‹ La jeune IndeChapitre 8 sur 11 · L'INQUIÉTUDE DU POÈTE

L'INQUIÉTUDE DU POÈTE

Le Poète de l'Asie, ainsi que Lord Hardinge appelait le Dr Tagore, devient rapidement s'il ne l'est déjà le poète du monde. Ce prestige croissant augmente sa responsabilité. Le plus grand service qu'il ait rendu à l'Inde est d'avoir interprété poétiquement le message de l'Inde au monde. Aussi le poète désire-t-il ardemment que l'Inde ne communique nul message faible ou inexact. Il est naturellement jaloux de la réputation de son pays. Il déclare s'être donné beaucoup de mal pour se mettre à l'unisson du mouvement actuel. Il avoue qu'il est dérouté. Il ne peut rien trouver pour sa lyre dans le tapage et le tumulte de la Non-Coopération. Il a essayé dans trois lettres vigoureuses d'exprimer ses doutes et aboutit à la conclusion que la méthode de Non-Coopération manque de dignité pour l'Inde qu'il se représente; que c'est une doctrine de négation et de désespoir. Il craint que ce ne soit une doctrine de désunion, d'exclusion, d'étroitesse et de négation.

Aucun Indien ne peut manquer d'être fier de la délicatesse raffinée du Poète quand il s'agit de l'honneur de l'Inde. Il est bon qu'il nous ait exprimé ses craintes en une langue si belle et si claire.

Je vais essayer en toute simplicité de répondre à ses doutes; je ne parviendrai peut-être pas à le convaincre et je ne convaincrai peut-être pas le lecteur que son éloquence aura touché; mais je tiens à lui assurer, ainsi qu'à l'Inde, que notre conception de Non-Coopération n'est nullement ce qu'il craint et qu'il n'a pas à rougir de son pays pour l'avoir adoptée. Si finalement elle échoue dans son application, la doctrine n'en sera pas plus responsable que ne l'est la vérité, lorsque ceux qui prétendent la mettre en pratique ne semblent pas y parvenir. La Non-Coopération est peut-être en avance sur son temps. En ce cas il faudra que l'Inde et le monde entier attendent. Mais l'Inde ne peut choisir qu'entre la violence et la Non-Coopération.

Le poète n'a pas non plus à craindre que la Non-Coopération veuille élever une muraille de Chine entre l'Inde et l'Occident. La Non-Coopération au contraire a pour but de préparer la voie à une coopération véritable, honorable et volontaire basée sur le respect et la confiance réciproques. La lutte est engagée contre une coopération obligatoire, contre une combinaison unilatérale, contre la contrainte par la force des armes d'accepter les méthodes modernes d'exploitation en les baptisant du faux nom de civilisation. La Non-Coopération est une forme de protestation contre une participation démoralisatrice et non consentie au mal.

Le poète s'inquiète surtout des étudiants. Il trouve regrettable qu'on les ait engagés à quitter les écoles du gouvernement, avant que d'autres écoles fussent là pour les remplacer. Je dois dire que sur ce point je ne suis pas de son avis. Je n'ai jamais pu faire un fétiche des études littéraires. L'expérience m'a démontré que les études littéraires n'ajoutaient pas un pouce à notre stature morale et que la formation littéraire n'a aucun rapport avec la formation du caractère. Je suis tout à fait certain que les écoles du gouvernement nous ont dévirilisés, nous ont rendus impuissants et impies. Elles nous ont remplis de mécontentement, et, ne fournissant aucun remède, nous ont découragés. Elles ont réussi à faire de nous ce qu'elles voulaient: une nation d'employés et d'interprètes. Un gouvernement établit son prestige sur l'association apparemment consentie de ceux qu'il gouverne. Or s'il était mal de coopérer avec un gouvernement qui nous maintient dans l'esclavage, il était nécessaire de commencer par ces institutions où notre association semblait la plus volontaire. La jeunesse est l'espoir d'une nation. Dès l'instant où nous nous sommes rendus compte que le système de gouvernement était entièrement ou presque entièrement un mal, je considère que ce devenait un péché de notre part d'y associer nos enfants.

La valeur de mon argument n'est aucunement ébranlé parce que, le premier mouvement d'enthousiasme passé, la majorité des étudiants sont retournés à leurs écoles. Ce serait une preuve, non de l'erreur de la mesure, mais du degré d'avilissement auquel nous sommes arrivés. L'expérience a démontré que la création d'écoles nationales n'a pas attiré beaucoup plus d'étudiants. Les plus forts et les plus loyaux d'entre eux avaient boycotté leurs écoles sans avoir d'autres écoles pour les remplacer et je suis persuadé que ces premiers étudiants qui ont donné l'exemple nous rendent des services incomparables.

Mais l'opposition du Poète à faire sortir les jeunes gens de leurs écoles est en réalité un corollaire de son objection à la doctrine même de Non-Coopération. Il a horreur de toute négation. Son âme entière semble se révolter contre les commandements négatifs de la religion. Il faut citer ses objections dans son style inimitable: «R. pour soutenir le mouvement actuel m'a souvent dit que la passion de rejeter est tout d'abord une force plus puissante que l'acceptation d'un idéal. Je ne puis, tout en sachant que c'est exact, l'admettre comme vérité... Brahmavidya, dans l'Inde a pour but Mukti (l'émancipation) alors que le Bouddhisme a Nirvana (l'extinction). Mukti attire notre attention vers le côté positif et Nirvana vers le côté négatif de la vérité. Aussi ce dernier a-t-il insisté sur la Duhkha (souffrance) qui doit être évitée; et le Brahmavidya a insisté sur Ananda (la joie) à laquelle il faut arriver». Dans ce passage et dans d'autres du même genre le lecteur trouvera l'explication de la mentalité du Poète. A mon humble avis rejeter est aussi bien un idéal qu'accepter. Il est aussi nécessaire de rejeter ce qui n'est pas vérité que d'accepter la vérité. Toutes les religions nous enseignent que deux forces agissent sur nous et que les efforts de l'homme consistent à accepter et à rejeter éternellement. Ne pas coopérer avec ce qui est mal est autant un devoir que coopérer avec ce qui est bien. Je me permets de suggérer que le Poète a commis envers le Bouddhisme une injustice involontaire en décrivant le Nirvana comme un état négatif; j'ose avancer que Mukti (l'émancipation) est tout aussi négatif que Nirvana. S'émanciper de l'esclavage de la chair ou le supprimer conduit à Ananda (bonheur éternel). Permettez-moi de terminer cette partie de ma discussion en attirant votre attention sur le mot final des Upanishads (Brahmavidya) qui est Neti (pas ceci). Neti fut la meilleure définition que les auteurs des Upanishads purent trouver pour Brahmane.

