L'ÉDUCATION NATIONALE
On a dit tant de choses bizarres sur ma façon d'entendre l'éducation nationale qu'il ne serait peut-être pas hors de propos de faire connaître mon opinion au public sur ce sujet.
A mon avis la méthode d'éducation actuelle est mauvaise, pour trois raisons de la plus haute importance en dehors de ses rapports avec un gouvernement injuste:
1º Elle repose sur une culture étrangère à l'exclusion presque totale de la culture indigène.
2º Elle ignore la culture du cœur et la culture manuelle et se consacre exclusivement à celle du cerveau.
3º Il est impossible de donner une véritable éducation en se servant d'une langue étrangère.
Examinons ces trois défauts en détail. Presque dès le début, les manuels d'enseignement traitent, non de choses avec lesquelles les enfants sont journellement en rapport, mais de choses qui leur sont totalement inconnues. Ce n'est pas dans ces manuels qu'un jeune garçon apprendra ce qui est bien ou mal à la maison. On ne lui enseigne jamais à être fier de son foyer. Plus son éducation avance, plus on l'en éloigne, si bien que lorsqu'il a terminé ses études il est devenu complètement étranger à son milieu. Il ne trouve aucune poésie à la vie de famille. Les scènes villageoises sont pour lui un livre fermé. Sa propre civilisation lui a été représentée comme stupide, barbare, superstitieuse et inutile au point de vue pratique. Son éducation est calculée pour l'éloigner de la culture traditionnelle. Et si la masse de la jeunesse instruite n'est pas absolument dénationalisée, c'est uniquement parce que l'ancienne culture est trop profondément implantée en elle pour qu'il soit possible de la déraciner même par une éducation hostile à son développement. Si j'étais le maître, je détruirais certainement tous les manuels et j'en ferais écrire d'autres qui traiteraient de la vie de famille et qui s'y rapporteraient de sorte que l'enfant, en faisant ses études, influerait sur son entourage.
Secondement, et quelles que soient les conditions dans les autres pays, il est criminel, dans l'Inde où 80 p. % de la population est agricole, de donner aux enfants une éducation purement littéraire et de rendre les garçons et les filles impropres aux travaux manuels pour le reste de leur vie. Je prétends que la majeure partie de notre temps étant consacrée à travailler pour gagner notre pain, nos enfants doivent, dès leur jeune âge, apprendre la dignité de ce labeur. Nos enfants devraient recevoir une éducation qui ne leur fît pas mépriser le travail manuel. Il n'y a aucune raison pour que le fils d'un paysan devienne incapable d'être ouvrier agricole parce qu'il a fait des études. Il est fort triste de voir nos écoliers considérer avec dégoût, quand ce n'est pas avec mépris, le travail manuel. D'autre part si nous voulons que dans l'Inde, tout jeune garçon et toute jeune fille fréquente les écoles, ainsi qu'il est de notre devoir, nous n'avons pas les moyens de subvenir à l'éducation telle qu'elle est donnée à présent, les milliers de parents étant dans l'impossibilité d'en payer les frais actuels. Il faut donc, pour que l'éducation devienne générale, qu'elle soit gratuite. Même sous un gouvernement idéal, je n'imagine pas que nous pourrons consacrer plus de 2000 millions de roupies à l'éducation de tous les enfants qui ont l'âge de fréquenter l'école. D'où il résulte qu'il faut que nos enfants payent par leur travail manuel tout ou partie de l'éducation qu'ils reçoivent. Je ne vois qu'un travail universel qui soit profitable, le rouet et le métier à tisser. Peu importe d'ailleurs, pour le but que je me propose, qu'il s'agisse de filer ou de faire une autre forme de travail, pourvu qu'il rapporte, seulement en y réfléchissant on se rendra compte que nulle autre occupation ne peut être introduite dans toutes les écoles de l'Inde.
Cet enseignement manuel servira à deux fins dans un pays pauvre comme le nôtre. Il couvrira les dépenses de l'éducation de nos enfants et leur enseignera un métier auquel ils pourront se remettre plus tard, s'ils le désirent, pour gagner leur vie. Un tel système leur enseignera à se suffire. Rien ne peut démoraliser une nation comme d'apprendre à mépriser le travail manuel.
