‹ La maison de MaurèzeChapitre 14 sur 38 · Chapitre 14

Chapitre 14

Les mois et les années s’étaient écoulés sans rien changer à la vie qu’on menait au château de Maurèze. Les enfants grandissaient en liberté, sans poudre et sans paniers. Madame de Rogis, installée à demeure auprès de Gabrielle, avait un peu vieilli, mais son cœur était toujours jeune ; plus que jamais elle aimait à rappeler les tendres souvenirs de sa vie. Gabrielle l’écoutait toujours avec quelque étonnement, mais sans cette sorte d’effroi qui l’agitait jadis quand sonnait l’heure de ces confidences.

C’était le soir, à la nuit tombante, en hiver auprès du feu, en été sur le perron de l’escalier qui menait au parc, que les deux femmes causaient à demi-voix. Les enfants jouaient sur le sable, à leurs pieds, hors de la portée de la voix, ou s’amusaient paisiblement dans la pièce voisine. Nul n’écoutait, et madame de Rogis, abritée derrière son éventail, racontait comment les premiers feux de la passion s’étaient allumés dans son cœur.

— Dieu ! ma chère, disait-elle pour la millième fois, évoquant des images lointaines, que mon pauvre mari était beau le premier jour que je le vis !

Gabrielle pensait à l’apparition radieuse qui l’avait éblouie sous le porche de Saint-Germain l’Auxerrois.

— Quelles délices que ces premiers jours de notre mariage ! continuait la sensible madame de Rogis ; que nous fûmes heureux ! Il me répétait tout le jour que j’étais divine, et, ma foi, j’ai lieu de croire qu’il le pensait !

Pendant qu’elle se rengorgeait avec un amour-propre rétrospectif au souvenir de ces louanges, Gabrielle songeait au boudoir bleu, à sa chambre nuptiale, à toute cette poésie de la vie, si vite évanouie pour elle.

— Et quel déchirement lorsque l’infidèle me quitta ! Dans mon désespoir je voulais mettre fin à mes jours ! Ce furent des lamentations à fendre le cœur ! C’est ma mère qui me consola.

— Moi, pensait la marquise, je n’avais pas de mère.

— Elle me dit que tous les hommes étaient volages, et que, s’il fallait nous arracher les cheveux pour une infidélité, les plus belles seraient bientôt chauves !

Madame de Rogis riait, mais Gabrielle ne riait pas et se demandait pourquoi les hommes avaient ce droit, reconnu, sanctionné par l’usage, d’être volages, comme le disait sa parente.

— J’avais vingt-deux ans, ma toute belle, continuait la causeuse infatigable, vingt-deux ans seulement quand mon époux m’abandonna !

— Et moi, se disait Gabrielle, j’en avais dix-huit !

— Par bonheur, je n’avais pas d’enfants, de sorte que les distractions mondaines m’arrachèrent à mon désespoir, qui avait fait craindre pour mes jours.

— Par bonheur, pensait la jeune femme, j’avais des enfants, et c’est l’amour que je leur portais qui m’a préservée du désespoir.

Tandis que madame de Rogis défilait le chapelet de ses aventures de cœur, Gabrielle, qui le connaissait de longue date, poursuivait le cours de ses pensées.

Oui, certes, elle avait trouvé une grande consolation dans ses enfants, mais leur père n’était-il pas mille fois plus coupable encore en abandonnant ainsi ces chers petits qui ne le connaissaient que de nom ? La campagne finie, le marquis en avait recommencé une seconde ; il aimait le métier des armes, et il avait raison : il convenait qu’un Maurèze se battit pour l’honneur de son pays, ou même pour d’autres intérêts. Les hasards de la guerre l’avaient protégé jusque-là. Gabrielle en bénissait le ciel. Mais, à présent, pourquoi le marquis ne revenait-il pas dans ses foyers ? La vie de garnison avait-elle tant de charmes qu’il ne pût s’y soustraire ? Ou bien, si l’honneur de son nom exigeait qu’il restât encore sous les drapeaux, ne pouvait-il s’échapper pour quelques semaines afin de venir embrasser sa femme et ses enfants ?

