vi
Écoutez ! écoutez !… Une tombe tressaille…
Le héros qui fut grand dans la sainte bataille,
Washington se ranime… Et de ce piédestal
Où, belle de vertu, sa majesté se dresse,
Il jette cet appel de deuil et de tendresse
À son pays natal :
« Enfants, j’aurais douté que les hasards du monde
« Dans l’immuable paix missent leur trouble immonde.
« Mais Dieu même a daigné me susciter vers vous
« Pour arrêter vos bras, pour suspendre vos coups…
« Je descends de l’Éden dans un ciel plein d’orage
« Et vers un Océan qui bondit avec rage.
« Frères, nous avons eu de sublimes destins
« En des jours glorieux qui déjà sont lointains ;
« Oui, nous avons connu, défendant notre mère,
« Le succès disputé, la défaite éphémère.
« Plus d’un soleil brûlant sur nos fronts a dardé
« Ses rayons, sans qu’un seul d’entre nous ait cédé.
« Nous avons pied à pied conquis le territoire ;
« Par nous le Nouveau-Monde est entré dans l’histoire ;
« Et nous avons prouvé qu’en son droit affermi
« Le faible peut monter jusqu’à son ennemi :
« Car vainement on vit la rapace Angleterre
« S’arroger l’Amérique en humble tributaire ;
« Ses feux se sont éteints dans l’Océan profond…
« Dieu conduit de sa main ce que les hommes font
« Lorsque, le suppliant de montrer sa puissance,
« Ils renversent le Mal aux pieds de l’Innocence.
« Vos pères étaient forts, vos pères étaient grands,
« Et par delà les flots ils chassaient leurs tyrans.
« L’œuvre était accomplie ; une splendide aurore
« Vous présageait des jours plus splendides encore…
« Je bénis mes enfants que je quittais trop tôt,
« Et je fermai les yeux pour les rouvrir là-haut.
« Ah ! que sont devenus mes préceptes de père !
« L’incendie est au champ que je laissai prospère ;
« Les épis sont broyés sous le poids des canons ;
« Parmi ses fils Caïn peut inscrire vos noms !
« Du faisceau désuni les lances sont brisées
« Quand vous pouviez laisser aux nations usées,
« Qui pour une limite épuisent tout leur sang,
« De s’entre-déchirer l’honneur avilissant !
« Cernés par le torrent auquel j’ai mis des digues,
« Verrez-vous la ruine en héritiers prodigues ?
« Ferez-vous cette joie au vieux monde jaloux
« De périr par vos mains dans un duel de fous ?
« Devras-tu donc descendre au drame de Thyeste,
« Civilisation, ô martyre céleste
« Qui, ramenant ton voile et les yeux tout en pleurs,
« Es venue à ma tombe exhaler tes douleurs ?
« Si vous êtes épris de nos premières gloires,
« Si mon nom paternel survit dans vos mémoires ;
« Si vous ne voulez pas que notre saint drapeau
« Pende décoloré comme un triste oripeau,
« Abjurez la querelle inique et déplorable,
« Refaites l’Union par un pacte durable,
« Et reprenez, avec le rang qui vous est dû,
« Votre labeur puissant, votre calme perdu ! »