‹ La maison de MaurèzeChapitre 10 sur 38 · Chapitre 10

Chapitre 10

A partir de ce jour heureux, Gabrielle se rendit tous les soirs auprès de son enfant. La bonne Toinon faisait le guet pendant que la jeune mère caressait le petit garçon et l’accoutumait à lui rendre ses baisers.

L’enfant, naturellement gai, riait parfois de si bon cœur, que Toinon, effrayée, venait recommander la prudence à la marquise. En apparence, rien n’était changé ; monseigneur René, toujours endormi, rendait à sa mère les visites d’usage matin et soir, sur les bras de la nourrice, plus gourmée que jamais.

Le marquis venait souvent au château et se faisait montrer son fils à chaque visite. La beauté et la force de l’enfant l’émerveillaient ; mais, lui aussi, ne l’avait vu qu’endormi. À l’un de ses séjours, plus long que de coutume, il eut la fantaisie de mander son héritier en plein jour, à l’heure où les yeux des enfants sont ouverts.

— De quelle couleur sont ses yeux ? demanda-t-il à sa femme pendant qu’on allait quérir la nourrice.

— Je n’en sais rien, balbutia Gabrielle troublée.

C’était vrai, car elle n’avait jamais vu l’enfant éveillé qu’à la lueur terne d’une lampe placée assez loin du berceau.

— Que deviendrai-je, pensait-elle, s’il me reconnaît ?

René entra dans la chambre bien éveillé, ses yeux noirs grands ouverts et pleins d’étonnement. À la vue de son père, il resta d’abord indécis, ne sachant s’il devait rire ou pleurer ; puis sa figure ronde s’éclaira, et il sourit de l’air le plus gracieux au bel habit chamarré d’or, et peut-être aussi à la figure avenante de son père qui le regardait avec tendresse.

Gabrielle, tremblante d’émotion et de crainte, plongeait jusqu’au fond de ces yeux d’enfant et, pour la première fois, constatait la ressemblance frappante du père et du fils. Son pauvre petit cœur, gonflé, prêt à déborder de sanglots, palpitait sous sa main qui essayait vainement de le contenir. Elle trouvait son fils si beau, et le père de cet enfant avait l’air d’en être si fier ! Qu’elle eût voulu les réunir dans une étreinte, ces deux êtres adorés !… mais l’étiquette s’y opposait.

— Votre fils est superbe, ma chère, dit le marquis à sa femme. Je vous en fais mon compliment.

— Oh ! mon ami, dit naïvement Gabrielle, c’est tout votre portrait.

Le marquis, flatté, sourit ; René, qui jusque-là n’avait vu que son père, se tourna vivement au son de la voix de sa mère, la reconnut, poussa un petit cri de joie et lui tendit les bras.

Gabrielle frémit ; ses yeux pleins de tendresse et noyés de larmes à peine retenues jetèrent à l’enfant un regard si ému que, tout petit qu’il fût, il en sentit la tendresse ; puis, elle lui passa légèrement le bout des doigts sur la joue.

— C’est un enfant bien aimable, dit la nourrice obséquieuse en présence de son maître.

— Pauvre petit, pensa Gabrielle, il faut que tu attendes jusqu’à demain, je ne pourrai pas aller t’embrasser ce soir.

En effet, tant que le marquis resta au château, elle lui tint compagnie ; elle attachait trop de prix à son bonheur pour risquer de le perdre. Cependant elle avait grande envie de révéler à son époux l’abandon auquel la nourrice infidèle laissait l’enfant pendant des heures… Toinon lui conseilla d’attendre au moins que René fût sevré, et Gabrielle se rendit à ce sage conseil.

Le long hiver finit par s’écouler. Au printemps, la marquise attendait la naissance d’un second enfant, mais ses espérances de l’autre année s’étaient envolées.

— On me prendra celui-là, pensait-elle, comme on m’a pris l’autre ; et je ne pourrai être mère qu’en cachette.

