Chapitre 15
Il y avait cinq ans que le marquis était absent lorsque la physionomie de sa demeure, si paisible d’ordinaire, fut bouleversée par un événement que tout le monde, excepté Gabrielle, avait prévu.
Un beau jour de mai, le vieux duc arriva en carrosse, avec son escorte habituelle de laquais. Gabrielle, prévenue de son arrivée par un courrier, se hâta d’aller le recevoir au bas du grand degré, afin de lui faire honneur. Sa surprise était grande, car le duc, fort âgé et encore plus infirme, ne se dérangeait pas sans nécessité. D’abord, elle crut qu’il venait lui annoncer quelque malheur, et sa première pensée fut pour son mari, mais la figure refrognée de son beau-père exprimait autant de bonne grâce que le permettait la nature, et d’ailleurs on n’annonce point un deuil en habit cramoisi.
Après les compliments d’usage, quand la duc eut pris quelques rafraîchissements, il s’adressa à Gabrielle avec beaucoup d’amabilité.
— Ma chère belle-fille, lui dit-il, je suis porteur d’une nouvelle que vous recevrez, j’en suis sûr, comme vous avez fait jusqu’ici de toute décision émanant de votre époux.
À cette phrase, la marquise sentit le cœur lui manquer. Qu’allait-on exiger d’elle ? Incapable de se le figurer, elle attendit ce qui allait suivre.
— Et d’abord, ma chère bru, reprit le duc, veuillez me faire voir mes petits-enfants ; on en dit des merveilles.
Gabrielle donna ses ordres. Aussitôt les enfants entrèrent dans la salle, guidés par Toinon. Un coup d’œil jeté sur celle-ci avertit la jeune femme qu’elle était menacée d’un malheur ; car le visage de la fidèle suivante était pâle comme le marbre.
Les deux petits s’avancèrent vers le fauteuil, baisèrent la main de leur grand-père avec une grâce parfaite et une révérence irréprochable, puis restèrent les yeux fixés sur leur mère, attendant ses ordres.
— Ils sont fort bien élevés, fort bien, approuva le duc, vous avez eu grand soin de leur éducation, et je vois que mon fils a sagement agi en les remettant à votre garde jusqu’ici. Mais le jour est venu où ils doivent recevoir une éducation proportionnée à leur rang. Vous savez, ajouta-t-il en souriant aussi agréablement qu’il le put, vous savez qu’à sept ans le dauphin de France passe dans les mains des hommes ; vous trouverez bon qu’il en soit de même avec votre fils.
— Vous voulez lui donner un précepteur ? balbutia Gabrielle, essayant de ne pas comprendre.
— J’ai pris à mon service un précepteur qui fera son éducation sous mes yeux, à Paris, dans l’hôtel de Maurèze. Inutile, ajouta-t-il avec la plus grande politesse, de vous dire que vos visites seront toujours les bienvenues.
D’un geste presque sauvage, Gabrielle avait saisi son fils dans ses bras comme pour le défendre, et l’enfant, effrayé, regardait le vieux seigneur avec des yeux furieux.
— Vous voulez m’enlever mon fils, s’écria-t-elle. Je ne veux pas !
Le duc sourit avec bonté, puis, reprenant un air grave :
— Ce sont des enfantillages peu dignes de votre rang, dit-il ; d’ailleurs, tel est l’ordre formel de mon fils.
Le grand-père présenta une lettre ouverte à Gabrielle, qui la lut avec avidité.
— Comment ! s’écria-t-elle, ma fille aussi ? C’est horrible ! quelle barbarie !
— Votre fille sera élevée au couvent de la Visitation, comme vous l’avez été vous-même, ma bru, repartit le duc d’un ton sec ; il n’y a là dedans rien d’horrible ni de barbare.
— Mais, balbutia Gabrielle en larmes, ma fille est si jeune ! elle a cinq ans à peine !
— Nous aurions pu attendre certainement, répliqua l’impitoyable grand-père ; mais nous avons réfléchi : cela vous causerait deux fois au lieu d’une la douleur de la séparation. Mieux vaut en finir d’une fois.
La pauvre femme ne savait pas ce que c’est que la résistance. Jadis elle avait eu le courage inouï d’enlever son fils à la nourrice ; mais alors elle était dans son droit : la nourrice la trompait, et, d’ailleurs, c’était une subalterne, une domestique ; mais ici résister à son beau-père, à son mari ! Résister ? Comment ? Que pouvait-elle faire ? Pendant son sommeil on lui prendrait ses enfants ! Elle les serra tous les deux dans ses bras en laissant tomber sur eux des larmes amères, et les enfants se mirent à pleurer avec elle.
— Ayez pitié, monsieur, dit-elle, voyez comme ils sont petits ! N’est-il pas impossible de les priver déjà de mes soins et de ma tendresse ? Ils m’aiment, ils sont accoutumés à mes caresses ; que vont-ils devenir avec des étrangers ? Si ce n’est pas pour moi, monsieur, que ce soit pour eux, ne soyez pas insensible !
Le duc se moucha, prit une prise de tabac d’Espagne, secoua son jabot et dit :
— C’est l’ordre de mon fils.
— C’est bien, monsieur, répliqua Gabrielle, dont les traits s’étaient creusés tout à coup. C’est un ordre, je m’y soumets. Fasse le ciel qu’un jour vous ne soyez pas puni dans votre orgueil de ce que votre orgueil me fait souffrir aujourd’hui !
Elle sortit, tenant ses enfants par la main, et les emmena dans sa chambre à coucher.
Quand elle fut seule, son courage l’abandonna, et elle pleura longtemps sur eux et avec eux. Quand les enfants, fatigués de ces émotions, se furent endormis dans ses bras, elle les commit à la garde de Toinon et redescendit près de son beau-père qui causait paisiblement avec madame de Rogis.
— Quand voulez-vous les emmener ? dit-elle ;
— Demain, si c’est possible.
— Demain, soit ! fit-elle.
Elle n’allait pas s’humilier jusqu’à marchander pour un jour.
Le lendemain, le duc emmena dans son carrosse son petit-fils qui se débattait comme un beau diable, et la marquise, accompagnée de Toinon, conduisit elle-même sa fille aux Visitandines.
q