Je ne dirai qu'un mot de l'éducation du cœur. Je crois qu'il est impossible de la donner par les livres. Seul le maître par ses rapports personnels peut agir. Or, qui avons-nous dans l'enseignement primaire et même dans l'enseignement secondaire? Sont-ce des hommes et des femmes d'une foi et d'un caractère moral supérieurs? Ont-ils reçu eux-mêmes cette éducation du cœur? Peut-on attendre d'eux qu'ils s'occupent de l'élément permanent chez les enfants, garçons et filles dont ils ont la charge? La méthode employée pour se procurer des instituteurs dans les classes élémentaires n'est-elle pas une barrière infranchissable à l'obtention d'une haute moralité? Donne-t-on aux instituteurs des appointements qui leur permettent de vivre? Nous savons qu'on ne les choisit pas pour leur patriotisme. Ceux-là seuls font de l'enseignement qui ne peuvent trouver d'autre emploi.
Parlons enfin de la langue dans laquelle l'instruction est donnée. Mon opinion à ce sujet est trop connue pour que je la répète. L'enseignement dans une langue étrangère a été cause de fatigue cérébrale pour les enfants, a exigé d'eux une tension nerveuse trop grande et, les rendant incapables de pensée, de travail original, les a empêchés de communiquer leurs connaissances à la famille ou aux masses.
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Rien n'est plus éloigné de ma pensée que de vouloir nous rendre exclusifs ou nous faire élever des barrières. Mais je soutiens respectueusement qu'une appréciation d'autres cultures doit suivre et non précéder l'appréciation et l'assimilation de la nôtre. J'ai la ferme opinion que nulle culture ne renferme des trésors aussi précieux. Nous ne la connaissons pas, on nous en fait mépriser l'étude et déprécier la valeur. Nous avons presque cessé de la vivre. Un savoir académique sans pratique est comme un cadavre embaumé, très beau à contempler peut-être, mais sans rien qui puisse inspirer ou ennoblir. Ma religion me défend d'abaisser ou de dédaigner les autres cultures, de même qu'elle insiste pour que je m'imprègne de la mienne et que je la vive sous peine de suicide civil.
1er septembre 1921.
ETHIQUE DE LA DESTRUCTION
Le lecteur sera, j'en suis persuadé, heureux de prendre connaissance de la lettre si belle et si pathétique que je reçois de M. Andrews.
«Je sais qu'en brûlant les tissus étrangers votre but est de venir en aide aux pauvres, mais j'ai l'impression que vous faites fausse route. Si vous réussissez à boycotter le tissu étranger il me semble évident que le prix du tissu fabriqué dans les filatures augmentera, et que ce seront les pauvres qui en souffriront. De plus, il y a dans ce terme «étranger» un subtil appel au sentiment de race qu'il faudrait plutôt réprimer qu'encourager. J'ai été profondément bouleversé de vous voir mettre le feu à ce monceau d'objets, parmi lesquels se trouvaient les plus beaux tissus. Nous avons l'air d'oublier ce vaste monde dont nous faisons partie pour ne songer égoïstement qu'à l'Inde. Je crains bien que ceci ne nous ramène au nationalisme étroit et égoïste d'autrefois. Dans ce cas, nous allons faire partie du cercle vicieux d'où l'Europe s'efforce désespérément d'échapper. Mais je ne puis le démontrer, je ne puis que répéter que j'en fus bouleversé, que cela me semblait une forme de violence. Et cependant je sais à quel point vous exécrez la violence. Il me déplaît que la question du tissu étranger soit transformée en religion.
J'étais au comble du bonheur lorsque je vous voyais asséner des coups de géant aux vices qui affectent les fondements de la morale: l'alcoolisme, les stupéfiants, l'intouchabilité, l'arrogance de race, etc., et lorsqu'avec une si merveilleuse et si admirable tendresse vous vous êtes occupé de ce mal hideux qu'est la prostitution. Mais allumer des feux de joie avec des étoffes étrangères et dire aux gens que s'en vêtir est un péché contre la religion, jeter au bûcher le noble travail de nos semblables, nos frères et nos sœurs des autres pays, en déclarant que c'est nous souiller que de les porter... Je ne saurais vous dire combien tout ceci me paraît différent! Savez-vous que j'ose à peine à présent porter le khaddar que vous m'avez donné, parce que j'ai peur de paraître juger les autres et de dire comme le pharisien: «Je suis un plus grand saint que vous». Jamais je n'avais eu semblable impression auparavant.
Vous savez que lorsque vous faites quelque chose qui me peine, il faut que je vous crie ma douleur; et ceci m'a fait mal.
