Chapitre 9
Le roi fut en effet parrain du jeune héritier de Maurèze, et même la maîtresse du roi fut sa marraine, ce qui ne pouvait manquer d’ajouter à l’honneur conféré. Gabrielle ne savait guère comment se gouvernait la cour en ces temps prospères de notre histoire, et le nom que tout Paris chansonnait ne lui apprit rien. Par prudence encore plus que par jalousie, le marquis avait prétexté un état de souffrance chez sa femme pour se dispenser de la présenter à Sa Majesté. Le vieux duc n’était pas content.
— De mon temps, disait-il, sous le feu roi, les choses ne se fussent pas passées ainsi ! Mais tout se perd ! L’étiquette même n’est plus observée.
Hélas ! ce n’était pas seulement l’étiquette qui s’était perdue ! Mais l’excuse du marquis fut acceptée ! et c’était l’important. Les gens habiles dirent qu’il avait manqué une belle occasion de consolider sa fortune, et les gens de bien l’approuvèrent fort.
Le petit René revint au château de ses pères tout couvert de dentelles et de rubans, dans un carrosse d’apparat traîné par quatre chevaux blancs harnachés de bleu, porté sur les genoux de sa nourrice, belle femme solide, haute en couleur, longue comme un peuplier et roide comme un pieu.
Quand cette matrone entra dans la chambre de la marquise, celle-ci s’élança vers elle pour enlever son enfant dans ses bras et le couvrir de caresses ; mais elle fut arrêtée à mi-chemin par un geste si sévère et si majestueux, qu’elle en resta indécise, se croyant en faute. Alors la nourrice présenta le front du jeune comte aux lèvres de sa mère, qui y déposa un timide baiser, puis se retira dans sa chambre, où Gabrielle n’osa la suivre.
Cette nourrice était au fait du cérémonial, ayant déjà eu trois nourrissons dans les premières familles de France, comme elle se plaisait à le dire. C’était le duc qui, sur la recommandation expresse d’une de ses vieilles amies, avait amené cette perle à sa bru. Dans ces mains expérimentées, l’héritier du sang de Maurèze ne pouvait que prospérer.
Gabrielle n’avait pas attendu le jour du baptême pour prendre la nourrice en grippe. La femme qui lui dérobait les caresses de son enfant eût dû être la douceur et la bonté même pour se faire pardonner cette usurpation : loin de là, la pauvre petite marquise se sentait dominée par ce grenadier femelle, qui, avec le respect insultant des domestiques de bonne maison, lui rappelait vingt fois par jour qu’elle, la marquise de Maurèze, n’était qu’une jeune écervelée, une enfant sans expérience, incapable de mener à bien l’éducation d’un rejeton si précieux. Tout au plus, grâce à sa noble origine et à sa belle constitution, dont le jeune René avait hérité, pardonnait-elle à Gabrielle d’être la mère de son enfant.
Le matin, quand la marquise avait appelé, la nourrice lui apportait le petit comte, mais sans le laisser passer de ses bras protecteurs à ceux de la pauvre jeune mère.
— Madame la marquise lui ferait du mal ; il faut une grande habitude pour savoir tenir les enfants.
— C’est mon fils, après tout, lui dit un jour Gabrielle irritée, et je veux que vous me le laissiez quand il me plaît.
La nourrice déposa son nourrisson sur les genoux de la mère, fit une révérence et sortit sans répliquer.
Pendant une heure, Gabrielle, heureuse au-delà de ses espérances, caressa l’enfant endormi. Il était superbe ; ses joues, ombragées par de longs cils bruns, avaient cette belle pâleur mate des enfants nourris au sein ; le sang généreux circulait sous sa peau fine dans les veines bleues ; des cheveux noirs dépassaient déjà le petit bonnet.
La jeune mère s’enivra de cette contemplation ; elle osait à peine respirer. Puis, elle s’enhardit jusqu’à passer délicatement son doigt sur la peau satinée, à presser doucement les menottes fermées et rouges de santé. Bientôt elle ne s’en contenta plus : elle baisa à maintes reprises les mains et les joues, et les yeux fermés, si beaux dans le sommeil, et dont elle n’avait pas encore vu le regard, car on lui apportait toujours l’enfant endormi. Si bien que le petit garçon s’éveilla, et, voyant penché sur lui un visage inconnu, il se mit à pousser les hauts cris.
Très effrayée, Gabrielle essaya de le calmer, mais sans y réussir ; elle appela, on vint, elle fit chercher la nourrice, qui fut introuvable. Au bout d’une demi-heure de recherches, pendant lesquelles le petit garçon n’avait pas cessé de crier, au risque de suffoquer, la nourrice se présenta enfin, aussi impassible, aussi solennelle que jamais.
Aux reproches que lui fit Gabrielle de l’avoir laissée seule avec l’enfant, la matrone répondit qu’elle avait cru bien faire en exécutant les ordres de madame la marquise, et madame la marquise ne trouva rien à répliquer.