Je crois donc que le Poète s'est alarmé inutilement, à l'aspect de la Non-Coopération. Nous avons perdu la faculté de dire non. Dire non au gouvernement était devenu déloyal et presque sacrilège. Ce refus délibéré de coopérer est semblable au procédé du cultivateur qui doit arracher les mauvaises herbes. Sarcler est aussi important que planter, dans l'agriculture. Même quand le grain pousse, la sarclette est un instrument d'usage journalier ainsi que tout cultivateur le sait. La Non-Coopération de la nation invite le gouvernement à coopérer avec elle dans certaines conditions établies par elle ainsi que toute nation en a le droit et tout gouvernement le devoir. La Non-Coopération est la méthode employée par la nation pour prévenir le gouvernement qu'elle n'est plus satisfaite d'être en tutelle. La nation a accepté la doctrine naturelle, religieuse et inoffensive (pour elle), de la Non-Coopération au lieu de la doctrine irréligieuse de la violence. Si l'Inde atteint jamais le Swaraj dont rêve le Poète, elle n'y parviendra que par la Non-Coopération non violente. Qu'il communique au monde son message de paix et qu'il soit persuadé que l'Inde, si elle demeure fidèle à son vœu, démontrera ce message par sa Non-Coopération. Le but de la Non-Coopération est de donner au patriotisme le sens même que le Poète souhaite si ardemment. Une Inde prostrée aux pieds de l'Europe ne saurait donner aucune espérance à l'humanité. Une Inde vivante et libre a pour un monde gémissant un message de paix et de bonne volonté. La Non-Coopération lui fournira la tribune d'où elle pourra le prêcher.

1er juin 1921

CULTURE ANGLAISE

Le lecteur trouvera ailleurs mon humble tentative pour répondre à la critique de Docteur Tagore sur la Non-Coopération. J'ai lu depuis la lettre qu'il a adressée au directeur de Shantiniketan. Je regrette qu'il l'ait écrite sous l'empire de la colère et dans l'ignorance des faits. Le poète s'est indigné naturellement en apprenant que certains étudiants de Londres avaient manifesté à une des conférences de M. Pearson, un des Anglais les plus sincères, et l'avaient empêché de parler. Il s'est indigné également en apprenant que j'avais demandé à nos femmes de cesser leurs études anglaises. Evidemment le Poète a tiré de lui-même les raisons qui avaient motivé ce conseil.

Comme il eût mieux fait de ne pas attribuer la discourtoisie des étudiants à la Non-Coopération, et de se souvenir que les Non-Coopérateurs ont un culte pour M. Andrews, vénèrent Stokes, et à Nagpur écoutèrent avec le plus profond respect MM. Wedgwood, Ben Spoor, et Holford Knight; que Maulana Mahomed Ali accepta de prendre le thé avec un haut fonctionnaire anglais lorsque ce dernier l'en pria comme ami, que Hakim Ajmalkhan, non-coopérateur convaincu, ayant fait placer dans son Collège les portraits de Lord et de Lady Hardinge, invita, lorsqu'on les découvrit, ses nombreux amis Anglais à la cérémonie! Comme il eût mieux fait d'empêcher le démon du doute de s'emparer de lui pendant quelques instants, pour lui cacher le caractère religieux véritable du mouvement actuel, et de croire que ce mouvement transforme le sens des vieilles expressions nationalisme et patriotisme en les élargissant!

S'il s'était rendu compte, avec son imagination de poète que j'étais incapable de vouloir rétrécir l'esprit des femmes indiennes et que je ne pouvais par conséquent m'opposer à la culture anglaise; s'il s'était souvenu que toute ma vie j'ai été le champion de la liberté entière de la femme, il se fût épargné de me faire pareille injustice, injustice qu'il ne ferait point consciemment, je le sais, à un ennemi déclaré. Le poète ignore peut-être qu'on apprend l'anglais aujourd'hui pour sa valeur commerciale et sa soi-disant valeur politique. Nos jeunes gens croient, et vu les circonstances actuelles avec juste raison, que les fonctions du gouvernement leur sont fermées s'ils ne savent pas l'anglais. On l'enseigne aux jeunes filles comme passe-port pour le mariage. Je connais plusieurs femmes qui veulent apprendre l'anglais afin de pouvoir parler aux Anglais dans leur langue. Je connais des maris qui sont contrariés que leur femme ne puisse converser en anglais avec eux ou avec leurs amis. Je connais des familles où l'anglais est imposé comme langue maternelle. Des centaines de jeunes gens s'imaginent que sans la connaissance de l'anglais la liberté de l'Inde est à peu près impossible. Le chancre a tellement rongé la société qu'en maintes circonstances, savoir l'anglais est devenu synonyme d'avoir de l'éducation. Pour moi, tout ceci démontre notre esclavage et notre avilissement. Il m'est insupportable de penser que nos langues indigènes ont été écrasées et étouffées à ce point. Je ne puis tolérer l'idée que des parents écrivent à leurs enfants, et des enfants à leurs parents dans une autre langue que leur langue maternelle.