J'avais écrit dans la Modern Review les articles que je vous envoie avec une grande joie, parce que j'avais la certitude d'avoir découvert le sens de votre vie. Mais à présent mon esprit vous crie que vous avez entrepris quelque chose de violent, d'anormal, de contre nature. Vous savez que mon affection pour vous demeure aussi grande que jamais, de même que la vôtre ne s'est pas affaiblie lorsque vous jugiez que votre frère se trompait. Je vous en supplie, expliquez-moi vos raisons! Votre article sur la destruction dans la Jeune Inde[87] ne m'a nullement convaincu.»
C'est bien lui! Dès qu'il souffre de quelque chose que j'ai fait (et ce n'est pas la première fois), il m'envoie lettre sur lettre sans attendre que je lui réponde. Car c'est l'affection qui parle à l'affection, mais sans discuter. C'est le trop plein d'un cœur angoissé. Ainsi fait-il au sujet de la destruction des vêtements étrangers.
Ce que M. Andrews m'écrit en langage affectueux, d'autres correspondants, qui sont déjà en désaccord avec moi, me l'ont exprimé avec grossièreté, colère et même vulgarité. Les paroles de M. Andrews sont des paroles d'affection et de chagrin, elles m'ont pénétré profondément et demandent que j'y réponde, alors que j'ai dû laisser de côté les paroles de colère pour n'y faire allusion qu'en passant. Les paroles de M. Andrews ont porté, parce qu'elles sont non violentes et qu'elles débordent d'affection, les autres qui sont violentes et pleines de méchanceté n'ont produit aucun effet sur moi et eussent provoqué de ma part des répliques courroucées si j'étais enclin à ce genre de réponses. La lettre de M. Andrews est un exemple de la non-violence dont nous avons besoin pour obtenir le Swaraj le plus rapidement possible.
Ceci toutefois est une remarque faite en passant. Je demeure aussi convaincu de la nécessité de brûler le tissu étranger. Il n'y a rien dans ce procédé qui doive accentuer l'inimitié de race. J'aurais fait exactement de même s'il se fût agi d'un cercle choisi et sacré de parents et d'amis. Dans tout ce que j'entreprends, dans tout ce que je conseille, je me pose cette question infaillible: «Que ferais-je, s'il s'agissait de ce qui m'est le plus proche et le plus cher?» L'enseignement de la religion à laquelle j'appartiens ne laisse aucune équivoque à ce sujet. Il ne faut faire aucune différence entre les ennemis et les amis. C'est à cette conviction que je dois l'assurance dans beaucoup de mes actions qui étonne parfois mes amis. Je me souviens d'avoir jeté dans la mer une superbe lorgnette parce qu'elle était la cause de discussions constantes avec un de mes meilleurs amis. Il a hésité tout d'abord à reconnaître que j'avais raison, mais ensuite il s'est rendu compte qu'il était juste d'avoir détruit un objet de prix, même étant le cadeau d'un ami.
L'expérience nous démontre qu'il faut détruire les dons les plus précieux sans hésitation et sans dédommagement, s'ils entravent notre progrès moral. Ne serait-ce point un devoir sacré de jeter au feu le plus précieux des héritages de famille s'il était infecté par la lèpre? Je me souviens d'avoir brisé les bracelets de ma chère femme, étant jeune et aimé, parce qu'ils étaient entre nous un sujet de discorde. Si je m'en souviens, ils lui avaient été donnés par sa mère. Je ne les détruisis point par haine mais par amour ignorant, je m'en rends compte à présent que j'ai atteint l'âge mûr. Cette destruction servit à nous rapprocher encore.
Si l'on attachait à tous les objets étrangers la même importance, la mesure serait en effet étroite, mesquine et malfaisante; mais il ne s'agit que du tissu étranger et la restriction fait toute la différence. Je ne désire en aucune façon interdire l'entrée dans l'Inde des montres anglaises ou des laques japonaises; mais je dois détruire les vins les plus recherchés de l'Europe, même s'ils ont été fabriqués et conservés avec le plus grand soin. Les pièges de Satan sont disposés avec une grande ruse, et d'autant plus attrayants que la ligne de démarcation entre le bien et le mal est si mince qu'elle est invisible. Mais elle existe cependant, rigide, inflexible: toute tentative pour la traverser amène une mort certaine.
