçants, comme s’ils étaient poussés par quelque chose bien loin derrière eux, happés par le soleil, bien loin devant – attirés dans l’universelle, l’éclatante, l’éblouissante splendeur… vers quoi ?

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