‹ La maison de MaurèzeChapitre 11 sur 38 · Chapitre 11

Chapitre 11

Peu de temps après, la marquise donna le jour à une fille qui fut nommée Lucile, et dont le baptême ne fut pas moins somptueux que celui de René ; mais cette fois la jeune mère ne rencontra pas les mêmes obstacles que lors de la naissance de son fils. Sur un seul point le marquis ne voulut rien entendre : il ne permit pas à Gabrielle de nourrir sa fille ; cette occupation roturière ne pouvait convenir à une noble dame ; mais celle-ci pouvait amuser ses loisirs à surveiller les soins mercenaires d’une nourrice. La sœur de Toinon, qui venait de perdre son second enfant, fut agréée par le marquis, moins disposé à prendre aveuglément conseil des gens du monde, et la petite famille, installée au château de Maurèze, prospéra à souhait.

Gabrielle, entre ses deux enfants, n’avait guère le temps de s’ennuyer, et les journées lui paraissaient courtes ; son mari seul manquait à son bonheur. Elle ne pouvait se faire aux mœurs du temps.

— Puisque nous avons promis réciproquement devant Dieu de nous aimer jusqu’à la mort, disait-elle à une parente venue tout exprès pour la voir d’une province éloignée, n’est-il pas naturel que mon époux me chérisse autant que je l’aime ?

Madame de Rogis n’était pas éloignée de partager cette opinion, mais son mariage n’avait pas été des plus heureux. Elle était née sensible, comme on disait à cette époque, et, pour peu que son mari s’y fût prêté, elle l’eût placé – au figuré, s’entend – dans une niche, comme un saint, pour brûler à toute heure devant lui l’encens d’une adoration passionnée. Mais M. de Rogis était beaucoup trop imbu de l’esprit du siècle pour se prêter à ces effusions bourgeoises de tendresse conjugale ; il avait pris son vol vers la capitale, où il était resté, pendant que sa meilleure moitié soupirait en province après son bonheur disparu. Depuis, il avait eu le bon esprit de mourir. Quelques mauvaises langues prétendaient que la belle délaissée avait eu des consolateurs. Si cette médisance était vraie, les consolateurs n’avaient fait que passer, et à coup sûr ces apparitions fugitives avaient été suivies de beaucoup de larmes et de remords.

La visite de cette parente fit à la fois beaucoup de bien et beaucoup de mal à Gabrielle. Il est certain qu’elle avait grand besoin de société ; à dix-huit ans, seule avec des enfants au maillot et des domestiques, la jeune femme était accessible à toutes les tentations ; mais ce n’est pas la société de madame de Rogis qu’il eût fallu à la marquise. La jolie veuve – car elle était encore jolie malgré ses quarante-deux ou trois années – avait rapporté de Saint-Cyr, où elle avait été élevée, une austérité apparente qui ne faisait que voiler des manières plus faciles, à l’usage des sensibilités mal comprises.

C’est cependant cette femme aimable et dangereuse que le marquis pria de tenir compagnie à Gabrielle lorsqu’il fut appelé à partir avec son régiment. La guerre de la succession d’Autriche venait d’éclater ; les plus beaux et les meilleurs de nos régiments devaient payer leur part de contributions aux boulets de l’ennemi.

La marquise fut inconsolable ; cet époux tendrement aimé que trois années de mariage lui avaient à peine fait entrevoir, malgré ses négligences, malgré ses infidélités plus que soupçonnées, était pourtant, aux yeux de la jeune femme, un être supérieur, digne de toutes les tendresses. S’il eût voulu, elle aurait quitté jusqu’à ses enfants pour le suivre en campagne ; mais le ridicule d’une semblable proposition fit rire le marquis jusqu’aux larmes au moment pathétique des adieux.

— Ne voudriez-vous pas, ma chère, lui dit-il, emmener aussi vos enfants et la nourrice ?

Il partit après avoir tendrement rassuré Gabrielle, mais non pour quelques mois, comme il le disait et le croyait. Dix-huit années devaient s’écouler avant qu’il franchît de nouveau le seuil de sa demeure.

Quand le carrosse qui emmenait son mari eut disparu sur la route, Gabrielle, qui l’avait regardé tant qu’elle avait pu distinguer quelque chose, refusa les soins de ses femmes et ceux de sa parente ; la vue même de ses enfants ne lui parut pas une consolation. Elle s’enfonça dans le parc, jusqu’alors peu visité, car elle avait eu trop de soucis dans le château pour l’aimer.

C’était à la fin de juillet. Les tilleuls laissaient tomber leurs fleurs séchées, qui bruissaient sous le frôlement des jupes ; une odeur parfumée, sèche et chaude, montait au cerveau ; derrière la jeune femme, le parterre éclatant mettait des tons rouges et orangés sur le tapis des verdures ; le soleil était dans son plein, et sous les quinconces, la terre poussiéreuse, crevassée par la chaleur, laissait sourdre des milliers de petits insectes bruissants. Gabrielle s’arrêta, regarda toute cette vie, secoua la tête et s’enfonça plus avant.

Elle atteignit un rond-point de charmilles où des bancs de pierre entouraient une sorte de tribune préparée sans doute pour des musiciens ; là aussi elle regarda autour d’elle, secoua la tête et reprit sa marche.

Les fêtes du monde n’avaient point d’attrait pour elle. Son cœur n’avait été jusque-là plein que de son mari ; que lui importait ce qui plaît aux âmes mondaines ? Conversations galantes, compliments, regards d’admiration, badinages flatteurs, épigrammes spirituelles, tout cela était néant pour son esprit droit et casanier.

Elle marcha longtemps, cherchant un endroit où elle pût se reposer avec plaisir, et n’en trouvant aucun dans ces allées droites, dans ces courbes régulières ; enfin elle atteignit un lieu presque sauvage, abandonné, sans doute à cause de son éloignement du château.

Un banc de marbre fendu par les gelées, recouvert à demi par le lierre, décrivait un hémicycle près d’une table de marbre rongée par les mousses. Quelques statues verdies entouraient ce lieu de repos solitaire ; les ronces et les chèvrefeuilles leur faisaient un vêtement d’été ; une nymphe couchée laissait tomber de son urne brisée un filet d’eau limpide sur ses pieds de marbre usés par le temps et l’abandon. C’était bien là que l’âme meurtrie de Gabrielle pouvait chercher le repos. Elle s’assit sur le banc, voila de ses deux mains son beau visage couvert de larmes et regarda en face sa destinée.

q

Page 1