Le sentiment de race est très fort dans l'Inde aujourd'hui. C'est avec la plus grande difficulté que je parviens à contenir les mauvaises passions du peuple. La masse est remplie de rancune, parce qu'elle est faible et extrêmement ignorante de la façon de se débarrasser de cette faiblesse. Je transfère sur les choses la rancune des gens.
L'amour du tissu étranger a été cause de la domination étrangère, de la misère, et, ce qui est pire, de la honte dans mainte famille. Le lecteur ignore peut-être que des centaines de tisserands «intouchables» de Kathiawad ayant perdu leur métier, il y a peu de temps, se firent boueurs de la municipalité de Bombay. Et l'existence de ces hommes est si pénible qu'un grand nombre perdent leurs enfants et deviennent des épaves physiques et morales, d'autres deviennent les impuissants témoins de la déchéance de leurs filles et de leurs femmes. Le lecteur ignore peut-être que bien des femmes de cette classe dans le Gujerat, faute d'occupation domestique, se sont mises à travailler sur les routes où, sous la contrainte, elles sont obligées de vendre leur honneur. Le lecteur ignore peut-être que les fiers tisserands du Pendjab, il y a quelques années, faute d'occupation s'enrôlèrent, et obéissant aux ordres de leurs officiers furent responsables de la mort de fiers Arabes innocents, et ceci non pas dans l'intérêt de leur pays, mais simplement pour ne pas mourir de faim. Il est difficile de persuader ces mercenaires abusés et de les soustraire à leur profession criminelle. Ce que l'on considérait autrefois comme un métier artistique et honorable, ils le considèrent à présent comme un métier honteux. Et pourtant les tisserands du Dekkan ne devaient pas avoir une si mauvaise réputation lorsqu'ils tissèrent leur subnum célèbre dans le monde entier. Faut-il s'étonner à présent si je considère comme un crime de toucher au tissu étranger? Ne serait-il pas criminel pour un homme de digestion délicate de se nourrir de mets trop lourds? Ne doit-il pas les détruire ou les donner? Je sais comment je m'y prendrais pour en faire passer l'envie à un fils malade, je me les ferais apporter; et bien que moi je puisse les digérer, je les détruirais devant lui, afin de bien lui démontrer la faute qu'il eût commise en les mangeant.
Si la destruction du tissu étranger est une saine résolution au point de vue moral le plus élevé, la possibilité d'une augmentation de prix du tissu Swadeshi ne doit pas nous effrayer. Détruire est la meilleure façon de stimuler la production. Il faut par un effort suprême et par une destruction rapide réveiller l'Inde de sa torpeur et de sa paresse forcée. Voici ce qu'en 1905 le rédacteur de la Gazette d'Assam écrivait sur Kamrup. «Depuis quelques années, les vêtements importés deviennent à la mode--innovation qui n'a pas grand chose en sa faveur car le temps que l'on consacrait autrefois au métier n'est employé à aucune autre occupation.»
Les Assamais auxquels j'ai parlé reconnaissent à leurs dépens la vérité de ces paroles. Le tissu étranger est pour l'Inde ce que sont dans le corps les matières étrangères; il faut le détruire sans demi-mesure une fois reconnue la nécessité immédiate du Swadeshi. Nous n'avons pas à craindre non plus qu'en développant l'esprit du Swadeshi nous développions un esprit étroit et exclusif. Avant de protéger la sainteté d'autrui il faut nous protéger nous-mêmes des effets de nos passions. L'Inde n'est aujourd'hui qu'une masse inerte que fait agir la volonté d'un tiers. Qu'elle devienne vivante en se purifiant, c'est-à-dire par l'abnégation et par la maîtrise de soi, et elle deviendra une bénédiction pour elle-même et pour l'humanité...
Pour qui croit au Swadeshi il ne saurait y avoir de satisfaction pharisienne à porter du khadi. Un pharisien est un protecteur de la vertu. Celui qui porte du khadi est, du point de vue du Swadeshi, comme un homme qui respire avec ses poumons. C'est un acte naturel et obligatoire qu'il faut accomplir, même si les autres l'accomplissent pour des raisons mauvaises ou s'en abstiennent totalement parce qu'ils n'en voient pas la nécessité ou l'utilité.