Je crois aimer le grand air autant que le poète, je ne veux pas que ma maison soit entourée de murs ni mes fenêtres condamnées. Je veux que le vent des cultures de tous les pays y souffle librement mais je me refuse à ce qu'aucune me fasse perdre l'équilibre. Je me refuse à vivre chez les autres en intrus, en mendiant ou en esclave. Je ne veux pas imposer à mes sœurs la fatigue inutile d'apprendre l'anglais par faux orgueil ou pour un avantage social douteux. Je désire que les jeunes gens et les jeunes filles qui ont des aptitudes pour la littérature apprennent l'anglais et toutes les langues qu'il leur plaira et qu'ensuite ils fassent profiter l'Inde et le monde entier de leurs connaissances ainsi que l'ont fait un Bose, un Roy et le Poète lui-même. Mais je m'oppose absolument à ce qu'un seul individu oublie, néglige ou rougisse de sa langue maternelle et s'imagine qu'il ne peut exprimer dans celle-ci ses meilleures pensées. Ma religion n'est pas une religion de prison, elle admet dans son sein les plus infimes créatures de Dieu; seulement elle est fermée à l'insolence, à l'orgueil de race, de religion ou de couleur. Je suis extrêmement peiné que le poète se méprenne sur le sens de ce grand mouvement de réformation, de purification et de patriotisme réunis sous le nom d'humanité. S'il veut se montrer patient, il verra qu'il n'aura aucune raison de chagrin ou de honte pour ses compatriotes. Je l'avertis respectueusement de ne pas confondre le mouvement avec ses excroissances. Il est aussi faux de juger la Non-Coopération d'après la conduite grossière des étudiants de Londres ou de Malegaon dans l'Inde que de juger les Anglais d'après les Dyer et les O'Dwyer.

1er juin 1921.

AU PARTI MODÉRÉ

Chers amis,

J'éprouve un véritable chagrin à être séparé de vous par les idées, alors que par mon éducation et par mes associations j'ai été élevé au milieu de ceux que l'on considérait comme Modérés. Les circonstances et mon tempérament ont fait que je n'ai jamais appartenu à aucun des grands partis de l'Inde. Ma vie, néanmoins, a subi beaucoup plus l'influence d'hommes appartenant au parti Modéré que celle du parti Extrémiste: Dadabhai Naoroji, Gokhale, Badruddin Tyabji, Pherozeshah Mehta sont des noms que l'on peut évoquer. Les services qu'ils ont rendus au pays ne pourront jamais s'oublier. Ils ont inspiré un grand nombre d'esprits dans le pays tout entier comme ils m'ont inspiré moi-même. J'ai eu avec plusieurs d'entre vous les rapports les plus agréables. Quelle raison m'a donc arraché à votre groupe pour me jeter dans les bras du parti nationaliste? Comment se fait-il que j'aie plus de choses en commun avec eux? Je ne vois pas que votre affection pour votre pays soit moins grande que la leur. Je me refuse à croire que vous soyez moins disposés à vous sacrifier pour le bien du pays que les Nationalistes. Le parti Modéré peut assurément se dire aussi intelligent, aussi sincère, aussi compétent sinon plus que le parti Nationaliste. La différence provient donc de leurs différents idéaux.

Je ne vais pas vous fatiguer à les discuter. Je vais pour l'instant attirer tout simplement votre attention sur certains points du programme constructif du mouvement de Non-Coopération. Il se peut que le mot ne vous plaise pas. Je sais qu'un grand nombre des points du programme vous déplairont extrêmement; mais si vous admettez que les Non-coopérateurs ont pour leur pays un amour égal au vôtre, n'envisagerez-vous point d'un œil favorable cette partie du programme où il est impossible d'avoir deux opinions? Je pense au fléau de l'alcoolisme. Je vous prie de me croire, si je vous déclare que le pays en général en est révolté. Les malheureux qui sont devenus les esclaves de la boisson ont besoin qu'on les aide à se défendre contre eux-mêmes. Quelques-uns le demandent. Je vous supplie de profiter de la vague de sentiment qui s'est élevée contre le commerce de la boisson. L'agitation a pris naissance spontanément. Croyez-moi, ce qui a le moins d'importance, c'est ce que le pays peut perdre financièrement. Lui-même est impatient de se débarrasser de ce fléau. Aucun pays ne pourra continuer ce commerce devant l'opposition générale et éclairée d'un peuple, comme c'est le cas actuellement dans l'Inde. Quels que soient les excès commis à Nagpur par la foule, la cause était juste. Le peuple était décidé à se délivrer du fléau de l'alcoolisme qui sapait sa vitalité. Vous ne vous laisserez pas influencer par l'argument spécieux qu'il ne faut pas rendre l'Inde sobre par la contrainte et que ceux qui veulent boire doivent en avoir la facilité. Le rôle de l'Etat n'est pas de pourvoir aux vices du peuple. Nous n'autorisons ni ne réglementons des maisons mal-famées, nous n'accordons pas certaines facilités au voleur pour qu'il puisse satisfaire son penchant. Je considère que la boisson est plus condamnable que le vol et peut-être même que la prostitution; d'ailleurs n'est-ce pas souvent la cause de l'un et l'autre? Je vous demande donc de joindre vos efforts à ceux du pays pour supprimer totalement les revenus que l'Etat tire de la boisson et pour abolir les débits. Un grand nombre de débitants accepteraient volontiers de fermer boutique si on leur remboursait ce qu'ils ont payé.

Que dire de l'éducation des enfants? Je me permets de suggérer qu'il est très humiliant pour un pays que ses enfants doivent leur éducation aux revenus tirés de la boisson. Nous mériterons d'être maudits par la postérité si nous ne décidons pas sagement de faire cesser le fléau de l'alcoolisme, dussions-nous pour cela sacrifier l'éducation de nos enfants. Mais ce n'est nullement nécessaire. Je sais que beaucoup d'entre vous se sont moqués de l'idée de rendre l'éducation indépendante financièrement en faisant filer et tisser dans nos écoles et dans nos collèges. Je vous assure que là se trouve la meilleure solution du problème. Le pays ne peut supporter une augmentation d'impôts; ceux qui existent sont déjà trop lourds. Non seulement il nous faut supprimer le revenu provenant de l'opium et de la boisson, mais encore diminuer considérablement les autres si nous voulons combattre le plus rapidement possible la pauvreté croissante des masses.

