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Chapitre 13

Robert, né dans la maison du duc, nourri dans l’admiration et le culte de sa famille, était un spécimen accompli du serviteur modèle. On s’est beaucoup servi, au théâtre et au roman, de ce type du vieux domestique, mais on l’a presque toujours représenté sous sa forme humble et dévouée ; dans plus d’un cas, cependant, ce dévouement exagéré est allé jusqu’à la férocité. Robert était de ceux qui ne reculent devant rien pour assurer le bonheur de ceux qu’ils aiment. Or il n’aimait et ne vénérait au monde qu’une chose, la maison de Maurèze.

Il pardonnait à peine au noble sang de se mésallier en introduisant des femmes étrangères dans la famille ; la nécessité de perpétuer la race était le seul argument qui le trouvât sensible, et encore ne pouvait-il s’empêcher de déplorer qu’il n’y eût point de cousines du même nom. Le mariage du marquis lui avait fait pousser un soupir ; il était nécessaire cependant, et, en voyant les vertus de la marquise, il n’avait pu que l’approuver. Malgré cela, il craignait que la jeune femme ne fût pas en état de gouverner sa maison en l’absence du mari, et c’est pourquoi il avait demandé au vieux duc, avec tout le respect qui lui était dû, s’il ne serait pas utile de veiller un peu aux intérêts de M. le marquis.

— Parbleu ! avait répondu le vieux seigneur, c’est une excellente idée, et c’est toi que je charge de ce soin.

Robert n’en avait pas tant demandé. Ses habitudes étaient à Paris ; cependant, soumis à l’obéissance passive, il partit aussitôt et se rendit à Maurèze, qui devait être désormais son unique séjour. De pareils dévouements ne se voient plus, – il est vrai que nous avons autre chose en compensation.

Robert n’était pas vieux, quoiqu’il n’eût pas l’air jeune ; mais il était de ceux qui ne changent guère et dont le visage n’a point d’âge : il avait à peine quarante ans. C’était un homme prudent, mais non cauteleux ; zélé sans obséquiosité, dévoué sans emphase ; il marchait lentement, mais sans s’arrêter, ne parlait qu’à coup sûr et n’ouvrait point la bouche sans nécessité ; âme droite, mais jugement étroit, bon sans générosité et sévère sans rudesse, tel était l’homme que le duc chargeait de veiller sur la maison de Maurèze. Certes, jamais trésor ne fut mieux gardé.

La marquise ne s’aperçut pas d’abord de l’énorme influence que Robert devait prendre sur toute la maison ; cet homme tranquille, qui parlait peu, ne faisait pas de bruit et ne se montrait guère, lui paraissait sans importance ; mais, au bout de quelque mois, elle s’aperçut que tout autour d’elle prenait une régularité à laquelle elle n’était pas accoutumée. Les repas, le service, les écuries, la cave et les communs avaient revêtu une belle ordonnance ; on entendait moins de bruit, et il se faisait plus de besogne.

La marquise fut si contente de ce changement qu’elle en marqua sa satisfaction à « monsieur Robert », comme l’appelaient les domestiques, un peu par raillerie et beaucoup par crainte. Le serviteur s’inclina en silence ; il ne prit point le compliment pour lui, car c’eût été dire à Madame qu’auparavant tout marchait mal dans la maison ; mais il ne put s’empêcher d’en être flatté secrètement.

Deux années s’écoulèrent dans leur régularité monotone. René grandissait ; déjà il faisait grand tapage avec son tambour et ses armes ; il brisait impitoyablement les jouets de sa sœur et montrait le plus joli caractère d’enfant gâté, lorsqu’un événement extraordinaire arriva à Toinon, sa bonne.

Un jour que celle-ci, assise sur le gazon et cousant pour ne point s’ennuyer, surveillait les jeux des enfants, monsieur Robert vint à elle, et la salua, ce qui la surprit, car d’ordinaire il ne se découvrait point devant ses pareils.

— Mademoiselle, dit-il, voici bientôt deux ans que je vous observe, et j’ai remarqué une chose qui m’a fort touché.