René avait quatorze mois ; grand et fort, il marchait déjà seul, et la nourrice, qui s’était bien gardée de le dire, l’avait sevré depuis plusieurs semaines quand il fut malade pour la première fois. La marquise s’était bien aperçue d’une sorte de dépérissement chez ce robuste garçon ; à diverses reprises, lors de ses visites secrètes, elle l’avait trouvé en pleurs. Mais que pouvait-elle faire ? Son mari avait toujours tourné en plaisanterie son vif désir de s’occuper de l’enfant, et Gabrielle n’était pas à l’âge où l’on sait faire respecter ses droits et ses devoirs. Elle n’avait ni l’énergie ni l’autorité voulues pour imposer sa volonté.

Elle se contentait depuis plusieurs jours de pleurer en silence, tantôt sur le délaissement dans lequel la laissait son mari, tantôt sur les souffrances visibles de son cher petit garçon, lorsqu’un soir, le marquis étant au château, où il recevait quelques seigneurs du voisinage, Toinon, fort agitée, se glissa jusqu’à la jeune femme. Celle-ci, prétextant son état qui la fatiguait, s’était réfugiée dans un salon désert et, distraite, regardait par la fenêtre le crépuscule de mai s’étendre dans le ciel.

— Madame, chuchota la fidèle servante, Mgr René est très malade ; il est seul, il gémit, il est brûlant…

La marquise se souleva précipitamment, quitta sa chaise longue et courut plutôt qu’elle ne marcha jusqu’à cette chambre isolée, dont elle eût trouvé le chemin sans lumière, tant elle en avait compté de fois les pas.

Le bruit des conversations de la valetaille avinée montait par l’escalier de service ; les valets aussi fêtaient les valets des amis du maître ; leur gaieté grossière souleva le cœur de la marquise, qui passa vite et entra dans la chambre de son fils.

L’enfant était seul en effet. Très rouge, les yeux brillants de fièvre, il poussait dans son sommeil des cris inarticulés et semblait se débattre contre l’oppression.

— Quand la nourrice est-elle descendue ? demanda la marquise après avoir regardé, pâle de terreur et d’indignation, le sommeil douloureux de l’enfant malade.

— Il y a plus d’une heure, madame, car je n’ai pas osé vous prévenir plus tôt, sachant qu’il y avait des hôtes au château…

Gabrielle regardait toujours son enfant… Le berceau doré, surmonté d’une couronne comtale, orné de l’écusson des Maurèze, lui faisait l’effet d’un cercueil… Une idée folle lui vint. Elle se pencha sur la couchette, enleva soudain l’enfant dans ses bras avec ses langes et ses oreillers, et, le serrant bien fort contre son cœur, elle l’emporta rapidement dans sa chambre à coucher.

Muette d’étonnement, Toinon l’avait suivie.

— Madame, qu’avez-vous fiait ? dit-elle, lorsque Gabrielle, épuisée, se laissa tomber sur une chaise avec l’enfant toujours dans ses bras.

— J’ai fait mon devoir, s’écria Gabrielle, et maintenant je vais tâcher de sauver mon enfant.

— Que dira M. le marquis ? balbutia Toinon épouvantée.

— Tu verras bien ce qu’il va dire quand il apprendra qu’on a volé l’enfant de Maurèze, laissé seul dans son berceau.

— Ah ! madame, fit Toinon en joignant les mains avec admiration, c’est bien sûr le bon Dieu qui vous a envoyé cette idée-là !

L’enfant, serré contre le sein tiède de sa mère, s’était calmé ; sa respiration, plus régulière, indiquait moins de souffrance. Gabrielle le déposa sur son lit, déjà préparé pour la nuit, et le couvrit de l’ombre des rideaux.

— Qu’on le cherche à présent, dit-elle, c’est ici qu’on le trouvera.

La marquise, épuisée, s’assit ; sa fidèle Toinon s’accroupit sur le tapis, à ses pieds, et toutes deux prêtèrent l’oreille avec angoisse, attendant le cri qui ne pouvait manquer de s’élever bientôt.