Ceci m'amène à parler du système actuel de gouvernement. Le pays n'a rien gagné aux Réformes, au contraire. Les dépenses annuelles se sont accrues. Une étude plus sérieuse du système m'a convaincu que tous les à-peu-près tentés pour y remédier n'aboutiront à rien de bon. Une révolution complète, voilà ce qu'il nous faut. Le mot révolution vous déplaît. Ce que je demande n'est pas une révolution sanglante, mais une révolution dans le domaine de la pensée qui amènerait une révision radicale de la façon de vivre dans les services supérieurs du pays. Je dois vous avouer franchement que les appointements de plus en plus élevés qui sont payés aux fonctionnaires dans ces divers services m'effrayent positivement, comme ils vous effraieraient vous-mêmes, je l'espère. Y a-t-il quelque rapport entre l'existence que mènent les gouverneurs et les milliers d'administrés qui gémissent sous leur talon? Les corps meurtris de ces derniers sont le témoignage vivant de ce que j'avance. Vous appartenez maintenant à la classe dirigeante. Qu'on ne dise pas que votre talon est aussi dur que celui de vos prédécesseurs ou de vos collaborateurs. Est-il nécessaire que vous gouverniez de Simla? Est-il nécessaire que vous adoptiez la politique à laquelle vous vous opposiez il y a un an? C'est sous votre régime qu'un homme a été condamné à la déportation perpétuelle à cause de ses opinions. Vous ne pouvez dire pour vous défendre qu'il incitait à la violence car il y a peu de temps vous avez refusé de l'admettre. Les frères Ali se sont excusés de la moindre violence exprimée dans leurs discours. Vous commettez envers le pays une cruelle injustice si vous vous laissez persuader que c'est par crainte des poursuites qu'ils ont fait ces excuses. Un esprit nouveau est né dans le pays. Nous craignons plus le juge qui est en nous-mêmes que celui qui est au dehors.

Ignorez-vous que depuis six mois des jeunes gens à l'âme noble et élevée, vos compatriotes, ont choisi de rester en prison plutôt que de payer un cautionnement qu'ils considéraient comme une honte? C'est sous votre régime que la patience des Moplahs absolument innocents a été mise à une rude épreuve, et jusqu'à présent cette patience ne leur a pas fait défaut. Je serais heureux de croire, comme je le fais vraiment, que vous n'êtes pas responsables des atrocités qui sont perpétrées en ce moment au nom de la paix et de la justice. Mais vous ne voudriez pas que moi ou le public, nous disions que là où vous n'avez pas les yeux bandés vous êtes impuissants! Ceci m'amènerait cependant à parler de nos différents idéaux et je ne dois pas aborder ce sujet à présent. Si le pays peut seulement obtenir que vous l'aidiez à faire cesser le commerce de la boisson, vous ajouterez certainement aux nombreux services que vous avez déjà rendus dans le passé; peut être ce premier pas vous montrera-t-il bien d'autres possibilités.

8 juin 1921.

LA QUESTION TURQUE

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'Angleterre doit choisir, il lui est impossible de considérer plus longtemps comme esclaves les Hindous et les Musulmans dont les yeux se sont ouverts. Si l'Inde doit demeurer l'associée de chacune des autres parties de l'Empire et être leur égale, il faut que sa puissance électorale soit de beaucoup supérieure à celle de chacune des autres. Dans toute confédération indépendante, chaque associé possède le droit de se retirer si les autres agissent mal, de même qu'il a le devoir d'y adhérer aussi longtemps que les autres restent fidèles à certains principes communs. Si l'Inde votait mal, l'Angleterre aurait la ressource de se retirer de la Société, ainsi que tout associé en a le droit. Le centre de l'équilibre doit donc se déplacer et passer aux Indes, au lieu de rester en Angleterre. Voilà ce que j'entends par le Swaraj au sein de l'Empire. La force brutale doit être exclue de toute délibération, il faut en toute circonstance s'en rapporter à la raison et non à l'épée.

Il en est de l'Inde comme de l'Angleterre. L'Inde doit choisir également. Nous luttons aujourd'hui pour le Swaraj au sein de l'Empire, dans l'espoir que l'Angleterre finira par se montrer juste envers l'Inde, et pour notre indépendance si elle s'y refuse. Et quand il sera absolument démontré que l'Angleterre cherche à anéantir la Turquie, nous n'aurons pas d'autre choix que l'indépendance. Quand l'existence de la Turquie, telle qu'elle est, se trouvera menacée, les Musulmans n'hésiteront pas. S'ils le pouvaient, ils tireraient l'épée et périraient avec les braves Turcs ou vaincraient avec eux; mais si, grâce à la politique du Gouvernement indien il leur est interdit de déclarer la guerre à l'Angleterre, il leur reste la possibilité de refuser l'obéissance à un gouvernement qui fait criminellement la guerre aux Turcs. Le devoir des Hindous est tout aussi évident. Si nous craignons toujours les Musulmans, si nous manquons de confiance en eux il faut nous mettre du côté des Anglais et prolonger notre esclavage. Si nous sommes assez braves et assez religieux pour ne pas craindre les Musulmans, nos compatriotes, si nous avons la sagesse de nous fier à eux, nous devons faire cause commune et employer toutes les mesures pacifiques et loyales qui pourront assurer à l'Inde son indépendance. Un Hindou, selon ma conception de l'Hindouïsme, que ce soit pour obtenir l'indépendance de l'Inde ou le Swaraj au sein de l'Empire n'a qu'une méthode, celle de la Non-Coopération non violente. L'Inde peut dès aujourd'hui obtenir le rang de «Dominion» ou l'indépendance si elle apprend le secret de la puissance invincible de la non-violence et se l'assimile. Lorsque l'Inde aura appris cette leçon, elle sera capable d'appliquer tous les degrés de la Non-Coopération, y compris le refus de payer les impôts. L'Inde n'en est pas encore capable mais si nous voulons être à même de déjouer toutes les conspirations ourdies pour détruire la Turquie et prolonger notre esclavage, il faut créer autour de nous une atmosphère de non-violence éclairée, non pas la non-violence des faibles, mais celle des forts qui tout en dédaignant de tuer sont prêts à donner joyeusement leur vie pour la défense de la Vérité.

29 juin 1921.

LE COMITÉ D'ACTION ET SON ROLE

Les résolutions votées par le Comité d'Action ont provoqué certaines critiques hostiles... Il devient donc nécessaire d'examiner le rôle du Comité d'Action, mais afin de pouvoir le comprendre il faut connaître la Constitution du Congrès.