— Moi, pensait la marquise, passe encore ! Je n’avais évidemment d’autre destinée en ce monde que de donner des héritiers à Maurèze ; mais eux, les innocents ! Pourquoi ne se fait-il pas connaître, ne se fait-il pas chérir ? Qu’ils l’aimeraient, les chers petits ! et qu’il est facile de l’aimer !

Les pensées de Gabrielle retombaient sur son cœur comme des larmes, pendant que madame de Rogis continuait ses éternelles confidences.

— Le chevalier, disait-elle, était loin de valoir mon mari ; mais que voulez-vous, ma petite, faute de grives on mange des merles, ajouta-t-elle sous l’éventail, avec un petit rire contenu qui fit rougir Gabrielle.

Dieu merci ! si fort raison qu’elle eût de se plaindre de son mari, elle n’en était point arrivée à chercher des merles ou même des grives.

— S’il m’écrivait, au moins, pensait-elle, car son esprit était sans cesse tourné vers l’absent ; mais ces lettres qu’il m’envoie tous les trois mois, sont-ce là des lettres d’époux ? Il en écrit cent fois plus long à Robert.

C’est que Robert était devenu le majordome, l’intendant, le factotum de la maison. Dans ses mains honnêtes et habiles tout prospérait : l’ordre le plus parfait régnait au château, dans les terres, dans les fermes, dans toutes les dépenses et dans tous les revenus. Les serviteurs infidèles avaient été renvoyés, les causes de débours inutiles avaient disparu, sans toutefois rien ôter de ce qui faisait la splendeur de Maurèze. Cet intendant, qui ne volait pas, doublait la fortune de son maître.

À deux ou trois reprises, Gabrielle, s’apercevant de ce que valait cet homme, lui avait demandé ce qui pourrait lui être agréable afin de le récompenser.

— Rien, madame la marquise, rien que de contribuer pour ma faible part à la grandeur et à la prospérité de Maurèze.

Cet homme probe et silencieux ne témoignait de tendresse qu’à deux personnes, à sa femme Toinon parfois, au jeune comte René toujours. Pour celui-ci, il négligeait tout jusqu’à ses devoirs, et quand René, despote comme tout enfant de grande famille, lui disait : « Allons, Robert, fais le cheval », Robert se laissait atteler sans mot dire et galopait autour de la pelouse. La nuit suivante, il restait sur ses comptes jusqu’à l’aube, afin de réparer le temps non perdu, mais consacré à l’amusement de son jeune seigneur.

— J’ai parfois peur de cet homme, dit un jour Gabrielle à sa parente qui parcourait avec complaisance tous les sentiers d’une de ses vieilles histoires de cœur.

— De qui ? du baron ? Oh ! il n’était pas effrayant !

— Ce n’est pas du baron que je vous parle, ni du chevalier non plus, fit la marquise avec impatience ; c’est de Robert.

— Robert ? votre intendant ? Il ne m’a point paru effroyable. Comment est-il fait ?

— Ce n’est pas de son extérieur que je vous parle, c’est de son influence ici ; par moments, il me semble que je ne suis plus rien, et que c’est tout au plus s’il me souffre dans cette maison.

— S’il vous manque de respect, ma chère, congédiez-le ! conclut madame de Rogis avec aisance.

— Non, murmura Gabrielle pensive, il ne m’a jamais manqué de respect, loin de là ; je n’ai qu’à me louer de lui.

— Eh bien ! alors que vous faut-il ? Vous avez l’esprit prompt à vous forger des chimères, ma toute belle, dit madame de Rogis en s’éventant.

Gabrielle n’avait rien à répondre ; aussi garda-t-elle le silence.

q

Page 1