Le soir, quand on apporta le jeune comte au baiser réglementaire, il était rouge et agité. Gabrielle en fit l’observation. Il lui fut répondu que ce n’était pas étonnant, vu ce qui s’était passé le matin.
Pendant quelques jours l’enfant fut indisposé. Le marquis, sur ces entrefaites, étant venu voir sa famille, la nourrice lui fit un rapport alarmant sur la santé de son héritier, et se laissa arracher, non sans peine, l’aveu que madame la marquise avait voulu se mêler de soigner le jeune comte ; ce n’était pas sa faute, à la pauvre chère dame, mais elle était si jeune !… elle ne pouvait pas savoir…
Le marquis aimait bien sa femme, mais il tenait par-dessus tout à conserver l’héritier de sa maison ; aussi fit-il part de ses intentions à Gabrielle d’un ton si net, que la pauvre enfant fondit en larmes. Vainement elle essaya de se disculper, de rétablir les faits dans leur vérité. Son mari ne voulut pas l’entendre, et pour la première fois il fut réellement dur avec elle.
Reconnaissant sa faiblesse, Gabrielle garda le silence, pleura toute seule et prit en haine mortelle cette nourrice qui lui avait volé son enfant et qui allait lui ôter le cœur de son mari.
Sa douleur était si grande, que pendant quelques jours elle fut malade ; par contre, depuis la visite du marquis, l’enfant allait à merveille. Cause innocente de tout le mal, la petite soubrette Toinon fut si touchée de voir sa maîtresse en cet état, qu’un soir elle lui en parla la première.
— Je vois bien, dit-elle, que madame la marquise se consume de chagrin à cause de monseigneur René ; si j’osais, je proposerais à madame un moyen de voir le jeune comte sans que la nourrice le sût.
— Tu le vois, toi ? s’écria Gabrielle, aussitôt ranimée.
— Oui, madame. Le soir, la nourrice aime à bien souper, et encore plus à bien bavarder. Au lieu de souper dans sa chambre, comme madame le croit, elle descend à l’office avec les gens.
— Et mon fils reste seul ? dit Gabrielle indignée.
— Oh ! madame, il en a bien l’habitude, car il n’a pas souvent compagnie. Si madame voulait, nous irions le voir, et je ferais le guet…
— Allons ! s’écria la marquise en sautant à bas de son lit. Tu me sauves la vie, Toinon, et je ne l’oublierai pas !
Elle revêtit à la hâte un déshabillé, et doucement, à pas de loup, elle suivit son guide dans les corridors. La nourrice s’était fait éloigner de la jeune femme, sous prétexte que les cris de l’enfant troubleraient son sommeil. Toinon poussa une porte entrouverte, fit signe à Gabrielle de la suivre, et elles entrèrent.
René ne dormait pas. Il avait alors sept mois ; et, n’ayant pas été gâté par la compagnie, comme disait Toinon, il se divertissait tout seul avec quelques jouets laissés à dessein dans son berceau. À la vue de sa mère, qu’il ne connaissait que pour avoir crié en sa présence, il fit un mouvement de crainte que Toinon calma d’une caresse.
— Il me connaît bien, moi, dit-elle ; nous sommes amis, n’est-ce pas, monseigneur ?
Monseigneur lui avait pris les cheveux à poignée et tirait dessus de toutes ses forces.
— Ne craignez pas, madame, dit-elle héroïquement, pendant qu’il me tient il ne dira rien ; vous pouvez vous approcher.
Émue, le cœur gros d’angoisse, Gabrielle se pencha sur le berceau. Son fils, toujours fort grave, la regarda un instant, puis lâcha Toinon et saisit à pleines mains les rubans de sa mère.
— Voyez, dit la bonne fille toute joyeuse, il vous connaît déjà. Ah ! le cher petit ! il sait baiser, madame, je le lui ai appris ; la nourrice n’en sait rien. Baisez, mon petit seigneur ; baisez votre Toinon…
Obéissant et toujours grave, l’enfant posa sa joue contre celle de la fidèle servante.
— Et votre belle maman, baisez-la aussi ! Soyez mignon !
Sans se dérider, René posa sa joue fraîche contre celle de Gabrielle qui laissait couler de grosses larmes sur les jouets.
— Il vous aime, madame, s’écria Toinon, c’est le sang qui parle, il sent déjà qu’il est votre fils !
Un bruit au dehors les effraya, et elles se hâtèrent de quitter René. Rentrée dans sa chambre, Gabrielle courut à son secrétaire, y prit une poignée d’or et la jeta dans le tablier de Toinon sans parler.
— Ah ! madame, fit la brave fille, ce n’était pas pour une récompense…
— Tu as raison, répondit Gabrielle en l’attirant à elle ; garde cet or, cela peut servir : mais sois sûre que je ne te crois pas payée.
Et la grande dame embrassa l’humble domestique sur les deux joues.
— Je te devrai le bonheur d’être aimée de mon fils, dit-elle, et cela ne se paie pas !
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