Le but du Congrès est d'obtenir le Swaraj par des méthodes pacifiques et légitimes. Le Congrès doit fonctionner de façon à hâter la marche de l'Inde vers ce but. La Constitution est faite pour mettre à l'épreuve la nation et voir si elle est capable de se gouverner elle-même. Elle crée certainement un système de gouvernement volontaire où la seule force est l'opinion publique et le bon-vouloir du peuple. Et comme le Congrès cherche à s'opposer au gouvernement actuel et à le détruire s'il le faut, il s'ensuit que plus le Congrès aura d'autorité, moins il en restera au gouvernement. Lorsque le Congrès possèdera la confiance générale et qu'une obéissance spontanée répondra à ses instructions le «Swaraj» complet sera atteint. Car le gouvernement se verra obligé de respecter l'opinion populaire dont le Congrès sera le porte-parole, ou sinon, de se suicider. Il faut donc que le Congrès devienne l'organisation la plus vaste, la plus unie et la plus solide qui existe sur ce sol. Il faut que sa politique rencontre une acceptation immédiate.

Le Congrès ne se réunit qu'une fois par an, il établit son programme. Le Comité du Congrès de toute l'Inde, doit mettre en œuvre la politique du Congrès dans le sens exprimé par ses décisions. Il doit interpréter ces décisions et s'occuper de toutes les questions nouvelles avec la même autorité que le Congrès. Les membres du Comité peuvent discuter les différentes propositions et leur interprétation autant qu'il leur plaît, mais sauf pour des questions vitales de principes les dissidents doivent se conformer aux résolutions votées par la majorité et les exécuter fidèlement. Les projets qui donnent lieu à des discussions au Comité, ne peuvent être discutés une seconde fois en public. Afin de permettre au Comité du Congrès de toute l'Inde d'avoir une valeur pratique, la Constitution a établi un Comité d'Action de quinze membres qui doit se réunir fréquemment et traiter toutes les questions que lui renvoie le Comité du Congrès de toute l'Inde. Il doit, lorsque ce dernier ne siège pas, en exercer toutes les fonctions. Il doit se tenir au courant de l'opinion publique, la guider et lui servir d'interprète; il doit s'assurer que toutes les organisations secondaires fonctionnent convenablement, s'occuper des finances de l'Inde entière et les distribuer, et lorsqu'une résolution sur quelque sujet grave doit être prise, convoquer une assemblée du Comité du Congrès de toute l'Inde afin que celui-ci décide. Le Comité d'action est au Congrès ce qu'un cabinet ministériel est au parlement. Il faut que ses décisions soient respectées si nous voulons établir un gouvernement constitutionnel dans le courant de l'année.

Il faut, bien entendu, qu'il soit composé de personnes qui inspirent à la nation et au Comité du Congrès de toute l'Inde le plus grand respect. Il faut que ce soit un corps homogène et qu'il ne prenne pas de décisions trop précipitées. Il ne peut y avoir dans son sein deux politiques ou deux partis. Alors que le Congrès représente la nation toute entière, le Comité d'Action doit réunir les représentants de la politique du parti qui a la confiance de la majorité des délégués. Il faut avant tout que ses décisions soient unanimes. Lorsqu'un membre du Comité d'action se sent dans l'impossibilité de suivre les autres, il peut donner sa démission mais il ne doit en aucune façon gêner ou influencer les délibérations du Comité en les discutant ouvertement dans la presse. Par conséquent, et bien que les décisions prises par le Comité d'Action soient définitivement adoptées par les membres du Congrès, ce n'est pas un corps irresponsable. Le Comité du Congrès de toute l'Inde peut le dissoudre par un vote de manque de confiance. Les décisions peuvent être revues par le Comité du Congrès de toute l'Inde et même rejetées s'il y a de sérieuses raisons pour cela. A mon humble avis il est indispensable que le Comité d'Action en impose au peuple sans quoi nous n'arriverons pas au Swaraj cette année. Chacun de nous doit donc faire en sorte de rendre le Congrès irrésistible en exécutant ses décisions dans les moindres détails. Ce que le Gouvernement obtient en dernier ressort par la force des armes, il faut que nous l'obtenions par la force de l'affection. Le gouvernement s'est fait irrésistible par la terreur; le Congrès doit le devenir en obtenant la soumission volontaire à ses doctrines et à ses vues politiques. La non-violence pénètre ainsi dans tout ce qui se rapporte au programme du peuple; mais chaque organisation s'attend à réussir grâce à la coopération du peuple. Se montrer soumis aux décisions du Congrès c'est le sine qua non du succès de la résolution prise à Nagpur d'obtenir le Swaraj cette année.

6 Juillet 1921

COMMENT BOYCOTTER LES TISSUS ÉTRANGERS

Il est inutile qu'à cette heure tardive nous répétions que le boycottage de tissus étrangers, auquel nous songeons, n'est aucunement une mesure vindicative. Mais elle est aussi nécessaire à l'existence de la nation que l'air est nécessaire à la vie. Plus elle s'accomplira rapidement, mieux cela vaudra pour le pays. Sans elle, le Swaraj ne saurait être établi ni maintenu une fois institué. Il est de la plus haute importance de savoir comment organiser ce boycottage avant le 1er août prochain. Pour qu'il ait lieu rapidement, il faut: 1º que tous les propriétaires des filatures réglementent leurs bénéfices et qu'ils fabriquent surtout pour le marché indien;--2º que les importateurs cessent d'acheter des marchandises étrangères (trois négociants de marque ont déjà commencé);--3º que les acheteurs refusent les tissus étrangers et se procurent du tissu Khadi lorsque c'est possible;--4º que les acheteurs ne portent que des vêtements de tissus Khadi et que le tissu des filatures soit conservé pour les pauvres qui ne connaissent pas la différence entre le Swadeshi et le Pardeshi;--5º que les consommateurs n'emploient jusqu'à l'établissement du Swaraj et la production suffisante du Khadi que ce dont ils ont besoin pour se couvrir le corps;--6º que les consommateurs détruisent tout tissu Pardeshi comme ils le feraient de boissons alcoolisées, s'ils s'étaient engagés à l'abstinence, ou sinon qu'ils le vendent pour qu'il soit employé à l'étranger, ou qu'ils l'utilisent eux-mêmes pour les besognes malpropres ou lorsqu'ils sont seuls.