Une demi-heure s’écoula, puis une autre ; la valetaille banquetait toujours, les hôtes du marquis faisaient aussi grand bruit dans la salle des fêtes ; la nuit était tout à fait venue, la rumeur du jour s’était apaisée au dehors, et par la fenêtre entrouverte le chant du rossignol arrivait à intervalles irréguliers. Parfois une plainte de René ramenait près de lui les deux femmes inquiètes, puis le calme se rétablissait dans la chambre silencieuse…

Un pas se fit entendre. Un domestique, par ordre du marquis, venait s’informer de la santé de Madame.

Cette marque d’attention toucha le cœur de Gabrielle et lui parut de bon augure. Toinon, entrebâillant à peine la porte, répondit que madame allait très bien et désirait se reposer. Le pas du serviteur s’éloigna peu à peu, et le silence revint, long et mortellement pénible.

Un grand cri résonna soudain ; la marquise saisit la main de Toinon, la serrant de toutes ses forces, et se rapprocha du lit, pour couvrir l’enfant de son corps.

Un bruit confus de pas, de cris, de lamentations, se fit entendre par toute la maison. On courait, on s’agitait ; des ordres donnés par mille voix se contredisaient les uns les autres ; puis le bruit monta, se rapprocha…

— Qu’y a-t-il ? fit au bas de l’escalier la voix irritée du marquis.

— Monseigneur, cria la nourrice affolée, on a volé l’enfant…

— Quel enfant ? dit le marquis incrédule.

— Votre enfant, monseigneur…

— L’enfant de Maurèze ! s’écria le marquis d’une voix tonnante.

Et, sans plus penser à sa dignité de grand seigneur, il s’élança dans toutes les chambres, cherchant lui-même avec frénésie.

Il ouvrit brusquement la porte de la chambre de sa femme, et la voyant là, debout, si pâle, les yeux si pleins d’indignation, il trembla pour elle, comme il venait de trembler pour son fils.

— Madame, dit-il, vous avez entendu, on a volé l’enfant !…

— Demandez à cette femme, fit Gabrielle avec un calme étrange, comment il se fait qu’on ait volé l’enfant.

La nourrice, trop bouleversée pour être habile, raconta qu’elle était descendue pour souper…

— En laissant l’enfant seul ? demanda Gabrielle toujours calme.

— Oui, c’est-à-dire non…

— Combien de temps êtes-vous restée en bas ?

— Dix minutes, madame la marquise, pas même dix minutes, et personne n’a pu entrer, car j’avais la clef dans ma poche.

Le marquis, effrayé du calme de sa femme, se demandait si le choc n’avait pas ébranlé sa raison.

— Marquis, dit-elle, chassez cette femme qui vous trompe depuis trop longtemps. Votre fils était seul tous les jours pendant des heures, je le savais, – il était malade et mal soigné, – et quand j’ai vu cela, moi, sa mère, je suis entrée dans sa chambre, ouverte et solitaire, et c’est moi qui ai volé l’enfant.

Elle écarta le rideau d’un geste superbe et désigna René endormi.

Au cri que poussa son père en courant à lui, le petit garçon s’éveilla, plein de terreur ; mais Gabrielle se pencha sur lui, et aussitôt il lui passa ses bras autour du cou en l’appelant : Maman !

— Je vous chasse ! dit le marquis à la nourrice confondue. Sortez tous ! ajouta-t-il en se tournant vers la foule qui avait envahi l’appartement.

Quand ils furent seuls, le marquis s’approcha de Gabrielle qui tenait son fils serré contre elle et mit un genou en terre.

— Je vous demande pardon, dit-il, de vous avoir tant fait souffrir.

Gabrielle réalisa son rêve : tenir son fils et son époux dans ses bras en même temps.

Deux jours après, René se portait bien ; et, sous la garde de Toinon, il occupait une pièce contiguë à la chambre de sa mère.

q

Page 1