Chapitre 12
— C’est fini, se dit Gabrielle lorsque ses larmes taries lui laissèrent ce repos mélancolique qui suit les crises ; le marquis peut survivre aux hasards de la guerre, il peut revenir, – mais moi, j’ai perdu mon mari.
Au souvenir des beaux jours de son mariage, les yeux lassés de la jeune femme laissèrent échapper encore quelques larmes, puis elle reprit le cours de ses pensées. Son bonheur était mort depuis longtemps ; ce n’était pas de ce jour que son mari l’avait quittée. Vainement elle avait voulu se rattacher aux marques d’affection qu’il lui donnait encore de temps à autre, vainement elle avait cru voir des preuves d’amour dans ses rares visites ; l’indifférence bienveillante de l’époux s’était dévoilée aux yeux dessillés de l’épouse à ce moment des adieux, si déchirant pour elle.
— Il m’a prise, se dit-elle amèrement, parce qu’il fallait des héritiers à la maison de Maurèze ; il a des enfants, que suis-je pour lui ? La mère de ses enfants seulement, – sa femme aux yeux du monde, – en réalité, rien. Je mourrais demain qu’il ne me pleurerait pas une heure, et moi, je lui avais donné ma vie !
Elle se souvint des prières passionnées qu’elle adressait autrefois au ciel pour le maintien de sa beauté, – puisque le marquis l’aimait ainsi, ne devait-elle pas désirer de rester belle ? À quoi bon maintenant !
— Il m’eût aimée autant ou aussi peu si j’eusse été laide, pensa Gabrielle avec dépit.
En ceci elle se trompait ; le marquis eût pu épouser une femme laide, mais il ne lui eût point parlé d’amour. Il pouvait être léger, frivole, égoïste, mais il n’était point menteur.
Gabrielle commettait encore une autre erreur : son mari l’aimait au fond plus qu’elle ne pensait, plus qu’il ne le croyait lui-même. La douceur, la résignation de sa femme l’avaient profondément touché ; plus d’une fois, en rentrant à l’hôtel de Maurèze après une joyeuse nuit de fête, il s’était dit que le château n’était point un séjour délicieux, et il n’avait pu s’empêcher de penser que, parmi les femmes qu’il voyait, pas une n’eût accepté le genre de vie qu’il avait imposé à la marquise. Mais ces bonnes pensées, visiteuses matinales quand il ne s’était point couché, s’envolaient après son sommeil ; il lui restait peu de souvenirs de ces impressions passagères.
— Que vais-je faire ? se dit Gabrielle après qu’elle eut épuisé l’amertume de toute son âme. J’ai dix-huit ans, je suis veuve pour ainsi dire, je n’ai pas d’amie ; la seule parente qui s’intéresse à moi est madame de Rogis ; la vie du monde ne me plaît pas… que vais-je faire ?
Elle médita quelques instants, puis se dit :
— Mes enfants me restent, j’élèverai mes enfants !
Une joie intense inonda le cœur de la jeune mère. En effet, elle avait ses enfants ! Comment n’y avait-elle pas songé plus tôt ? Comment l’idée de ces deux anges gardiens ne lui était-elle pas venue ?
Pleine d’espérance et de gratitude envers le ciel, Gabrielle se dirigea vers le château. Sa marche n’était plus lente et affaissée, elle ne sentait plus la fatigue ni le découragement ; n’avait-elle pas amplement de quoi remplir sa vie ?
Comme elle atteignait les degrés de l’escalier royal qui montait au château, elle aperçut un homme en costume de voyage très simple qui l’attendait nu-tête, un papier à la main.
— Que voulez-vous ? lui dit-elle non sans étonnement, car les nouveaux visages étaient rares à Maurèze.
L’homme s’inclina profondément et présenta à la marquise le papier qu’il tenait. C’était un fragment des tablettes du marquis ; le billet, tracé au crayon, ne contenait que quelques mots :
« Madame, disait le marquis, je vous envoie un fidèle serviteur dont mon père a bien voulu se priver en votre faveur ; c’est un ancien majordome qui a fait ses preuves à notre service. Faites-en l’usage qui vous conviendra, et ne craignez pas de vous fier à sa fidélité. »
— Vous vous nommez ?… dit la marquise en levant les yeux sur le serviteur ainsi recommandé.
— Robert, madame la marquise.
— Eh bien ! Robert, vous faites partie de ma maison ; installez-vous, et voyez ce à quoi vous pouvez être utile.
Robert s’inclina en silence, et la marquise se rendit près de ses enfants. Quand elle eut disparu à ses yeux, le fidèle serviteur resta pensif.
— Elle est bien charmante, dit-il, mais trop jeune, trop jeune ! Ce n’est pas là ce qu’il fallait à la maison de Maurèze !
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