Nous espérons que tous ceux auxquels s'adressent les clauses précédentes y répondront d'une façon satisfaisante et simultanée. Mais le succès dépend avant tout de la persévérance du consommateur. Il suffit qu'il se refuse à porter l'insigne de son esclavage.

6 juillet 1921

A TOUT ANGLAIS HABITANT L'INDE

Cher Ami,

C'est la seconde fois que je me permets de m'adresser à vous. Je sais que la plupart d'entre vous avez la Non-Coopération en horreur. Je désirerais cependant, si vous voulez bien croire à ma sincérité, vous prier de mettre à part deux des questions dont je m'occupe.

Si vous ne sentez pas ma sincérité, je ne puis vous la prouver. Quelques-uns de mes amis indiens m'accusent de déguiser la vérité lorsque je prétends que, tout en abhorrant le système établi par les Anglais, nous ne sommes pas tenus de les haïr. J'essaie de montrer que l'on peut détester les vices d'un frère sans le haïr lui-même. Jésus dénonça les vices des scribes et des pharisiens, mais il n'avait pour eux aucune haine. Cette loi d'amour pour l'homme et de haine pour le mal qui est en lui, Jésus ne l'énonça pas pour lui seul; il l'enseigna comme doctrine. Je l'ai d'ailleurs trouvée dans toutes les religions du monde entier.

Je crois être assez bon juge de la nature humaine, et vivisecteur de mes propres faiblesses. J'ai découvert que l'homme est supérieur au système qu'il organise. J'ai donc l'impression qu'individuellement vous valez beaucoup mieux que le système que votre communauté a établi. Chacun de mes compatriotes qui se trouvait à Amritsar en ce fatal 10 avril valait mieux individuellement que la foule dont il faisait partie. Seul, aucun d'eux n'eût accepté de tuer les innocents directeurs de banque anglaise, mais dans la foule plus d'un perdit la tête. C'est pour cette raison que l'Anglais qui remplit une fonction publique dans l'Inde est différent de l'Anglais qui habite l'Angleterre. Ici, vous faites partie d'un système d'une indicible infamie. Je puis donc condamner ce système dans les termes les plus violents, sans pour cela vous considérer comme mauvais, ni imputer de mauvaises intentions à tous les Anglais. Vous êtes autant que nous les esclaves de votre système. Je désire donc que vous agissiez de même envers moi et ne m'accusiez point d'intentions que vous n'avez point vues écrites de ma main. Je vous aurai déclaré le mobile entier de mes actions quand je vous aurai dit que j'ai hâte d'améliorer ou de faire cesser un système obligeant l'Inde à obéir à une poignée d'entre vous et ne donnant aux Anglais le sentiment de la sécurité qu'à l'abri de forts et de canons qui s'imposent à la vue. Ce spectacle est une honte, et pour vous et pour nous. Notre existence commune est basée sur la méfiance et sur la crainte réciproque. Vous admettrez certainement que cela manque de dignité. Un système responsable d'un pareil état de choses est forcément satanique. Il devrait vous être possible de vivre dans l'Inde comme faisant partie intégrale de son peuple et non comme des exploiteurs étrangers. Mille existences indiennes pour une existence anglaise est une doctrine qui conduit au désespoir, et pourtant vous pouvez me croire, en 1919, elle fut énoncée par les plus puissants d'entre vous.

Je serais presque tenté de vous proposer de vous joindre à moi pour détruire un système qui nous a fait descendre si bas vous et nous. Mais je sens qu'il est trop tôt. Nous n'avons pas encore donné suffisamment de preuves de notre sincérité, de notre abnégation et de notre empire sur nous-mêmes pour pouvoir le faire.

Mais ce que je vous demande c'est de nous aider à boycotter le tissu étranger et à combattre le fléau de la boisson.

Les tissus du Lancashire furent imposés à l'Inde ainsi que l'ont démontré les historiens anglais, et les manufactures indiennes célèbres dans le monde entier, furent ruinées délibérément et systématiquement. Non seulement l'Inde en est réduite à être à la merci du Lancashire, mais aussi du Japon, de la France et de l'Amérique. Rendez-vous compte de ce que cela signifie pour l'Inde. Chaque année, nous envoyons hors de l'Inde environ 60 millions de roupies pour acheter du tissu, alors que nous produisons assez de coton pour fabriquer tout le tissu dont nous avons besoin. N'est-ce pas de la folie d'exporter notre coton pour qu'il nous revienne manufacturé sous forme de tissu? Etait-il juste de réduire l'Inde à une telle condition? Il y a 150 ans, nous fabriquions tout le tissu que nous portions. Nos femmes filaient de beau fil dans leurs chaumières et ajoutaient au gain de leur mari; les tisserands des villages le tissaient. Pour un immense pays agricole comme le nôtre, cet apport jouait un rôle important dans l'économie nationale. Il nous permettait d'employer nos instants de loisir de la façon la plus naturelle. Aujourd'hui, les femmes ont perdu l'adresse de leurs mains et l'oisiveté forcée de milliers d'individus a appauvri le pays. Un grand nombre de tisserands se sont mis balayeurs, d'autres se sont engagés comme mercenaires. La moitié de la race des artistes tisseurs a disparu et les autres tissent du fil importé, faute de pouvoir en tisser qui ait été filé à la main.

Vous comprendrez peut-être à présent ce que le boycottage du tissu étranger signifie pour l'Inde. Cette mesure n'est pas un châtiment. Si dès aujourd'hui le gouvernement réparait les injustices faites au Califat et au Pendjab et consentait immédiatement à donner le Swaraj à l'Inde, celle-ci devrait quand même continuer le boycottage des tissus étrangers. Swaraj signifie au moins le droit de conserver les industries de l'Inde qui sont indispensables à l'existence économique de la nation, et d'interdire toute exportation capable de mettre obstacle à cette existence. L'agriculture et le rouet sont comme les deux poumons de l'Inde, il faut à tout prix qu'on les préserve de la consomption.

Cette question ne peut attendre. Il est impossible de considérer les intérêts des fabricants étrangers et des importateurs indiens lorsque la nation entière meurt de faim, faute d'avoir une occupation rémunératrice qui s'ajoute à l'agriculture.

