iv
Cependant pourquoi ces tempêtes ?
Pourquoi le deuil après les fêtes ?
Les mains qui travaillaient sont prêtes
À commencer le branle-bas…
Comme en nos discordes civiles,
Comme dans les luttes serviles,
Sur les champs, à travers les villes
Passe la trombe des combats !
L’Anglais, de ses canons empruntant le langage,
Réclame-t-il ses droits sur New-York ou Boston ?
A-t-on vu revenir le spectre de lord Gage
Qui provoque en duel l’ombre de Washington ?
Du fond des pampas du Mexique
Vient-il de sortir un cacique
Réveillant la ferveur antique
Des Indiens abâtardis ?
De quel côté souffle la haine ?
De la montagne ou de la plaine ?
Et quelle est l’avalanche humaine
Qui roule ses torrents maudits ?
Ceux pour qui la Fortune eut la main si légère,
Ont-ils à supporter des chocs de nations,
À savoir ce que pèse une race étrangère,
À compter stupéfaits les pas des légions ?
Non : c’est de leurs propres entrailles
Qu’est parti le cri des batailles ;
Vivants, ils font leurs funérailles,
Eux-mêmes dressent leur bûcher…,
Ils naissaient… Déjà l’agonie !…
Leur fraternité se renie,
Et bientôt de la terre unie
Vingt lambeaux vont se détacher.
Lorsque l’Europe en feu se tordait dans la guerre,
Quand le sang se faisait fleuve comme le Rhin,
L’Amérique croisant ses bras disait naguère :
« Malheur à qui n’entend que des bouches d’airain ! »
Et maintenant brillent les armes,
Les clairons jettent leurs vacarmes,
Les mères répandent des larmes
Que ne connaissaient pas leurs yeux ;
La Discorde, démon farouche,
Met de l’écume à chaque bouche.
Hourrah ! le soleil ne se couche
Que sur des corps silencieux !…
Ô catastrophe étrange ! ô funèbre misère !
Ô mesquins intérêts qui semez la rancœur !
Ô glaive, dont la garde est aux mains de deux frères !…
Que ne t’es-tu brisé, rien qu’en sentant leur cœur !
De leurs fils vos cités sont veuves :
Instruits par nos longues épreuves,
Ferez-vous des ruines neuves,
Vous, peuple d’hier, vous, enfants ?
Sur les débris des villes fortes
Prenez garde que les cohortes
Ne jettent les libertés mortes
Aux pieds des Césars triomphants !
La divinité sombre à vos cris est venue.
L’éclair n’a pas plus tôt sillonné l’Océan ;
Elle étend son linceul entre vous et la nue,
Et le sol qu’elle touche est un gouffre béant.
À la Mort vous ouvrez la voie…
Un peuple nouveau, quelle proie !
Peut-être avec bien plus de joie
Contemple-t-elle ce tableau
Qu’au jour où la France frappée
Et pressant un tronçon d’épée
Râla sa dernière épopée
Dans la plaine de Waterloo.
Ah ! pour fraterniser, pour être unis encore,
Que n’avez-vous aimé la Poésie et l’Art !…
Le feu du ciel brûla Baal avec Gomorrhe ;
Et vous, vous périrez avec le dieu Dollar.