1er septembre 1921
[87] Gandhi consacre plusieurs articles à ce sujet. Sous le titre «Pourquoi il faut brûler» il explique dans la Jeune Inde du 28 juillet 1921 les raisons pour lesquelles il est nécessaire que le tissu étranger soit détruit par le feu.--1º Il nous rappelle de pénibles souvenirs, il est un signe de notre déchéance, la Compagnie des Indes nous l'ayant imposé il est un symbole d'esclavage.--2º Il ne faut pas donner les vêtements confectionnés avec ce tissu aux pauvres, car ceux-ci ne doivent pas être insensibles au patriotisme, à la dignité et au respect. Et en somme, c'est faire d'un acte de renonciation un acte profitable qu'envoyer à Smyrne ou même à l'étranger tout tissu mis au rancart. Pourtant il y a moins d'objections au point de vue moral à l'envoyer à l'étranger qu'à l'utiliser dans notre pays.
Le 11 août paraissait dans la Jeune Inde ce qui suit.
Destruction par le feu à Bombay: Ceux qui auraient pu conserver quelques doutes sur la nécessité et sur la valeur pratique de la destruction par le feu des vêtements étrangers, et qui ont assisté à la cérémonie qui eut lieu à Parel dans la cour de Mr. Sobani, ont dû les perdre. Ce spectacle dont furent témoins des milliers de spectateurs fut des plus exaltants. Lorsque la flamme s'élança, enveloppant la pyramide tout entière, une clameur de joie retentit. Il semblait que les chaînes qui nous retenaient prisonniers venaient de se briser. Un souffle de liberté passa sur cette foule. Cet acte noble fut noblement accompli. Je suis persuadé que rien n'aurait pu produire une impression aussi forte sur l'imagination du peuple, au sujet du Swadeshi. Il valait beaucoup mieux que ce ne fussent pas des chiffons, mais les plus beaux saris, des chemises, des habits, qu'on eût livrés à la flamme. Je sais que les soies les plus précieuses que des mères conservaient pour le mariage de leurs filles furent jetées au bûcher. La valeur de l'acte consistait à détruire des objets d'aussi grande valeur. Au moins un million et demi d'articles de prix furent brûlés dont certains valaient plusieurs centaines de roupies. Il eût été criminel de donner ces vêtements aux pauvres. Imaginez des indigents portant les plus riches soieries. C'eût été non seulement déplacé, mais anti-artistique. A vrai dire la plupart des objets détruits n'avaient aucun rapport avec l'existence des pauvres gens. Leur donner ces vêtements eût été aussi absurde que de leur offrir un somptueux service de toilette dont on ne se sert plus. J'espère que d'un bout à l'autre de l'Inde cette opération va continuer et qu'elle ne cessera que lorsque tout le tissu étranger aura été réduit en cendres ou expédié hors de l'Inde.
NOS SŒURS TOMBÉES
C'est à Cocanada dans la province d'Andhra que j'eus pour la première fois l'occasion de rencontrer ces femmes qui gagnent leur vie en se prostituant. L'entrevue ne dura que quelques instants, et elles n'étaient guère plus d'une demi-douzaine. La seconde fois je les rencontrai à Barisal où plus de cent s'étaient réunies pour me voir. Elles m'avaient écrit auparavant, me demandant de leur accorder une entrevue et m'informant qu'elles étaient devenues membres du Congrès et avaient souscrit au Fonds Swaraj, mais qu'elles ne comprenaient pas pourquoi je leur conseillais de ne pas chercher à faire partie des divers comités du Congrès. Elles terminaient en me disant qu'elles désiraient me consulter, au sujet de leur avenir. Celui qui me remit leur lettre le fit avec quelque hésitation, ne sachant s'il me serait agréable ou désagréable de la recevoir. Je le mis à son aise, en lui affirmant que je considérais comme un devoir d'aider mes sœurs tombées si j'en avais le moyen.
Le souvenir des deux heures que je passai avec elles m'est précieux. Elles m'apprirent qu'elles étaient environ 350 au milieu d'une population de 20.000 personnes, hommes, femmes et enfants. Elles sont l'opprobre des hommes de Barisal; et plus tôt Barisal pourra y remédier, mieux cela vaudra pour sa réputation. Ce qui existe à Barisal existe également, je le crains, dans toutes les autres grandes villes. Je cite par conséquent Barisal uniquement pour me faire mieux comprendre. L'honneur d'avoir songé à servir ces sœurs tombées revient à quelques jeunes gens de cette ville. J'espère qu'à Barisal reviendra également l'honneur d'avoir supprimé le mal.