Ne considérez pas à tort ce mouvement comme un boycottage général des produits étrangers. L'Inde ne cherche nullement à se fermer le commerce international. A l'exception des tissus, il lui faut accepter avec reconnaissance et dans des conditions avantageuses pour les parties contractantes les marchandises qui sont mieux fabriquées hors de son pays. Mais rien ne doit lui être imposé. Je ne cherche pas à lire dans l'avenir, mais j'espère certainement qu'avant peu il sera possible à l'Inde de coopérer avec l'Angleterre sur un pied d'égalité. Le moment sera venu alors d'examiner les relations commerciales. Pour l'instant, je vous demande de nous aider à organiser le boycottage des tissus étrangers.

La campagne contre l'alcoolisme est d'une importance analogue et tout aussi grande. Les débits sont un fléau intolérable imposé à la société. Jamais le peuple ne s'est autant intéressé à la question. J'admets qu'ici les ministres des Indes peuvent faire plus que vous. Je voudrais néanmoins que vous exprimiez clairement votre opinion sur ce point. Si je ne me trompe, sous n'importe quel gouvernement, la Nation demandera une complète prohibition. Il vous est possible de développer l'agitation croissante à ce sujet en mettant le poids de votre influence dans le plateau de la balance.

13 juillet 1921.

PROFESSION DE FOI

J'ai reçu une lettre anonyme bien étrange. Elle m'admire d'avoir embrassé une des causes les plus chères à Lockamanya[86] et me dit que son esprit vit en moi, et que je dois demeurer le digne disciple de ce maître. Elle m'adjure d'autre part de ne pas me laisser décourager dans la poursuite du programme Swaraj, et termine en m'accusant d'imposture, parce que je prétends être en politique un disciple de Gokhale. Je voudrais bien que ceux qui m'écrivent perdent cette vile habitude de ne pas signer leurs lettres. Il faut que nous qui voulons acquérir l'esprit du Swaraj développions en nous le courage d'exprimer sans crainte ce que nous pensons. Le sujet de la lettre ayant une importance générale demande néanmoins qu'on y réponde. Je ne puis prétendre à l'honneur d'être le disciple de Lockamanya. Je l'admire, ainsi que des milliers de ses compatriotes pour son courage indomptable, ses vastes connaissances, son amour pour son pays et par dessus tout pour la pureté de sa vie privée et son grand renoncement. Il fut, parmi tous les hommes de notre époque, celui qui captivait le plus l'imagination de son peuple. C'est lui qui nous a inspiré l'esprit du Swaraj. Personne peut-être ne se rendit compte comme M. Tilak du caractère pernicieux de notre système actuel de gouvernement. Et j'ose prétendre, en toute humilité, que je communique au pays son message aussi exactement que le meilleur d'entre ses disciples. Mais je me rends compte que mes méthodes ne sont pas celles de M. Tilak. Et c'est pourquoi il m'arrive encore d'avoir certaines difficultés avec quelques-uns des chefs Maharashtra. Mais je suis sincèrement convaincu que M. Tilak ne se refusait pas à croire à ma méthode. Il m'honorait de sa confiance, et les dernières paroles qu'il m'adressa devant plusieurs amis, quinze jours avant sa mort, furent pour me dire que ma méthode était excellente, à condition de pouvoir persuader au peuple de l'adopter. Mais il en doutait. Je ne connais pas d'autre méthode, et puis seulement espérer que lorsque viendra le moment de l'épreuve définitive, le pays montrera qu'il s'est assimilé la méthode de Non-Coopération non-violente. Je n'ignore pas non plus ce qui me manque; je ne prétends point à l'érudition; je ne possède pas son talent d'organisateur; je ne dirige pas de parti solide et discipliné, et je ne puis, ayant vécu trente trois ans hors de l'Inde, prétendre à la même expérience que Lockamanya. Nous avions deux choses absolument en commun: notre amour pour notre pays et nos efforts infatigables pour obtenir le Swaraj. Je puis donc assurer à mon compatriote anonyme que personne n'a plus que moi le respect de la mémoire du défunt et que je marcherai au Swaraj côte à côte avec ses plus fidèles disciples. Je sais que le Swaraj de l'Inde est la seule offrande qui lui soit agréable. Cela seul peut donner la paix à son âme.

C'est néanmoins une question personnelle et sacrée que d'être un disciple. En 1888, je me suis jeté aux pieds de Dadabhai, mais il semblait trop éloigné de moi. Je pouvais avoir pour lui les sentiments d'un fils, mais non pas d'un disciple. Un disciple est plus qu'un fils. Devenir un disciple c'est naître une seconde fois; c'est se livrer volontairement......

En 1896, ma mission dans le Sud-Afrique me mit en rapport avec tous les chefs connus... J'allai voir Gokhale, je le rencontrai dans le logement qu'il occupait à son collège; on eût dit que je retrouvais un vieil ami, ou mieux encore, une mère après une longue séparation. Son doux visage me mit à l'aise sur-le-champ. Ses questions minutieuses sur moi et sur ce que j'avais fait dans l'Afrique du Sud lui gagnèrent une place unique dans mon cœur. En le quittant je me dis: «Voilà l'homme qu'il me faut.» De ce jour, Gokhale ne me perdit jamais de vue. En 1901, lorsque je revins d'Afrique pour la seconde fois, nous devînmes encore plus unis. Il se chargea de moi, tout simplement, et se mit à me former. Il s'intéressait à ma façon de parler, de m'habiller, de marcher, de manger. Ma mère n'avait pas plus de sollicitude pour moi que n'en avait Gokhale. Autant que j'en puis juger, nulle contrainte n'existait entre nous. C'était vraiment un coup de foudre qui résista à la sévère tension de 1913. Comme travailleur politique, il répondait à tout ce que je pouvais souhaiter: pur comme le cristal, doux comme un agneau, brave comme un lion et chevaleresque à l'excès. Peu importait qu'il ne fût peut-être pas tout ce que j'imaginais. Il me suffisait de ne rien trouver à critiquer. Il était et demeure pour moi l'homme le plus parfait qui ait existé. Non que nous n'ayons eu certaines divergences d'opinion. Même en 1901, nous avions déjà des points de vue différents sur certaines coutumes sociales, nous ne jugions pas de la même façon la civilisation occidentale. Il admettait franchement qu'il ne partageait pas mon opinion extrémiste sur la Non-violence. Mais ces divergences ne nous importaient ni à l'un ni à l'autre, rien n'eût pu nous désunir. Il est impie de vouloir faire des suppositions sur ce qui aurait eu lieu s'il eût vécu. Je sais que j'aurais continué à travailler sous sa direction. J'ai fait cette confession parce que la lettre anonyme m'a fait mal en m'accusant d'imposture lorsque je me déclare le disciple de Gokhale. Aurais-je trop tardé à reconnaître ce que je dois à celui qui s'est tu pour jamais? J'ai cru devoir déclarer que je lui reste fidèle, surtout puisque je parais aux yeux du monde indien, vivre dans un camp opposé au sien.