Toinon, étonnée, le regardait sans comprendre ; il reprit :

— Vous témoignez aux enfants de M. le marquis un attachement très grand, et je suis heureux de vous en faire mon compliment.

— Eh ! mon Dieu ! reprit bonnement Toinon, quoi de plus naturel que de les aimer, ces chérubins ? Ne sont-ils pas tout le portrait de leurs chers parents que Dieu conserve ?

— Ils ressemblent en effet tous deux à leur père, répliqua Robert.

— Et à leur chère maman, s’écria Toinon. Voyez si Mgr René n’est pas le portrait vivant de sa mère, depuis qu’il porte les longues boucles flottantes !

Tel n’était point l’avis de Robert ; mais vu la circonstance exceptionnelle, il ne répliqua point.

— Alors, dit-il, vous êtes fort attachée à nos maîtres ?

— Si Madame m’ordonnait de sauter dans le feu pour elle, s’écria Toinon, j’y sauterais à l’instant, sans demander pourquoi !

Sa jolie figure honnête rayonnait d’enthousiasme ; Robert sourit.

— Eh bien ! mademoiselle, si vous voulez m’accorder votre main, dit-il, je crois que la maison de Maurèze fera en nous souche de serviteurs fidèles.

Toinon, ébahie, le regardait… Elle courut soudain après la petite Lucile qui, chancelante sur ses pieds mignons, s’en allait du côté du bassin, puis elle revint, portant dans ses bras l’enfant, qui se débattait un peu pour le principe de la non-obéissance.

— Vous avez dit, monsieur Robert ? fit Toinon quand elle revint, rouge et essoufflée d’avoir couru avec son fardeau.

Robert réitéra sa demande. Toinon, rouge de honte cette fois et toute confuse, se baissa sur l’enfant dont elle baisa les joues roses, et la mit à terre.

— Je ne sais pas, monsieur Robert, fit la jeune fille fort embarrassée, il faudra que j’en parle à Madame…

— C’est bien ainsi que je l’entends, répondit gravement Robert. Il lui fit un salut de cérémonie et s’en alla du côté du château.

Toinon était restée perplexe. Cette demande avait fort sujet de l’étonner, car Robert ne lui avait pas adressé dix fois la parole depuis deux ans ; elle ne pouvait se douter qu’il l’épousait à cause de son attachement à ses maîtres, attachement qui, dans l’esprit du digne homme, constituait la plus haute somme de vertus humaines. Quand l’heure de rentrer fut venue, toujours rêveuse et préoccupée, elle ramena au château les enfants indociles, et le soir, lorsqu’à l’heure ordinaire elle vint assister au coucher de la marquise pour lui rendre compte de la journée des enfants, elle lui raconta la singulière proposition qu’elle avait reçue.

La marquise n’en fut pas moins surprise, car Robert n’avait rien d’un poursuivant d’amour, comme elle le dit en plaisantant, mais la chose paraissait sérieuse.

— Pourquoi pas ? fit Gabrielle après avoir réfléchi ; il est beaucoup plus âgé que toi, c’est vrai, mais il doit avoir quelque bien ; d’ailleurs, c’est un homme rangé, il nous est fidèle, il sera peut-être constant. – Ici, par un triste retour sur elle-même, la jeune femme soupira. – Tu resteras près de moi… S’il te convient, ma fille, épouse-le.

Toinon n’était pas indifférente à l’amour-propre. Être appelée madame Robert par la domesticité du château, c’était quelque chose ; d’ailleurs, Robert, sans avoir de position bien définie, était plus qu’un domestique ; il ne buvait ni ne jurait, ce qui était encore un mérite aux yeux de l’honnête fille, affinée par son contact journalier avec sa maîtresse, dont elle était presque l’amie, en toute humilité. Elle se décida donc à accepter la main de M. Robert, et la noce eut lieu sans perdre de temps. Une autre fille la releva de son service nocturne auprès des enfants ; elle continua à veiller sur eux le jour, et bientôt, à l’office, on l’appela madame Robert.

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