De tous les maux dont l'homme s'est rendu responsable il n'en est point de plus abject, de plus honteux et de plus brutal que sa façon d'abuser de ce que je considère comme la meilleure moitié de l'humanité: le sexe féminin, non le sexe faible. C'est à mon avis le plus noble des deux, car même aujourd'hui il incarne le sacrifice, la douleur silencieuse, l'humilité, la foi et la connaissance. L'intuition de la femme est souvent plus juste que l'arrogante présomption de l'homme s'attribuant un savoir supérieur. Ce n'est pas sans raison que Sita est placée au-dessus de Rama et Radha au-dessus de Krishna. Ne nous abusons pas en croyant que ce jeu vicieux fasse partie de notre évolution, parce qu'il prédomine, et que parfois même il est reconnu et réglementé par l'Etat dans l'Europe civilisée. Ne perpétuons pas le vice en citant des précédents comme excuse. Dès l'instant où nous copierions servilement le passé que nous ne connaissons pas entièrement, et cesserions de distinguer entre la vertu et le vice, nous cesserions d'exister. Nous sommes les héritiers de tout ce qu'il y eut de plus noble et de meilleur dans l'antiquité. Nous ne devons pas déshonorer notre héritage, en multipliant les erreurs du passé. Dans une Inde qui se respecte, la vertu de toute femme ne doit-elle pas importer à tout homme autant que celle de sa propre sœur? Le Swaraj signifie que nous sommes capables de considérer tous les habitants de l'Inde comme nos frères et nos sœurs.
Aussi, en tant qu'homme, je baissai la tête de honte devant cette centaine de sœurs. Quelques-unes étaient âgées, la plupart avaient de vingt à trente ans, et deux ou trois n'étaient que des fillettes d'une douzaine d'années à peine. Elles me dirent qu'à elles toutes elles avaient six filles et quatre garçons. Les filles étaient élevées pour la même vie, à moins qu'autre chose ne se présentât pour elles. La pensée que ces femmes considéraient leur sort comme irréparable vous donnait un coup de poignard au cœur. Et cependant, elles étaient intelligentes et modestes. Elles parlaient avec dignité, leurs réponses étaient franches et saines; pour l'instant, elles étaient aussi résolues que tout Satyagrahi. Onze d'entre elles promirent de se mettre à filer et à tisser dès le lendemain, si on les y aidait. Les autres me dirent qu'elles allaient réfléchir, parce qu'elles ne voulaient pas me tromper.
Voilà une tâche pour les citoyens de Barisal. Voilà une tâche pour tous les serviteurs de l'Inde, hommes et femmes. S'il y a 350 sœurs malheureuses pour une population de 20.000 habitants il y en existe peut-être 5.250.000 dans l'Inde. J'ose espérer pourtant que les 4/5 de la population de l'Inde qui vit dans les villages et s'occupe uniquement d'agriculture ignore ce vice. Le chiffre le plus bas serait donc dans l'Inde de 1.050.000 femmes obligées de se prostituer pour vivre. Avant qu'il nous soit possible de détourner ces femmes de leur avilissement, deux conditions sont essentielles. Il faut que les hommes apprennent à dominer leurs passions, et que l'on trouve pour ces femmes une occupation leur permettant de gagner leur vie honorablement. Le mouvement de Non-Coopération n'a aucun sens, s'il ne nous purifie et ne nous aide à réprimer nos mauvaises passions. Le rouet et le métier sont les deux seules occupations qu'elles puissent toutes entreprendre sans encombrer le marché. La plupart n'ont pas songé au mariage. Elles furent d'accord là-dessus. Il faut donc qu'elles deviennent les véritables Sannyasinis (vestales) de l'Inde. N'ayant d'autre souci que de servir, elles pourront filer tant qu'elles voudront. Si un million cinq cent mille femmes sont occupées chaque jour à filer avec diligence pendant huit heures, ce sera pour l'Inde appauvrie un nombre égal de roupies. Ces sœurs m'ont dit qu'elles gagnaient au moins deux roupies par jour, seulement elles ont admis qu'il leur fallait pour éveiller la passion de l'homme beaucoup de choses, dont elles n'auraient plus besoin lorsqu'elles se seraient mises à tisser et qu'elles auraient repris une existence normale. Lorsque j'eus fini de leur parler individuellement, elles savaient, sans que j'aie eu besoin de le leur dire, pourquoi elles ne pouvaient faire partie des Comités du Congrès tant qu'elles n'auraient pas abandonné leur vie de péché. Nul ne peut officier à l'autel du Swaraj, s'il n'a les mains nettes et le cœur pur.
15 septembre 1921.