13 juillet 1921

[86] Tilak.

LA POSITION DES FEMMES

Shrimati Sarala Devi de Katak m'écrit: «Ne trouvez-vous pas que la façon de traiter les femmes est un mal aussi sérieux que l'Intouchabilité? L'attitude des jeunes gens «Nationalistes» que j'ai rencontrés est quatre vingt dix-neuf fois sur cent absolument écœurante. Combien en est-il parmi les Non-Coopérateurs qui considèrent la femme comme autre chose qu'un objet de plaisir? La condition essentielle du succès, la purification de soi-même est-elle possible tant que l'attitude envers les femmes n'aura pas changé?» Je ne puis admettre que la manière de traiter les femmes soit «un mal aussi sérieux que l'Intouchabilité». Shrimat Sarel Devi s'en est beaucoup exagéré la gravité, et l'accusation qu'elle porte contre les Non-Coopérateurs, de ne chercher que la satisfaction des sens, n'est point soutenable. L'exagération peut faire grand tort à une cause. Je reconnais néanmoins sans difficulté que, pour se préparer au Swaraj, les hommes doivent acquérir un respect plus grand de la femme et de sa pureté. M. Andrews a frappé bien plus juste lorsqu'il nous dit en termes brûlants de ne point oser nous repaître de la honte de nos sœurs tombées. Il est dégradant de penser qu'un Non-Coopérateur a pu prendre plaisir à raconter comment certaines de ces sœurs égarées se réservaient aux Non-Coopérateurs. Dans une question aussi vitale pour notre bien moral, nulle distinction entre Coopérateur et Non-Coopérateur ne peut se faire. Tous, comme hommes, nous devons baisser la tête de honte tant qu'il restera une seule femme consacrée à nos plaisirs. Je préférerais beaucoup que la race humaine disparût plutôt que de nous voir devenir pires que des animaux en faisant de la plus noble créature de Dieu l'objet de notre concupiscence. Mais cette question ne concerne pas l'Inde uniquement, elle concerne le monde entier. Et si je prêche contre cette vie moderne artificielle de plaisirs sensuels et demande aux hommes et aux femmes de revenir à la vie simple représentée par la Charka (rouet), c'est parce que je sais que sans ce retour intelligent à la simplicité nous tomberons forcément plus bas que la brute. Je souhaite passionnément pour la femme une liberté absolue. J'exècre les mariages d'enfants, je frémis lorsque je vois une fillette veuve, et je tremble de fureur lorsqu'un homme qui vient de perdre sa femme contracte une autre union avec une indifférence brutale. Je déplore l'indifférence criminelle des parents qui tiennent leurs filles dans l'ignorance, ne leur donnent aucune culture littéraire et les élèvent uniquement en vue d'un mariage avec quelque jeune homme riche. Pourtant malgré ma fureur et mon chagrin, je me rends compte de la difficulté du problème. Il faut que la femme vote, que sa position devant la loi soit égale à celle de l'homme. Mais le problème ne s'arrête pas là, il ne commence qu'au moment où les femmes ont quelque influence sur les délibérations politiques de la Nation.

Pour illustrer ce que je veux dire, permettez-moi de vous rapporter la description charmante faite par un ami musulman que j'estime, de sa conversation à Londres avec une célèbre féministe. Il assistait à une réunion de féministes. Une dame amie fut surprise de voir un musulman à une réunion de ce genre. Elle lui demanda à quoi elle devait attribuer sa présence. Mon ami lui répondit qu'il avait deux raisons principales et deux autres secondaires pour y assister. Il avait perdu son père, étant enfant en bas âge; ce qu'il était, il le devait entièrement à sa mère. Puis il s'était marié à une femme qui était vraiment son associée. Enfin, il n'avait pas de fils, mais quatre filles mineures auxquelles il s'intéressait comme père. Etait-ce surprenant qu'il fût féministe? Il poursuivit: on accuse les Musulmans d'indifférence envers les femmes. Il n'y eut jamais de calomnie plus grave. La loi de l'Islam donne à la femme des droits égaux à ceux de l'homme.--Il considérait que l'homme avait avili la femme par sa convoitise. Au lieu d'adorer l'âme qui se trouvait en elle, il s'était mis à adorer son corps et il avait si bien réussi dans son dessein que la femme aujourd'hui, sans s'en rendre compte, s'était mise à chérir ses avantages physiques, ce qui était presque un signe de sa servitude. Il ajouta d'une voix qu'étouffait l'émotion: Autrement, pourquoi nos sœurs tombées trouveraient-elles un si grand plaisir à l'embellissement de leur corps? Est-ce que nous autres hommes, n'avons pas complètement anéanti leur âme? Non, continua-t-il après avoir repris son sang-froid, il ne désirait pas une liberté machinale pour la femme; il voulait briser les entraves qui la rendaient esclave de sa propre volonté. Aussi avait-il l'intention de préparer ses filles à une profession indépendante.

Je n'ai pas besoin de citer la fin de cette ennoblissante conversation. Je désire que mes aimables correspondantes réfléchissent au sujet principal. Il faut que la femme cesse de se considérer comme un objet de plaisir. Le remède est entre ses mains bien plus qu'entre celles de l'homme. Si elle veut que celui-ci la traite en associée, qu'elle refuse de se parer pour plaire aux hommes, même à son mari. Je ne puis me représenter Sita gaspillant un seul moment à vouloir attirer Rama par ses charmes physiques.

21 juillet 1921.

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